When you’re strange/the Doors : l’impossibilité d’être un rebelle marginal

When You're Strange

Le XXe siècle a inventé un monstre (au sens originel de montrer), le rebelle auquel tous les excès (drogue, sexe, violence, etc.) sont pardonnés à partir du moment où il vend des disques, remplit les stades de foot ou les salles de cinéma. Il est le pendant indispensable d’une société où le libéralisme de l’argent est impensable sans un certain conservatisme des moeurs.

Jim Morrison, chanteur poète des Doors (1943-1971), fils d’un amiral de l’armée américaine chargé de commander les troupes qui bombardaient le Vietnam, fut l’un des plus talentueux et des plus médiatiques d’entre eux.Tom DiCillo lui consacre un beau documentaire porté par la voix d’un autre poète rebelle, Johnny Depp, qui a fait le choix d’une vie plus longue et donc nécessairement plus sage.

Fruit d’une décennie de violences marquée par l’assassinat d’un président américain, de son frère, du leader de la cause noire et la mort sous overdose à 27 ans de Jimi Hendrix et Janis Joplin, The Doors est le maillon incontournable entre Elvis Presley et le rock contemporain, porté par des musiciens formés pour le guitariste au flamenco et le pianiste à Jean-Sébastien Bach. La carrière du groupe s’ouvre et se referme sur un scandale, des paroles de The end lors de l’un de leurs tous premiers concerts (“Mother, I want to fuck you all the night”), au happening provocateur devant le public puritain de Miami (“I’m going to show you my cock” – attention, cock est un faux ami en anglais).

Le documentaire caresse donc le visage de ce demi-dieu blanc, icône christique crucifiée à 27 ans dans sa baignoire d’un appartement parisien. Voilà comment naissent les mythes, nous dit le documentaire, lorsque la société en crise déifie ses créatures les plus radicales pour les accentuer le fait qu’elles demeureront à jamais inaccessibles. Le reblele, pour survivre, doit avancer sur la corde raide de la provocation et de la respectabilité à moins de mourir seul pour devenir légende. Il n’y a eu qu’un chrétien, et il est mort sur la croix, disait Nietzsche. Il n’y a que peu de rock stars, et le public qui les admire aime les regarder tomber de temps en temps pour se dire que la normalité est sauvegardée.

Perles noires à l’Action Christine

L'Enfer de la corruption

Chaque cinéaste a sa période privilégiée, celle vers laquelle il ne cesse de se tourner pour continuer d’apprendre bien sûr, mais aussi pour voler des idées. Il en est ainsi de votre serviteur pour le Film Noir, cette période du cinéma américain qui s’étend arbitrairement du Faucon Maltais de John Huston en 1941 à La soif du mal d’Orson Welles en 1958. L’Action Christine nous propose une belle collection de ces perles à petit budget qui conjugaient une image noir et blanc qui semblait sculpter les corps, un regard sans concession sur les inégalités sociales qui donnaient naissance aux bandits, et une inquiétude concernant le nouveau rôle qu’entendaient prendre les femmes dans la société américaine à l’époque où les hommes étaient à la guerre.

Il vous reste quelques heures ce soir pour voir La femme à la plage de Jean Renoir, le dernier film de son exil américain en 1946, avec Robert Ryan et Joan Bennett.

Nous préférons surtout vous parler de L’enfer de la corruption (photo, vendredi à l’Action Christine), le film ayant payé le plus lourd tribut au maccarthysme qui a broyé son scénariste et réalisateur (Abraham Polonsky) et sa star, John Garfield, décédé d’une crise cardiaque à 39 ans après avoir été privé d’écran pour sympathies communistes. Le film est très admiré par Martin Scorsese sur lequel il exerça un effet durable pendant sa jeunesse, et dont il dit : “Dans L’enfer de la corruption, c’est toute la société qui était corrompue. Le visage de John Garfideld, avocat de la pègre, était un véritable paysage de conflits moraux. C’était le corps social lui-même qui était atteint ! Le dialogue d’Abraham Polonsky était inhabituellement poétique, mais ce qu’on voyait imploser sous nos yeux, c’était une société rapace et pourrie. C’est la violence du système qui devient le sujet, plus que la violence individuelle.”

L’ennemi public est le film qui imposa James Cagney parmi les grands comédiens, et son cinéaste William Wellman, parmi les grands d’Hollywood. La scène où le comédien écrase un pamplemousse sur le visage de sa compagne Mae Clarke est l’une des images les plus marquantes créées au XXe siècle pour exprimer la violence masculine.

Les Tueurs de Robert Siodmak lance la carrière de Burt Lancaster et immortalise le visage inoubliable d’Ava Gardner sur un scénario d’Ernest Hemingway, pour atteindre le mythe au point de donner lieu à un remake en 1964 avec rien moins que John Cassavetes, Ronald Reagan et Angie Dickinson.

Deux mains la nuit du même Robert Siodmak est un beau film noir expressionniste sur un tueur en série qui hante l’escalier du titre anglais (the spiral staircase).

Action Christine, 4 rue Christine, Paris, Métros Odéon, Saint-Michel

La femme à la plage (jeudi), L’enfer de la corruption (vendredi) L’ennemi public (samedi) Les tueurs (dimanche) Deux mains la nuit (lundi) Le bord de la rivière (mardi), séances à 14 h, 16 h, 18 h, 20 h, 22 h

Rabia de Sebastian Cordero : un ami qui vous veut du lien

Rabia

Le cinéaste Guillermo del Toro, invité d’honneur parmi quelques privilégiés de Cinéma dans la lune, a mobilisé tous nos correspondants pour la sortie de sa dernière production, Rabia (“rage” en espagnol) de Sebastian Cordero, ou l’histoire d’amour contrariée par la colère sociale de deux immigrés latinos en Espagne.

Les hommes tombent comme des mouches sur le sillage de la jolie Colombienne, Martina Garcia, qui travaille comme bonne à tout faire chez des bourgeois madrilènes. Comme ce pauvre José Maria, qui a du mal à se retenir lorsque les hommes sifflent sa petite amie ou lui parlent comme à un chien. C’est d’ailleurs l’un des intérêts de ce film d’ancrer l’intrigue dans le racisme entre peuples latins, principalement des Espagnols envers les Latinos métissés de sang indien. José Maria tue par accident son chef de chantier et trouve refuge dans la maison de sa compagne sans la prévenir.

L’immense maison décadente des bourgeois madrilènes devient un refuge envoûtant pour emmener le récit au bord du fantastique et développer une intrigue sur la colère sociale de ces pauvres immigrés qui doivent tout accepter pour survivre en Europe. Guillermo del Toro, admirateur d’Un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll (Sergi Lopez mourait de la même manière dans Le labyrinthe de Pan et le film de Moll), a dû penser à cet étrange récit de fascination perverse pour cette production. Le réfugié protège la fragile Rosa jusqu’à commettre l’horreur et s’enfoncer dans la folie. La pauvre Rosa s’accroche à ses bourgeois décadents et futiles comme dans L’Ange exterminateur de Luis Bunuel, puis à son bébé. Cinéma dans la Lune, ou la fraternité des cinéastes de la colère et de la joie.