Dennis Hopper est mort : l’Amérique aussi ?

Wim Wenders

Il était facile de montrer du doigt le destin de Dennis Hopper comme l’exemple des retournements de veste de ce hippie cramé aux drogues en 1969 qui soutînt les Républicains Reagan, Bush père et fils des années 80 jusqu’à sa mort, à l’exception de son appel à voter pour Barack Obama.

Qu’importe, cet homme-cinéma qui nous quitte était plus grand que la vie, silhouette dans le chef-d’oeuvre Johnny Guitar de Nicholas Ray, inventeur du Nouvel Hollywood avec son film qu’il réalise pour une bouchée de pain en 1969, Easy Rider, avec lui-même et Peter Fonda, et dont le succès considérable allait offrir leur chance à une génération qui a posé les bases du cinéma contemporain (Coppola, Scorsese, Cimino, Friedkin, etc.), photographe cramé à la drogue dans un rôle écrit pour lui par Coppola qui lui retourne l’ascenseur dans Apocalypse now, inventeur du film de ghetto avec Colors qui lance en 1988 la carrière de Sean Penn sur la musique de Herbie Hancock et Ice T, sadique tortionnaire de vierge éplorée dans le chef-d’oeuvre de Lynch, Blue Velvet.

Dennis Hopper, né en 1936 a traversé un siècle dominé par les Etats-Unis. Il a comme son pays joué les cowboys et les hippies, avant de prendre le parti du pire en 2003, à l’heure où cette grande puissance surendettée perdait son hégémonie au profit de la Chine. Il a révélé son talent de photographe et de plasticien en 2008 à la Cinémathèque de Paris. Ce grand artiste destructeur n’a jamais caché son pessimisme : on oublie trop souvent qu’Easy Rider se terminait par le massacre des hippies par deux beaufs armés de fusils. On prend toujours la place de quelqu’un, disent les films d’un autre célèbre républicain, Clint Eastwood. Pas de place dans ce monde pour les rêveurs, semblait dire Dennis Hopper avec son triste sourire.

Prince of Persia de Mike Newell : 1 mariage et 4 enterrements

Prince of Persia : les sables du temps

Il y a deux types de films hollywoodiens. Le premier, produit par des hommes qui n’aiment pas les femmes, présente des potiches gloussantes, propices à exciter les mâles qui insultent les femmes dans la rue, et ne connaîtront jamais d’autre joie qu’onaniste. Le second est fait avec des femmes en chair et en os, qui font des phrases, s’affirment face aux hommes en se moquant de leur vanité, font des blagues, luttent pour leur vie et celle de leurs proches, comme Gemma Arterton dans Prince of Persia de Mike Newell.

Il ne faut pas être trop exigeant, Hollywood ayant surtout créé des héros masculins, et le Prince en question est Jake Gyllenhaal (l’un des cow-boys amoureux du Secret de Brokeback Mountain) pris de matrixette, qui saute et voltige sur les toits d’une ville perse imaginaire de l’ère pré-islamisque. La redécouverte des sortilèges de l’Orient est sans doute la meilleure nouvelle qui soit issue du fiasco de l’armée américaine en Irak en 2003. En attendant que l’industrie du rêve filme les peuples de cette région comme des êtres humains, il faudra considérer la rédemption de l’Amérique comme la seconde bonne nouvelle. Prince of Persia nous en offre une de taille, avec les remords d’un prince qui s’en veut d’avoir envahi une ville sainte et cherche dans les voyages dans le temps offerts par une dague magique le meilleur moyen de réparer ses crimes.

Et puis nous admirons tellement dans ce blog ces grands gamins de cinéastes qui rejouent sur la toile leurs joies et leurs peines que nous souhaiterons bonne route à ce Prince de Perse où Mike Newell rejoue son plus gros succès, 4 mariages et 1 enterrement, comme dans un miroir perse où tout serait inversé sauf la malice britannique et le parti de la joie.

Copie conforme d’Abbas Kiarostami : un parfum de Palme d’or

Copie conforme

Les journalistes présents à Cannes ont exprimé leur préférence pour les films Another year de Mike Leigh et Des hommes et des Dieux de Xavier Beauvois, mais il est un film peu considéré par la critique, mais plébiscité par le public depuis sa sortie en France, qui répond mieux à la tradition universaliste du Festival de Cannes, Copie conforme du cinéaste iranien Abbas Kiarostami.

Qu’est-ce qui donne à cette histoire d’adultère toscane entre un essayiste britannique (le chanteur d’opéra William Shimell) et une antiquaire française (Juliette Binoche) un parfum de Palme d’Or ? Tout d’abord un grand artiste, Abbas Kiarostami, Palme d’Or pour Le goût de la cerise en 1997. La maîtrise exceptionnelle de la lumière toscane, de la profondeur de champ (chaque scène se prolonge par l’action qui se déroule dans l’arrière-plan), de la réflexion sur la vacuité de l’art (l’histoire de Laurent de Médicis demandant à Michel-Ange d’imiter l’Antiquité pour augmenter le prix de son oeuvre) et des manifestations de l’incommunicabilité en une année où l’affiche du festival célèbre Antonioni (les personnages ne cessent d’être tirés de leurs émotions par des outils technologiques : portable, console, etc.) font du film un chef-d’oeuvre du Septième art. Ensuite, le contexte pourrait être favorable au film, la récompense suprême pouvant aider par sa médiatisation le cinéaste dans son soutien à son ancien assistant Jafar Panahi (réalisateur du chef-d’oeuvre Le cercle, Lion d’Or à Venise en 2000), actuellement emprisonné en Iran, en exprimant pacifiquement le soutien de la communauté internationale à la liberté d’expression dans ce pays (comme en France, où un prix à Hors-la-loi de Rachid Bouchareb permettrait de rappeler que la mort de 100 Algériens de souche européenne n’est pas tout à fait comparable à celle de 20 à 30 000 musulmans pendant les massacres de Sétif de mai à juin 1945).

Certains argueront sans doute que Copie conforme raconte peu de choses sur l’Iran puisqu’il se déroule en Toscane, mais on sait depuis au moins les Lettres persanes de Montesquieu qu’il est conseillé d’aller voir ailleurs pour savoir où l’on se trouve. A ce titre, il est aussi plaisant de voir un Iranien filmer avec talent les beaux paysages de la région d’Arezzo que d’imaginer les étudiants de la Femis ou Bertrand Tavernier filmer la Seine-Saint-Denis plutôt que les problèmes des aristocrates au XVIIe siècle. Lorsque Juliette Binoche se plaint, dans Copie Conforme, à celui avec lequel elle s’aventure au jeu de l’amour et du hasard, de la violence de la roue du temps qui diminue le désir des amoureux, William Shimell répond justement par un poème persan : “Le jardin du dépouillement, qui en dénierait la beauté ?”

Film Socialisme est-il le dernier Godard que vous ne verrez pas ?

Film Socialisme

Jean-Luc Godard, le plus méconnu des cinéastes célèbres (admiré dans le monde entier, de Tarantino qui a donné le nom de sa boîte de production A Band apart en référence à Bande à part, à Mathieu Kassovitz qui a nommé un court Fierrot le Pou en référence à Pierrot le Fou), livre avec son film-essai-poème Film Socialisme, dans la sélection Un certain Regard à Cannes, ce qu’il annonce comme son dernier film. Il est à craindre, vu la manière dont le cinéaste s’est éloigné de son public depuis les années 90, que celui-ci ne sera une fois de plus vu que par les critiques, les cinéastes et les enseignants.

Le parfum de soufre qui traîne autour des dernières sorties du cinéaste, de ses propos provocateurs sur les juifs à son interview dans Les inrocks où il estime que la gauche n’aurait pas dû donner d’intention de vote au second tour en 2002 pour “laisser le pire arriver”, amène à penser qu’un public inhabituel pourrait être attiré par l’obscure clarté du franco-suisse.

Alors de quoi ça cause, Godard ? Comme d’habitude, de Palestine, de la culpabilité de l’Europe et de la souffrance des Russes, de la manière dont le continent s’est asservi aux Etats-Unis après la Libération, mais aussi de sa frontière avec l’Afrique et des croisières de retraités qui communient à la messe auprès des machines à sous. Le début est le plus beau moment du film, qui nous embarque tel Ulysse à visiter l’héritage méditerranéen : Egypte, Palestine, Grèce, Naples, etc. La suite est plus convenue, au milieu d’une famille de pompistes, qui ressemble à ses films-tracts didactiques et brechtiens (épopée, distanciation) des années 70. Tout n’y est pas du meilleur goût, comme cette jeune femme noire vêtue d’un haut de maillot aussi vulgaire qu’un clip de Lady GaGa.

Godard est pourtant un grand cinéaste lorsqu’il nous annonce par le biais d’une belle jeune femme “qu’il ne veut pas mourir avant d’avoir revu l’Europe heureuse”. Il redevient celui qui a réalisé le premier film interdit en France pour des raisons politiques (Le petit soldat, sur la guerre d’Algérie), qui a eu la prémonition des révoltes étudiantes (La chinoise) et filme aujourd’hui des Etats pris de peur à l’idée de porter secours aux pays auxquels ils doivent leur civilisation : Egypte, Palestine, Grèce. Il est difficile d’imaginer Godard heureux lorsqu’il appelle à faire passer la Justice avant la Loi, mais un homme qui rêve non pas d’Etat, mais de société, car “le rêve des Etats c’est d’être seul, le rêve des individus, c’est d’être deux“, mérite sa place au Panthéon de l’imaginaire.

Copie conforme de Kiarostami : à défaut de vivre toutes les vies, joue les

Copie conforme
Rappelle-toi, quand tu as rêvé d’une autre vie avec une belle ou un bel inconnu comme la célèbre passante de Baudelaire “O toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais”, ou même à un amour interdit avec une personne toute proche et si lointaine. Copie conforme d’Abbas Kiarostami parle de ce rêve sur un air de chanson d’amour italienne.
Enfants de Babel, nous pouvons vivre des amours en trois langue, comme Juliette Binoche, antiquaire française à Arezzo en Italie, tombant amoureuse d’un écrivain anglais, William Shimell. C’est surtout l’indiscrétion d’une tenancière de bar qui précipite l’histoire. Elle les prend pour un couple alors qu’elle promène l’écrivain, ils entrent dans le jeu de rôle du vieux couple : “depuis quand n’as-tu pas participé à un petit-déjeuner avec notre fils ?”, “Et toi, depuis quand n’as-tu pas souri au petit-déjeuner ?” On ne joue pas impunément au jeu des disputes-réconciliations, mais la mise en scène d’un amour exalte ces amants virtuels.
Le cinéaste iranien ne manque pas d’humour, lorsqu’il ausculte les dérives d’une société qui a tout pour être heureuse mais se réfugie dans ses téléphones et ses consoles de jeux, ou qu’il filme les jeunes mariées au début du rêve… ou du cauchemar. Le scénariste Jean-Claude Carrière y hérite d’un rôle de touriste qui semble disputer sa femme, avant que l’on comprenne qu’il parle à son téléphone. Juliette Binoche s’enflamme pour une peinture qui représente la copie d’une fresque, admirée dans ce musée en sa qualité de copie “plus belle que l’original”.
“Quand il y a à voler, je vole”, disait Picasso. Copie conforme est le film des vies volées à la mort et à l’oubli, des moments où l’on a surmonté nos peurs pour nous décider à vivre notre vie décidément plus belle que toutes celles auxquelles elle ressemble.
Etrange époque où l’on voit l’Iran s’enflammer et un cinéaste y faire son cinéma comme il l’entend, même s’il filme pour la première fois en dehors de son pays. Où le monde vit la plus grave crise financière depuis la seconde guerre mondiale, mais où les peuples semblent trop interdépendants pour se consoler dans des rêves de guerre. Grâce à Abbas Kiarostami, nous voici devenus comme Clotilde Reiss un peu Iraniens.

L’enfance du mal : Anaïs Demoustier, nous chanterons ton nom

L'Enfance du mal
Extension du domaine de la lutte des classes chez les juges et leurs victimes, ou L’enfance du mal d’Olivier Coussemacq. Une mise en scène polissée, le violoncelle de rigueur et des décors très bourgeois donnent au mal du titre un cadre un peu abstrait, comme souvent dans le cinéma français. Anaïs Demoustier, en jeune ingénue qui tente de se faire adopter par la famille d’un juge (Ludmila Mikael et Pascal Greggory) a pourtant la malice et les expressions de la jeune Isabelle Huppert.
La jeune fille attire les prédateurs devant les commissariats pour leur soutirer de l’argent, séduit le juge puis sa femme, ainsi qu’un voyou inquiétant (l’excellent Sylvain Dieuaide, qui écope malheureusement d’un rôle peu probable de tueur de chien).
Il est bien entendu question de culpabilité dans ce polar chabrolien où notre juge est confronté à la question la plus brûlante de sa carrière, celle de la possibilité de l’injustice, de la peine trop sévère et d’une justice de classe. Une jeune fille prête à tout pour sauver sa mère crée un clan de femmes unies contre la libido et la violence des hommes. Voilà le film que nous aurions voulu voir : la création de la cité des femmes.

Robin des bois de Ridley Scott : accroche-toi aux flèches, j’ôte les selles

Robin des Bois

La réparation d’une injustice, voilà le grand thème du cinéma américain, le cinéma français s’étant construit autour de l’exposition d’un rapport de force, ceci expliquant un peu pourquoi le public préfère souvent le premier. Avant l’invention des super-héros par des auteurs de BD juifs de Cleveland pour se venger des persécutions vécues par leurs ancêtres, le plus célèbre redresseur de torts du monde anglo-saxon était Robin des Bois.

Les collants verts d’Errol Flynn m’ont toujours fait rire, même lorsque je le regardais en pyjama à nounours sur le canapé de mes parents. La version avec Kevin Costner a eu le mérite d’imposer en Morgan Freeman un musulman éclairé, mais c’était avant que Ben Laden et George Bush ne trouvent dans la peur de l’autre un bon moyen de souder leurs forces.

Ridley Scott nous offre un Robin des bois à la mode, un brin déconstructionniste comme le Batman, Le chevalier noir de Christopher Nolan, en allant aux sources du mythe sans toutefois transformer le hors-la-loi de Nottingham en anti-héros comme la première version du scénario semblait l’entendre. Il y sera vaguement question de soutenir le peuple contre la tyrannie et des jolies courbes des Françaises. Ceux qui ont grandi avec les cavalcades des films de John Ford (confère le pyjama) se réjouiront de voir Russell Crowe tenir en selle et décocher des flèches que la technologie nous permet de suivre jusqu’à ce que cible se perce. Tout cela se termine par un débarquement copié sur celui du Soldat Ryan de Spielberg, dont il est toujours plaisant de prononcer le nom dans les cercles cinéphiles, rien que pour entendre les puristes faire “beuh…”. C’est pourtant autrement plus puissant que le grand vide d’une partie de la production française, comme si Madame Bovary, Les fleurs du mal ou La religieuse de Rivette ne parlaient de rien, eux qui furent interdits en leur temps. Du nouveau, réclamait le père Baudelaire au bord de la tombe. La grande machinerie hollywoodienne renouvelle ses outils à défaut de changer de sujet, même si les personnages féminins deviennent plus profonds, plus mystérieux et courageux avec le temps. Allez voir Robin des bois pour le visage grave de Cate Blanchett qui semble toujours sortir d’un tableau préraphaélite. Il faudrait la filmer une heure et demie, noyée dans l’eau d’une rivière, le visage entouré de fleurs, et on appellerait le film Ophelia.

Noctambules de Mathieu Tuffreau au Festival Côté Court de Pantin

Je changeais de sujet lorsqu’on me demandait jusqu’en avril 2009 si je faisais du cinéma. Un vendredi de ce mois, alors que je m’apprétais à tourner le premier plan de Noctambules, l’équipe du festival dirigé par Jacky Evrard m’a appelé pour me dire que j’étais bien un cinéaste et que la preuve, c’est que mon western breton Les moissons faisait partie de la sélection du festival en juin. Vous imaginez que depuis cette date je GUEULE dans les repas de famille que je fais du cinéma.
Noctambules est un polar avec un jeune chien fou comme dans les romans de Barbey d’Aurevilly, une femme fatale comme dans les films de Howard Hawks, en noir et blanc comme dans les films de Jacques Tourneur, une juive qui ressuscite comme le Christ et une Algérienne qui résiste comme Djamila Bouhired.
Le film est joué pour les rôles principaux par Eric Challier qui est le meilleur choix pour une adaptation de Radieuse Aurore de Jack London (croyez-moi, ce sera un ton au-dessus de There will be blood), Jonas Bloquet qui est la révélation d’Elève libre, et Kahina Carina, la SEULE comédienne qui raconte ce que devra être le XXIe siècle, à la fois juif, chrétien, musulman et sans religion, pur et sensuel. Vous verrez aussi dans cette production internationale Gérard Mesguich, Linda Bahi, Amine Bahi et Gaspard Demortain-Nicolas en bébé qui regarde sa mère hors-champ.
Le film est cadré et éclairé par Jean-Baptiste Gerthoffert, qui a dû être africain dans une autre vie vu ses goûts musicaux. Pierre Carlier et sa moustache sont au son, assistés de Nicolas Renon qui tenait la perche avant de tomber amoureux d’une Californienne en Californie. Arthur Perret est le premier assistant, Valérie Pszonka est la scripte et les décors sont d’Agnès Conan. C’est produit grâce à l’aide de Marie-Josée Collet de Ciné Lumière à Aubervilliers. Noctambules est sélectionné à la 19e édition du Festival Côté Court de Pantin, il sera projeté le 11 juin à 22 heures et le 15 juin à 18 heures.

Un grand cinéaste des années 50 et 60 était nécessairement heideggerien, fils de l’être-là et de l’angoisse (Antonioni, Bergman) ou brechtien, enfant de l’épopée et de la distanciation (Godard, Resnais, Marker, Kurosawa, etc.), un cinéaste des années 2000 est forcément un héritier d’Emmanuel Lévinas, du visage et de l’altérité, et pour les cinéastes dont les premiers films ont été montrés au Festival Côté Court de Pantin, l’altérité sexuelle et de sexe (Laetitia Masson, François Ozon), l’altérité sociale ou ethnique (Laurent Cantet, Palme d’or pour Entre les murs), etc. On parlera peut-être dans vingt ans de l’école du festival Côté Court de Pantin et de Jacky Evrard, et on se demandera si le jeune homme du magnifique Nice de Maud Alpi a compris que sa mère ne l’aimait pas, si le personnage de Lucie Borleteau dans Les voeux préfère faire l’amour seule ou avec son prince charmant, et pourquoi le personnage de Kahina Carina ressuscite dans Noctambules. Méfiez-vous : je défendrai le film avec corps et armes.

Festival Côté Court de Pantin , du 9 au 19 juin 2010, 104 avenue Jean Lolive, Pantin, métro Eglise de Pantin.

A ne pas manquer durant le festival, en dehors des nombreux programmes de court-métrages récents, la rétrospective Du corps à l’image, avec notamment une soirée Marina Abramovic, qui fait actuellement fureur au MOMA de New-York (voir blog du 28 avril ) le 16 juin à 18 heures, les compères de la Nouvelle Vague Godard, Rozier et la Truffe l2 juin, les grands noms de la danse contemporaine (Sidi Larbi Cherkaoui et Vandekeybus) les 11 et 12 juin, et le programme Lune Froide, film de Patrick Bouchitey que je n’ai pas pu voir à sa sortie pour une interdiction aux moins de 16 ans, mais dont le pouvoir fantasmatique explique en partie Noctambules, le 14 juin à 18 heures.

Lola de Brillante Mendoza : la mort et le crédit

Lola

Bonjour Philippines, nouveau-venu de la planète cinéma, qui nous a appris à vivre trois fois plus qu’avant sa naissance en nous montrant le monde tel qu’il tourne ailleurs. Lola, ironiquement “grand-mère” en Tagalog, dialecte des Philippines, consacre de nouveau son réalisateur Brillante M. Mendoza parmi les grands, un oeil de documentariste pour des histoires violentes inspirées de la vie de ses concitoyens dans les environs de la capitale, Manille.

Regarde le visage de la première grand-mère dont le petit-fils vient d’être assassiné par une petite frappe, et l’argent, qui corrompt tout avec davantage de conviction que dans le film de Robert Bresson. Il est le nerf de la guerre de ces populations qui survivent dans les quartiers inondés de la capitale, colonisés jusque dans leur langue qui mêle les mots espagnols et anglais de leurs conquérants des siècles passés. L’autre grand-mère justement court après les billets pour acheter le pardon de la première pour le meurtre commis par son fils. La première ne peut même pas payer l’enterrement de son fils : l’achat du cercueil, le prix de la cérémonie, de l’enterrement, tout est hors de portée.

Lola est le triste tableau de cette société de l’endettement permanent et des crédits à la consommation ouverts avec le sourire par les banques, qui vient d’exploser devant nos yeux, en 2008 aux Etats-Unis, et ces dernières semaines en Grèce. Brillante Mendoza est pourtant un cinéaste de la vie qui célèbre le courage de ges vieilles dames à lutter contre les éléments, les tempêtes de vent, les inondations, trouver de la nourriture, s’extasier de découvrir les poissons que les inondations amènent au niveau de la maison. Il les filme comme dans la Bible, sauvés temporairement des eaux, avant de rappeler que pour certains l’enfer est bien sur terre.

Nous irons voir Hors la loi de Rachid Bouchareb, ou le retour du refoulé colonial

Hors-la-loi

Le Festival de Cannes n’existerait pas sans ses scandales, et cette année c’est Hors la loi de Rachid Bouchareb, avec Djamel Debbouze, Sami Bouajila, Roschdy Zem et Bernard Blancan, en compétition, qui ouvre le bal. Un article paru dans Le Monde du 4 mai 2010 indique que le Député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca s’indigne de la volonté du cinéaste de “rétablir la vérité” en exposant la violence perpétrés par les civils de souche européenne et l’armée coloniale en mai 1945 dans les environs de Sétif et Guelma en Algérie, le député estimant que “le 8 mai 1945, c’est d’abord le massacre des Européens”.

Il s’est effectivement tenu, le jour de l’armistice en France et donc à l’époque en Algérie, des manifestations de grande ampleur en Algérie autour du mot d’ordre “à bas le fascisme et le colonialisme”. A Sétif, la police a tiré sur la foule. La manifestation a dégénéré en émeute avant de s’étendre aux villes voisines, pour causer la mort le 8 mai, selon l’historien Jean-Louis Planche (Sétif, Edition Perrin), de 29 Européens, pour un total selon l’historien Benjamin Stora de 103 tués et 115 blessés de cette communauté au cours des émeutes. A partir du 8 mai, et pendant huit semaines, les civils et l’armée coloniale allaient procéder au massacre de 20 000 à 30 000 Musulmans (45 000 selon les historiens algériens) : “le chiffre des morts a été identique à celui de la Commune de Paris, et le rythme des mises à mort, 400 à 500 par jour, celui d’une boucherie quotidienne.” (Jean-Louis Planche).

Marcel Reggui, citoyen français né musulman, puis converti au catholicisme, a livré un témoignage accablant des massacres dans son journal paru chez La Découverte, Les massacres de Guelma : “A coups de crosses et de triques, à trois ou quatre miliciens, avec un zèle jamais las, toujours enthousiaste, ils battaient le musulman, partout, sur la bouche, sur le front, sur les parties sexuelles, sur le dos, sur les tibias. Et longtemps. Longtemps. Ni cris, ni prières, ni hurlements ne les arrêtaient.”

Le 25 avril 2010, le New York Times s’interrogeait à propos de la publication du livre d’un polémiste français adoubé par certains médias pour défendre l’assimilation plutôt que l’intégration, sur l’intérêt qu’il y avait à s’accrocher à une image révolue de la France, plutôt que de constater la diversité de la francophonie, et la qualité des auteurs qui la défendent. A ce titre, le journaliste Michael Kimmelman interrogeait le prolifique écrivain Mohammed Moulessehoul, plus connu sous son nom de plume Yasmina Khadra, qui expliquait qu’il avait décidé de devenir écrivain de langue française après avoir lu Albert Camus à 15 ans dans cette langue, car dit-il, “je voulais répondre à Camus, qui a écrit sur une Algérie dans laquelle il n’y avait pas d’arabes. Comme disait l’écrivain francophone Kateb Yacine, je voulais “dire aux Français que je ne suis pas Français.” C’est bien là le coeur du problème colonial, la création d’un système qui niait l’existence et l’humanité de la majorité des habitants du peuple algérien, et il sera heureux de préférer l’histoire à la non-repentance et les films à la censure, pour dire sa colère tant que l’autre ne sera pas devenu le même en France.