L’arnacoeur de Pascal Chaumeil et le charme au cinéma

L'Arnacoeur

Si la plupart des comédies romantiques contemporaines ressemblent à des publicités pour le savon, du moins L’arnacoeur est-il soulevé par ses acteurs, Vanessa Paradis ou le plus joli oiseau du cinéma français avec Simone Simon, et Romain Duris avec lequel nous avons grandi (nous avons nous aussi écrit des scénarios et menti à notre banquier comme dans Les poupées russes, couru tout nu dans une forêt – allemande pour ma part – comme dans Gadjo Dilo, etc.).

Alors bien sûr, il y a l’histoire bien ficelée d’un briseur de couples qui tombe amoureux de la belle héritière qu’il est censé éloigner de son bel Américain. Julie Ferrier excelle dans les sidekicks de héros en soeur, assistante et souffre-douleur. Hélène Noguerra s’est vue confier comme d’habitude un rôle vulgaire dont le film aurait pu se passer (dans Tout ce qui brille, aucune trace de vulgarité si ce n’est dans le langage des jeunes femmes, dans Soul Kitchen, la vulgarité est rabelaisienne, elle n’excite pas les clichés machistes ou racistes), et Vanessa Paradis aurait pu idôlatrer autre chose que Dirty Dancing et le Roquefort au petit-déjeuner (dans Titanic, Kate Winslet admire Monet et Picasso, croyez-moi, ça a marché).

“On sent le type à l’aise” disait Yves Montand à Romy Schneider à propos de Sami Frey dans César et Rosalie, ce à quoi la belle Autrichienne répondait : “c’est comme toi, ça s’appelle le charme”. C’est bien par le charme que L’arnacoeur nous attrape, en filmant Vanessa Paradis comme la belle femme qu’elle est devenue, et non la Lolita à laquelle elle semblait cantonnée depuis Noce blanche, et Romain Duris comme la seule bonne raison pour laquelle une femme quitterait un Apollon. Dans ce grand lieu de résolution collective des fantasmes qui s’appelle le cinéma, il ne faut pas bouder les histoires d’individus plus audacieux que nous.

White Material de Claire Denis : la revanche des Noirs

White Material

C’est le personnage le plus célèbre de l’imaginaire colonial, le planteur de café, vendu au XIXe siècle aux colons pour les attirer en Afrique, rendu célèbre dans la littérature par les souvenirs Out of Africa de Karen Blixen, devenu un film de Sydney Pollack célébré par certains comme un magnifique portrait de femme, rejeté par d’autres comme un film naïf sur le colonialisme à visage humain.

Chez Claire Denis, c’est Isabelle Huppert qui colle au personnage de planteuse de café d’un pays africain imaginaire (le film est tourné au Cameroun, où Claire Denis passa son enfance) où des rebelles arment des enfants soldats qui se soulèvent contre le pouvoir et ceux qui l’arment et le soutiennent, les Blancs. A son équipe habituelle, comme les musiciens de Tindersticks et le comédien Isaak de Bankolé, viennent notamment s’ajouter la romancière Marie Ndiaye au scénario, Goncourt 2009 pour le magnifique Trois femmes puissantes (et Lucie Borleteau, réalisatrice talentueuse de court-métrage dont nous avons déjà dit beaucoup de bien dans ce blog), et Christophe Lambert, émouvant comme à ses débuts.

L’Afrique s’enflamme trop régulièrement pour que l’on ne puisse pas juger réaliste ce récit de chaos et d’insouciance, même si on a déjà vu Isabelle Huppert jouer ce rôle de femme résistante au bord de la folie, et encore il y a un an dans l’adaptation bancale du plus beau roman de Marguerite Duras, Le barrage contre le Pacifique. Comme toujours chez Claire Denis, la beauté est noire sans naïveté sur les douleurs du continent. Les Blancs qui ont tout à perdre pataugent entre leurs affaires, leur culpabilité et leur ennui, les Noirs subissent leur violence physique et sexuelle, la misère et s’entretuent. Regarde la colère des Noirs monter, dit Claire Denis, qui change d’arme après avoir tenté pendant plus de vingt ans de nous demander de les regarder.

Tout ce qui brille ou Le flim de meufs

Tout ce qui brille

Il convient de bien distinguer le film du flim du téléfilm. Le téléfilm est réalisé pour occuper une case d’un programme télévision en vue de parler des sujets majeurs de notre temps : la vie sexuelle de Louis XV, les problèmes d’héritage dans le XVIe arrondissement, les jeux de l’amour et du hasard au XVIIe siècle, etc.

Un flim est un film qui prend la vie du bon côté sans se poser de question sur la morale du travelling, en ouvrant la fenêtre au cas où il se passerait quelque chose dans la rue.
Tout ce qui brille ouvre une nouvelle voie pour le cinéma français, généralement verrouillé par deux angoisses existentielles : 1. se demander qui le héros préfère de sa femme ou sa maîtresse 2. filmer la violence comme une branche du divertissement pour envoyer le dvd à des producteurs américains. Le film de Géraldine Nakache et d’Hervé Mimran s’attache à deux meufs des barres de Puteaux, Elli et Lila, excellentes Géraldine Nakache et Leïla Bekhti (révélée dans la scène d’ouverture de Mesrine), qui rêvent de devenir de vraies parisiennes. La seconde commence à y croire sévère lorsqu’elle fait craquer un bobo, la première quand elle a l’impression qu’un couple de jeunes femmes branchées s’intéressent à elle.
Le talent des cinéastes consiste à appuyer sur toutes les trahisons des filles pour sortir de leur milieu : Elli laissant ses copines insulter son père chauffeur de taxi, Lila serveuse de popcorn dans un cinéma traitant sa collègue d’assistante, etc.
L’illusion de la ville anthropophage la plus enviée du monde, qui se transforme inévitablement en un cocon pour héritiers, ne dure qu’un temps, et les jeunes femmes se battent chacune à leur manière avec le retour à la dure réalité. L’inévitable dispute entre les quasi-soeurs est même l’occasion d’introduire un personnage attachant de gueularde avec Audrey Lamy. Les larmes des parents n’y pourront rien changer, et Tout ce qui brille est aussi attachant car il rappelle sur un pas de danse que le monde appartient à ceux qui s’adaptent à tous les milieux.

Que faire à l’âge du Christ ?

 A trente-trois ans, vous pouvez faire votre kilomètre hebdomadaire à la piscine pour contempler vos muscles dans la glace avant de vous dire que Dieu vous a peut-être mis dans un autre programme que les Jeux Olympiques, en cas de ressemblance prononcée avec Albert Dupontel rejouer son sketch Rambo le week-end dans les galeries commerciales franciliennes pour arrondir vos fins de mois (avec une préférence pour les supermarchés de Chelles et Noisy-le-Grand), perdre inéluctablement vos cheveux, rêver de visiter la péninsule du Yucatan au Mexique, réaliser des courts-métrages, lire Marcel Proust en écoutant Joe Dassin, considérer que pour mériter un Oscar il aurait fallu que Démineurs filme autrement les Irakiens qui sont pour la plupart des gens pacifistes et courtois, se demander comment font les films français pour être parfois aussi gris alors qu’ils se déroulent dans le pays le plus visité au monde, bloguer pour le plaisir et puisque “les hommes seuls parlent toujours trop” (Jean-Paul Belmondo, Pierrot le fou), s’effrayer du retour des bruits de botte en France, considérer qu’il faut filmer Paris comme une ville métissée d’Afrique et d’Asie avec les sons de Madlib. Et bonne chance à vous !

Blanc comme neige et le problème du cinéma gris

Blanc comme neige

“Le film noir, c’est avant tout une question d’esthétique” a dit à peu près Martin Scorsese, qui s’y connaissait bien avec les points chauds de la lumière de Robert Richardson dans Casino. Les sujets âpres comme la triste histoire de ce vendeur de voiture à succès (François Cluzet) de Blanc comme neige de Christophe Blanc embarqué dans les combines de son associé (Bouli Lanners) n’ont pas besoin d’être filmés grisement pour être crédibles. Regarde, mon frère, les tons rouges des films d’Almodovar et les tons jaunes des films de David Fincher. Il faudra chercher un jour pourquoi notre beau pays produit davantage de grands chefs opérateurs que de grands cinéastes, et pourquoi Blanc comme neige ressemble autant aux films A l’origine ou Rapt dans des teintes grisâtres qui ne correspondent ni au décor (Marseille !) ni à l’ambiance. Chaque image des films des frères Dardenne, qui se déroulent pourtant dans les plus tristes quartiers de Liège en Belgique, semble irradier de toute part.

Le film ne manque pourtant pas de talents avec des comédiens de premier plan, les excellents Olivier Gourmet et Jonathan Zaccaï et l’impressionnante Louise Bourgoin, mais il s’en dégage une impression terne qui refroidit l’enthousiasme. La nudité d’une belle jeune femme dans une piscine tombe à l’eau comme de multiples effets téléphonés, des rêves de massacre à la conversation avec un mort. La nudité doit s’inscrire dans l’esthétique du film, en soulignant le manque d’érotisme du quotidien du couple lorsque Julianne Moore se dispute pubis à l’air avec son époux dans Short cuts, ou en insistant sur la provocation lorsque Sharon Stone écarte les jambes devant les policiers qui l’interrogent dans Basic instinct.

Alors bien sûr, il faudrait voir Blanc comme neige pour son respect absolu de l’un des impératifs du film noir, la femme fatale, en la qualité de Louise Bourgoin, qui rejoint avec son air insaisissable les très grandes comédiennes du genre en France, d’Isabelle Adjani à Marion Cotillard. C’est bien là le problème du cinéma de genre, qui impose de respecter un certain nombre de règles (esthétique, rythme, femme fatale, tragédie) à l’intérieur desquelles chacun peut s’amuser à livrer ses obsessions : les pulsions de meurtre chez Fritz Lang, la puissance de l’imaginaire chez Jacques Tourneur, le devenir-enfant des hommes devant les belles femmes chez Truffaut, le cloisonnement des classes sociales chez Chabrol, etc. Mais rompez l’une de ces règles, par exemple en fermant le rideau sur l’éloge du “Contente-toi de peu” et du saucisson, et le genre tire sur le cinéaste.

Bad Lieutenant à la Nouvelle Orléans : le pouvoir des anthropophages

Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans

Le plus difficile avec la représentation des personnages camés au cinéma consiste à éviter les deux écueils de la complaisance et de la morale. Les meilleurs films du genre s’en sortent en présentant leurs protagonistes comme des anges déchus après avoir atteint le Nirvana. Bad Lieutenant, Escale à La Nouvelle Orléans de Werner Herzog est de ceux-là.

Du film de Ferrara du même nom, il reste ce personnage archétypique, policier véreux prêt à tout pour se procurer de la drogue et assouvir ses vices. Le New-Yorkais Harvey Keitel forçait deux jeunes femmes à se déshabiller pour se masturber, Nicolas Cage oblige un jeune homme à le regarder coucher avec sa petite amie.

Le décor a changé, c’est dans une Louisiane sensuelle et poisseuse comme un roman de James Lee Burke qu’évolue ce policier mauvais qui enquête sur le meurtre d’une famille de Sénégalais et contamine tout ce qu’il touche : le jeune témoin du meurtre, ses collègues policiers, sa petite amie (Eva Mendes, qui déroule à merveille son personnage de vamp). Mais c’est surtout le changement de personnage qui détonne, avec un exceptionnel Nicolas Cage, Alléluia, camé jusqu’aux yeux, voyant l’âme de ses victimes danser, les iguanes et les alligators parler, capable d’envoûter tous ceux qui l’approchent, comme sa pauvre fiancée à laquelle il raconte merveilleusement ses rêves d’enfant pour la rassurer.

“Where were you”, “où étais-tu” (sous entendu pendant que je péchais) demandait Harvey Keitel au Christ dans le film de Ferrara. Il n’y a plus de Dieu dans le film de Herzog, juste sa colère (“der zorn Göttes”, “la colère de Dieu” disait Klaus Kinski à la fin d’Aguirre), et des hommes damnés pour avoir voulu sauver la vie à l’un d’entre eux menacé de mort par l’Ouragan Katrina, un pauvre immigré latino que ce geste a à peine sorti de l’enfer. “A quelle drogue carburent ceux qui font bouger le monde ?” semble demander le cinéaste allemand : l’alcool, le sexe, l’argent, le pouvoir, la renommée ?

Soul Kitchen : le premier grand film populaire de 2010

Soul Kitchen

Comment réaliser un grand film populaire ? Réunis comme Fatih Akin une bande de potes qui ressemblent au mouvement du monde, et pas à la Caucasian Connection. Mélange des stars à de parfaits inconnus. La première motivation d’un spectateur qui se rend au cinéma consiste à aller voir des acteurs qui appartiennent à sa tribu, alors n’aie pas peur d’appeler la star du cinéma allemand Moritz Bleibtreu, interprète de l’adaptation des Particules élémentaires et à deux reprises du plus célèbre gauchiste d’outre-rhin, Andreas Baader, dont une fois pour Spielberg, qui n’est pas n’importe qui. Sois fidèle en amitié si tu ne veux pas mourir seul en suant de haine comme le Bernard Tapie de pacotille décrit par Florence Aubenas au début de son livre à Cabourg. Rappelle Birol Unël, le Robert de Niro allemand et turc du chef-d’oeuvre du film qui t’offrit la consécration, Head-on, pour en faire un cuisinier lanceur de couteaux.

Rappelle-toi Chaplin et n’oublie pas d’accumuler les ennuis qui tombent sur ton héros : redressement fiscal, hernie discale (et en plus, ça rime), désertion de son restaurant suite à l’arrivée d’un nouveau chef hystérique, magouille immobilière, sortie de prison du frère né avec un poil dans la main, etc.

N’oublie pas que comme disait Nietzsche, “la vie sans la musique serait une erreur”, et là aussi mélange, métisse, ne nous sors pas un cours sur Wagner ou la musique rock des seventies, mais croise tes albums de musique soul, de chanson populaire allemande et de rock comme Fatih Akin.

Ajoute un zeste de vulgarité rabelaisienne, les corps sont tellement corsetés dans notre société que le spectateur te sera reconnaissant. Résouds ses fantasmes : une sexualité inventive et bruyante, des fêtes décadentes, des histoires d’amour qui finissent mal, mais sans ressentiment, des amitiés inébranlables, des fratries complémentaires. N’aie pas peur du happy ending, la soirée ciné coûte 50 euros avec le baby sitter alors la plupart des gens n’y vont pas pour se faire engueuler, et puis Cannes est dans deux mois alors on va en bouffer du tragique. Et comme disent les Anglais, “Bon appêtit”.

Valhalla Rising (Le guerrier silencieux) : Prière pour ceux qui périrent par l’épée

Le Guerrier silencieux, Valhalla Rising

L’histoire nous a appris que les croisades étaient violentes et finissaient mal, en général, et Nicolas Winding Refn, le prodige danois auteur de l’impressionnante trilogie Pusher consacrée à la mort violente des dealers de drogue, s’est emparé de la trace du passage des vikings au Canada pour réaliser sa version des faits, Valhalla Rising, littéralement A la montée du Valhalla, la demeure des dieux nordiques.

Nous suivons donc la trace du Borgne, un guerrier muet (Mads Mikkelsen, le meilleur acteur de la trilogie), en barbare mystique tel Viggo Mortensen dans Le seigneur des anneaux. Il échappe à ses ravisseurs païens après avoir éviscéré l’un d’entre eux (ce qui deviendra s’il continue après Pusher et ce film la spécialité du cinéaste, tels les chevaux pour John Ford ou le cunnilingus pour Mathieu Amalric), pour croiser la route des Chrétiens en route vers la Terre sainte. La brume perd les voyageurs qui découvrent le nouveau monde.

Le réalisateur s’amuse alors à convoquer tout l’imaginaire cinématographique de la rencontre entre la “civilisation” et les sauvages : Aguirre ou la colère de Dieu, Jeremiah Johnson, Deliverance, Le nouveau monde, etc. Ajoutez un rock wagnérien, hommage nécessaire à celui qui consacra sa tétralogie à la mythologie des peuples du nord, ainsi qu’une ambiance de genèse du monde, et vous aurez un étrange film religieux au sens païen, heureux de contempler le sacré dans le spectacle du monde pendant qu’il est encore temps (en l’occurrence, les paysages écossais où le film a été tourné). Le cinéaste a sans doute trop fait confiance à son instinct pour savoir exactement où il menait sa barque, mais entre les dix mauvais téléfilms qui sortent chaque mercredi et cette élégie pour un homme qui se prend pour le Christ en laissant les Indiens d’Amérique vivre en paix, perdez-vous dans le Valhalla et accrochez-vous aux Walkyries.

Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas : les professions du nettoyage prises en otage

Fichier:Florence Aubenas.jpegLes cinéphiles ont apprécié un moment fort de la captivité de Florence Aubenas en Irak en 2005 : les frères Dardenne dédicaçant leur Palme d’Or pour leur film L’enfant à la journaliste. Elle avait quelques années plus tôt défendu le talent de ces cinéastes qui filmaient dignement les précaires prêts à tuer pour trouver un emploi (Rosetta), à vendre leur enfant pour arrondir leur fin de mois (L’enfant), à accueillir en apprentissage l’assassin de leur fils pour tenter de comprendre cette tragédie (Le fils, leur chef-d’oeuvre), etc. Florence Aubenas s’est attachée à devenir anonyme, à Caen, et à prendre tous les contrats précaires que l’on proposerait à une femme de son âge dont le seul bagage serait le baccalauréat. Elle raconte cette expérience dans Le quai de Ouistreham.

C’est donc de manière métaphorique que Florence Aubenas nous raconte sa captivité, comme Jean-Claude Kaufmann, ex-otage au Liban, qui s’est attaché entre autres à écrire la biographie d’un écrivain oublié après avoir été au centre de l’attention du monde des lettres, Raymond Guérin. Florence Aubenas s’est plongée dans un monde pris en otage où l’on ne cherche pas du travail, mais “des heures”, le plus souvent très tôt avant, ou très tard après la journée de travail des employés et des cadres, 1 heure par jour à Ouistreham pendant que le ferry est à quai, 5 heures payées 3 heures 15 (les contrats sont remportés par le mieux-disant financier dans des conditions qui frôlent l’esclavage) dans un camping des plages du débarquement, etc.

Pour avoir personnellement travaillé avec des éboueurs franciliens, j’ai retrouvé dans la plume de Florence Aubenas l’écartèlement des professions du nettoyage entre les clients qui tirent sur les prix de ce métier dépourvu de valeur ajoutée, proposé aux plus précaires qui sont dans l’incapacité de contester leurs conditions de travail (les professionnels considèrent qu’une femme de ménage est plus efficace si elle travaille 20 heures plutôt que 40 par semaine, et ne leur proposent donc que des contrats à mi-temps), et les usagers finaux qui les méprisent, comme ce cadre qui laisse un mot sur son bureau en intimant l’ordre de faire “pour une fois” la poussière.

Le quai de Ouistreham est le portrait remarquable de dignité et de tendresse de ces petites gens abandonnées par une société où les délocalisations entraînent la disparition brutale du métier d’ouvrier, et qui ne propose aux moins qualifiés que des métiers de nettoyage et de sécurité, dégradants et usants, selon des conditions de travail que l’on croyait bannies en France, mais qui nous renvoient au monde de ma grand-mère qui devait s’humilier il y a un siècle devant les bourgeois rennais qu’elle servait.

The ghost writer : cachez ce Polanski que l’on ne saurait voir

The Ghost-Writer

Voici un homme que le critique vedette du New York Times, A. O. Scott, qualifie d’infâme (infamous), et que la majeure partie du cinéma français a défendu lorsqu’il a été arrêté alors qu’il se rendait à un festival de cinéma en Suisse, pour le viol d’une jeune fille aux Etats-Unis qui n’a toujours pas trouvé d’issue judiciaire.

Il est difficile d’aborder cette histoire sans sombrer dans la guerre du mieux-disant en matière de morale que se livrent régulièrement la France et les Etats-Unis. Et il est tout simplement impossible de ne pas voir dans The ghost writer sinon une prémonition de ce qui allait arriver au cinéaste qui l’a tourné avant son arrestation, du moins une nouvelle lumière sur le mode de pensée de ce grand cinéaste polonais et français (l’influence de Chinatown et Rosemary’s baby est considérable sur le cinéma contemporain) dont la paranoïa, thème central de son oeuvre depuis son premier film et chef-d’oeuvre Un couteau dans l’eau, n’a cessé de croître au fil de son existence tumultueuse.

Ewan McGregor y joue le nègre (ghost writer) des mémoires d’un ex-premier ministre britannique, Adam Lang, à la béatitude blairienne, chargé de remplacer son prédécesseur retrouvé mort dans des circonstances mystérieuses. L’écrivain raté rejoint l’île américaine (le film ayant été tourné dans une île située au nord de l’Allemagne) où vit reclus l’homme politique depuis qu’il est accusé de crime de guerre en Irak par les Britanniques. La situation se complique rapidement : Ewan McGregor est pris à parti par les militants anti-Adam Lang, découvre que le nègre a probablement été assassiné, que la CIA rôde, etc.

Les mauvais livres politiques qui encombrent les librairies des gares peuvent devenir de très bons films, comme on l’a vu avec les polars graveleux de Robert Ludlum transformés en la glorieuse trilogie Jason Bourne (Matt Damon bien sûr), le grand oeuvre de notre époque sur la transformation des humains en code barre. The ghost writer, plus classique, nous sert un plat d’une élégance britannique avec une superbe musique d’Alexandre Desplat, dirait Michaël Papon, éclairé par le talentueux Pawel Edelman (Le pianiste, Katyn), où un cinéaste attaqué sur sa moralité se défend en offrant un miroir à ceux qui ont utilisé un vocabulaire sorti de chansons pour adolescents afin d’attaquer l’Irak et d’humilier le monde musulman. Une manière de conseiller à chacun de balayer devant sa porte bien sûr, mais aussi de rappeler qu’un bon cinéaste est en guerre contre les rapports de force les plus violents de son époque.