Yuki et Nina sont-elles des mi-chéries ?

Yuki & Nina

Mi-chéri pourrait être le mot-valise manquant de la langue française pour désigner les jeunes actrices du film d’Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa. Signifiant littéralement “moitié de chéri” (selon une étymologie qui n’a rien à voir avec celle de mie de pain et de mirage), l’expression, utilisée par ma grand-mère pour désigner les personnes qu’elle aime bien, comme en toute immodestie ses petits-enfants, peut s’utiliser de plusieurs manières : “as-tu fais tes lacets, mi-chéri ?”, “es-tu sot, mi-chéri ?”, “arrête de faire ton intéressant, mi-chéri !”

Yuki et Nina est donc l’histoire de deux mi-chéries parisiennes, qui fuguent ensemble pour fuir les histoires compliquées de leurs adultes de parents séparés ou en voie de l’être, comme la mère (l’excellente Tsuyu Shimizu) de la petite Yuki qui décide de repartir dans son Japon natal, avant de craquer devant la volonté de sa fille de rester en France.

Le film rappelle qu’il est conseillé aux mi-chéri(e)s de faire leurs lacets tout seul, d’aller voir ailleurs s’ils y sont et de faire des bêtises pas trop graves, et Yuki et Nina aurait naturellement dû se terminer lorsque la petite Yuki sort de la forêt de sa fugue pour passer de l’autre côté du miroir et arriver… où au juste ? Eh bien courez-voir le film, et nous gagnerons tous du temps.

La route d’après Cormac McCarthy : l’adieu au monde

La Route

C’est d’abord un roman magistral (la libraire de mon quartier ne s’en est toujours pas remise) écrit par un écrivain américain âgé, hanté par le mal, qui sait qu’il laissera bientôt un petit garçon dans ce monde. John Hillcoat a transformé cette oeuvre en un film sage qui sans être déplalisant perd la poésie de l’auteur.

Le voyage vaut surtout pour Viggo Mortensen, qui a fait rêver en devenant Aragorn tous ceux qui ont rêvé durant leur adolescence boutonneuse de ressembler à des elfes ou des nains, avant de trouver que les filles, c’est quand même mieux que les hobbits. Il joue ici tout en rides et en barbe grisonnante un homme condamné à errer vers le sud avec son fils dans un monde post-apocalyptique.

La route n’était pas le premier roman du genre, mais Cormac McCarthy lui a offert une poésie et un souffle inédits dans ce genre considéré à tort comme mineur, pour une métaphore d’un monde au bord du gouffre le jour où la puissance de destruction accumulée tombera aux mains du mal. John Hillcoat s’est entouré d’un casting hors pair pour faire chanter les mots de l’écrivain, la belle belle Charlize Theron (qui apparait en flashback dans des images assez kitsch), Robert Duvall et même Michael K. Williams, l’un des meilleurs comédiens de la plus grande série produite pour la télévision, The wire (Sur écoute, 5 saisons, il y jouait Omar, un Robin des bois noir et homosexuel, le personnage préféré d’Obama !).

En adaptant No country for old men (injustement traduit par Non ce pays n’est pas pour le vieil homme, un roman dont le titre signifie Pas de pays pour les vieux) du même écrivain, les frères Coen offraient un visage au mal avec Javier Bardem et à la poésie de McCarthy. Hillcoat est un bon illustrateur, mais ses limites sont évidentes lorsqu’il s’avère incapable de nous faire entendre l’un des plus beaux poèmes de la littérature, qui clot le roman La route : “Autrefois il y avait des truites de torrent dans les montages. On pouvait les voir immobiles dressées dans le courant couleur d’ambre où les bordures blanches de leurs nageoires ondulaient doucement au fil de l’eau. Elles avaient un parfum de mousse quand on les prenait dans le main. Lisses et musclées et élastiques. Sur leur dos il y avait des dessins en pointillé qui étaient des cartes du monde en son devenir. Des cartes et des labyrinthes. D’une chose qu’on ne pourrait pas refaire. Ni réparer. Dans les vals profonds qu’elles habitaient toutes les choses étaient plus anciennes que l’homme et leur murmure était de mystère.”

Hadewijch (2) : Bruno Dumont et ses comédiens

Hadewijch

Il y a des moments “rose pourpre du Caire” dans la vie, lorsque les héros des films sortent de l’écran et rejouent le film pour les spectateurs ébahis. Julie Sokolowski, l’interprète de Hadewijch de Bruno Dumont, nous a offert l’un de ces moments au Ciné 104 de Pantin en expliquant, de sa petite voix, en regardant bien dans les yeux la grande silhouette de cowboy phénoménologue du cinéaste, que celui-ci travaillait effectivement dans la tension avec ses comédiens, et que plus d’une fois l’assistant réalisateur était venu la chercher en larmes pour qu’elle reprenne la 20e ou la 25e prise d’un seul plan.

La présence des deux comédiens principaux, la jeune femme et Yassine Salim qui tombe amoureux d’elle dans le film, auprès du cinéaste était d’autant plus surprenante que celui-ci a construit sa légende depuis son premier film, La vie de Jésus en 1997, sur le conflit avec ses comédiens, pour la plupart des non professionnels auxquels il demande d’interpréter des rôles proches d’eux.

Bruno Dumont s’intéresse selon ses propres mots “à la dimension du sacré dans le retrait de Dieu.” Ce sacré, il le cherche en multipliant les prises pour dépouiller la mise en scène des artifices (dialogues, mouvements) afin de se concentrer sur un regard ou une expression dont la beauté est d’être “pôlie aux 27 prises qui ont précédé”. Au cours du tournage, les comédiens qui n’ont pas répété et qui ne connaissent pratiquement pas les dialogues, sont invités à se concentrer sur des situations : “dis-lui que tu ne peux pas sortir avec lui parce que tu aimes Jésus”, “prends-lui la main”, etc.

Le résultat, qui agace ou ennuie certains, est pourtant considéré par quelques happy few comme l’une des plus belles manifestations de la grâce offertes par le cinéma contemporain. Peu de cinéastes peuvent se targuer dans leur carrière d’avoir filmé une scène aussi forte que la découverte de l’amour par la jeune Hadewijch, à la fin du film, lorsqu’un pauvre hère la sort des eaux pour l’enlacer et la réconcilier avec les hommes et le monde. Alors on se dit que la fierté des comédiens Yassine Salim et Julie Sokolowski d’avoir participé à ce film, et la tendresse manifeste du cinéaste pour ses deux interprètes, sont bien la preuve de ce qui se joue au cinéma : le réenchantement du monde.