Accident de Soi Cheang : passe-moi le geek

Accident

Notre mère nous ayant annoncés à noël, à mon frère et moi, qu’elle avait découvert que j’étais un bobo et mon frère un geek (prononcez “guique” si vous ne voulez pas avoir l’air ridicule, le geek étant globalement un féru de nouvelles technologies et de jeux vidéos qui jure surtout par La guerre des étoiles, Le seigneur des anneaux et Avatar), rien de tel qu’un film hong-kongais pour clore cette année, assurer la paix des ménages et réconcilier les bobos et les geeks.

Le malicieux réalisateur producteur Johnnie To, spécialiste des scènes d’action superbement chorégraphiées (The mission, Election 1 et 2, L’exilé, etc.) produit un film qui lui ressemble, où le chef d’une bande qui déguise des assassinats en accidents, sombre dans la paranoïa après que leur dernière action se soit soldée par la mort de l’un d’entre eux.

Le chef de bande se sent d’autant plus isolé que l’un des survivants est en train de perdre la mémoire au fil des crises d’Alzheimer, sujet suffisamment rare au cinéma qu’il mérite d’être salué. Le héros s’isole et suit la trace du dernier commanditaire dont le comportement l’inquiète. La plongée dans la théorie du complot rappelle son illustrateur le plus fameux des années 90, la trilogie Jason Bourne (La mémoire dans la peau, La mort dans la peau, etc.) où Matt Damon affronte rien moins que tous les services secrets américains pour mettre à jour une vérité dérangeante pour l’Etat.

Soi Cheang est plus modeste, et son film pêche par une fin trop moralisatrice, mais les amoureux du cinéma hong-kongais seront heureux de retrouver les ingrédients habituels de cette cinématographie rigoureuse, chorégraphique et inventive, notamment lors des deux scènes de crime où le talent du cinéaste est manifeste.

Les Hong-Kongais et moi-même vous suggérons de choisir entre boire et conduire et vous souhaitons un bon réveillon. Je ne sais si je pourrai revenir des Pyrénées avec toutes ces pannes de train (sans parler des sabotages dus selon le dernier rapport des Renseignements Généraux à une tribu de Korrigans vivant sous terre, cette information étant toutefois à prendre avec prudence car elle n’a pas été confirmée par le Ministère de l’Intérieur), mais nous nous sommes tellement aimés, que nous nous retrouverons sans doute l’an prochain.

Bilan cinéma 2009 : bonjour les fantômes !

Un prophète

Nous sommes 6 milliards d’êtres humains, sans compter les fantômes qui ont fait leur retour en force cette année, même dans un pays aussi rationaliste que la France. On y a vu, Oh, bien des choses en somme, une petite frappe converser avec l’homme qu’il tua en prison pour plaire à la mafia corse (Un prophète, photo), ou un lyonnais amateur de polars s’exiler outre-atlantique pour réaliser son meilleur film depuis longtemps, d’après James Lee Burke, l’histoire d’un justicier cajun (Tommy Lee Jones) en train de converser avec un officier sudiste (Dans la brume électrique).

Il n’est pas si fréquent de voir un fantôme, mais chaque pays traîne ses petits fantômes comme un boulet, l’Allemagne qui n’en finit pas de retrouver son passé nazi, quitte à éliminer Hitler pour de bon (Inglourious Basterds) ou à tenter de comprendre comment une société autoritaire et hypocrite a pu donner naissance au nazisme (Le ruban blanc). L’Italie n’a pas non plus trouvé le repos avec l’éternel retour de son Duce, pathétique comédien socialiste râté dans Vincere de Marco Bellochio.

Et puis il reste tous nos petits fantômes qui nous écrasent ou nous soulèvent. On a vu un jeune israélien rongé par la culpabilité pour avoir tué des policiers palestiniens au cours d’une mission de représailles (Z32), un Algérien envoyé en mission de topographie dans un Algéco habité par un prédécesseur tué par des islamistes (Inland), une mère japonaise débordée hantée par l’image de son fils envoyé en Irak (Tokyo Sonata), un Palestinien reconstruire avec tendresse le parcours de son père humaniste (Le temps qu’il reste), une bourgeoise argentine hantée à l’idée d’avoir écrasé un enfant (La femme sans tête), un couple se désagréger après la mort de son fils (Antichrist), et puis tout en haut, un cinéaste âgé de plus de 80 ans rongé par la culpabilité a filmé un documentaire comme un poème à la gloire de la femme aimée de sa jeunesse, la comédienne Irène Tunc, ex-Miss France décédée dans un accident de voiture (Irène). Alain Cavalier a compris, comme écrivait le poète Eugène guillevic, qu’une “morte, soulevée, peut devenir soleil”.

Juliette Gréco sur France Culture : du cinéma plein les oreilles

Les bienheureux ont passé la semaine de noël chaque soir avec Juliette Gréco interviewée par Laure Adler, ou en les retrouvant sur internet, pour écouter ses années de résistance à 13 ans, puis de prison à Fresnes où, enfermée avec des prostituées, elle apprit en les écoutant, les “choses de la vie”, ses histoires d’amour ou d’amitié amoureuse avec Miles Davis, Françoise Sagan, Boris Vian, Merleau-Ponty, jusqu’à ses rencontres déterminantes pour la chanson avec Jacques Brel et son pianiste Gérard Jouannest devenu son mari, qui a fait le lien avec le poète Abd-Al-Malik, avec lequel elle a interprété la magnifique chanson Roméo et Juliette.

Vous y entendrez la voix de Gérard Jouannest s’étrangler en évoquant Jacques Brel, Florence Aubenas invitée par la chanteuse à raconter sa captivité en Irak et le livre qu’elle prépare sur son expérience de femme de ménage pendant six mois dans une ville de l’ouest, et Juliette Gréco donc, amoureuse et passionnée, chanter J’arrive et Déshabillez-moi, entourée de son homme et de l’un de ses plus grands paroliers, Jean-Claude Carrière, ce dernier étant présent sur le plateau de France Culture pour exprimer son admiration pour la belle de Saint-Germain des Prés. Chacun ayant le droit de créer ses propres idoles depuis la mort de Dieu, il se trouve que le parolier, écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière, dont les scénarios ont inspiré des films que je place très haut (La piscine, Belle de jour, Journal d’une femme de chambre, Cyrano de Bergerac, Le ruban blanc Palme d’or 2009, etc.), est pour moi à peu près l’équivalent de Dieu. Il m’a même proposé de le rencontrer grâce à un ami commun, mais j’ai dû décliner totalement effrayé par les conséquences d’une telle rencontre. Il m’a gentiment adressé des commentaires sur l’un de mes synopsis. J’ai sans doute manqué une rencontre passionnante, mais comment pourriez-vous vivre après avoir rencontré Dieu si vous n’avez pas vocation à créer une religion ?

Retrouvez Juliette Gréco sur France Culture :

http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/hors-champs/archives.php

Les chats persans : l’énergie sociale de la musique pop

Les Chats persans

La musique pop vient du jazz Bebop joué par les Noirs américains pour lutter pacifiquement contre la ségrégation, avant de conquérir le coeur des blancs épris de leur danse qui faisait circuler ce que l’historien américain Anthony Macias appelle “l’énergie sociale”.

Les chats persans du cinéaste kurde iranien Bahman Ghobadi est une fiction aux allures de documentaire (et vice-versa) sur la musique pop à Téhéran, qui évite le piège du tourisme dans lequel tombait parfois Crossing the bridge de Fatih Akin sur Istanbul. La caméra suit un couple de la jeunesse dorée de Téhéran à la recherche de musiciens pour monter un groupe pop, et qui croisent les représentants des différents genres de cette musique : hard rock, blues, hip-hop, etc.

Seulement voilà, la musique pop est interdite en Iran, et l’aspect le plus intéressant du film est la manière dont le cinéaste filme la clandestinité, les couloirs, les tunnels et les caves à l’allure d’abris anti-missiles construits pendant la guerre contre l’Irak.

C’est bien le paradoxe de l’Iran de nous offrir deux films magnifiques cette année, A propos d’Elly et Les chats persans, dont les équipes vivent presque toutes en exil depuis les dernières élections et le durcissement du régime en place. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir les jeunes Iraniens rêver de ressembler aux Américains, comme le reste du monde, quand bien même la politique récente des Etats-Unis a eu un effet dévastateur dans toute la région, en offrant une critique facile de la démocratie occidentale qui a paradoxalement renforcé la légitimité des régimes en place. Les Iraniens épris de liberté et moi-même vous souhaitons un joyeux noël musical.

Meilleurs films des années 2000 : fragile démocratie et altérité

In the Mood for Love

Je conviens que ce genre de classement est tout à fait infantile, mais c’est mon blog, et je fais ce que je veux, et puis mon classement présente l’avantage d’être présenté de manière chronologique.

2000 : In the mood for love, de Wong-Kar Wai, ou le retour de l’amour courtois après une décennie durant laquelle les réalisateurs ont rivalisé de pornographie. Le violoncelle de Yo-Yo Ma, les robes et les hanches de Maggie Cheung ont fait le tour du monde, offrant le premier triomphe international à un film de culture non occidentale, la même année que Tigre et dragon. Le ton était donné : tant pis pour les nostalgiques de la suprématie économique et militaire de l’homme blanc chrétien, le XXIe siècle sera asiatique.

2001 : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet. Une France idéalisée et des images d’Epinal bien sûr, mais le film qui a réintroduit une dimension ludique au cinéma français en imposant le plaisir du jeu, de l’énigme et de la mise en scène, chez le cinéaste formaliste français le plus influent à l’étranger (avec Bruno Dumont et Michel Gondry, dans d’autres domaines).

2001-2003 : Le seigneur des anneaux de Peter Jackson, ou l’imaginaire au pouvoir, concrétisation du rêve des adolescents qui ont grandi avec Bilbo le Hobbit et embroché davantage de gobelins que Cary Grant n’a tué de Nazis dans La main au collet (27). Et le numérique a beau faire des progrès, les effets spéciaux les plus impressionnants viennent encore du maquillage et des effets de perspective, et le spectacle peut surgir d’une simple course à cheval entre une princesse elfe et les Nazguls dans les plaines néo-zélandaises.

2002 : Parle avec elle de Pedro Almodovar, pour les chorégraphies de Pina Bausch qui ouvrent et closent le film, la corrida, les couleurs du maitre madrilène et le film muet érotique raconté par l’infirmier quitombe amoureux de sa patiente dans le coma.

Uzak (Lointain) de Nuri Bilge Ceylan : extension du domaine de l’absurde. Le cinéaste turc filme des âmes solitaires traverser la Turquie, de la rive du Bosphore jusqu’au Kurdistan dans le magnifique Les climats. Ses héros sont nos proches et nos frères, éloignés du bonheur universel, mais viscéralement attachés au monde.

La cité de Dieu de Fernando Mereilles ou l’émergence de l’Amérique latine dans le box-office international. Violent comme un Scorsese, sensuel comme un film d’Almodovar, après Colors de Dennis Hopper et La haine de Kassovitz, le cinéaste brésilien rappelle que l’un des problèmes majeurs XXIe siècle sera l’émergence des ghettos.

Le fils des frères Dardenne, leur meilleur film, où Olivier Gourmet accueille en apprentissage le meurtrier de son propre fils. Un suspense insoutenable, jusqu’à la dernière minute du film, et l’une des images les plus fortes de la décennie, où deux hommes recouvrent des planches d’une simple bâche comme un linceul sur leur deuil commun.

2003 : Memories of murder de Bong Joon-ho, ou la mise à mort de l’une des figures les plus célèbres de l’histoire du cinéma, le serial killer. A partir de l’histoire du premier serial-killer de l’histoire de la Corée du Sud, le cinéaste raconte l’avènement de la démocratie et la manière dont le tueur en série exprime les peurs d’une société à une époque donnée : un paysan inculte sous la dictature, un pervers monstrueux au début de la démocratie, puis un intellectuel sadique, et un Monsieur tout-le-monde. Sur le même thème, voir Zodiac de Fincher.

Elephant de Gus Van Sant, ou la mort du fait divers avec ce titre inspiré d’un proverbe indien signifiant qu’un fait divers est comme un éléphant dont chacun peut voir un morceau, sans en apercevoir la totalité. Les oeuvres pour piano de Beethoven et l’image somptueuse de Harry Savides bercent un fait divers inéluctable dans une société envieuse.

Les invasions barbares de Denys Arcand, ou le retour de la mort-spectacle, à une époque où le cinéma d’action a imposé la mort rapide et brutale. Le cinéaste québécois filme les retrouvailles d’un père en phase terminale de cancer et de son fils qui convie les amis du premier à l’entourer pour le dernier voyage. Le public découvre Marina Hands dans le rôle de la compagne du fils et Marie-Josée Croze dans le rôle d’une junkie, et Les invasions soulève une question majeure du siècle : qui au XXIe siècle aura l’assurance de mourir entouré des siens ?

2004 : Eternal sunshine of the spotless mind de Michel Gondry, la plus belle histoire d’amour de la décennie, avec Kate Winslet qui efface son amant de sa mémoire. L’une des plus belles explorations cinématographiques de l’inconscient, de la mémoire et du désir.

Rois et Reines d’Arnaud Depleschin, une révolution cinématographique qui emprunte à Shakespeare, Bergman et Howard Hawks. La diction des personnages du cinéaste roubaisien agace plus d’un spectateur, mais le dialogue entre Mathieu Amalric qui explique aux infirmiers psychiatriques qui viennent l’interner qu’il a mis un noeud coulant dans son salon pour se dire qu’il pouvait se suicider, sans avoir l’intention de passer à l’acte, ou le monologue de Maurice Garrel expliquant à sa petite-fille Emmanuelle Devos qu’il la déteste, sont de très grands moments de cinéma.

Head-on du cinéaste turc et allemand Fatih Akin, ou le retour du cinéma punk, avec ses deux paumés qui contractent un mariage blanc, elle pour échapper à une famille intégriste, lui pour ne pas mourir. Ceux qui ont eu la chance d’avoir une correspondante allemande qui écoutait Sisters of Mercy admirent la scène en boîte où cette moitié de clochard découvre, en regardant la belle danser, tout ce qu’il est en train de manquer. Et puis les amoureux d’Istanbul ne perdront pas non plus leur temps.

Million dollar Baby de Clint Eastwood, ou le retour en force du cowboy au poncho en cinéaste en colère qui sublime sa haine de soi depuis quelques années dans des films noirs et désabusés, où il continue depuis Bird à filmer les noirs (Morgan Freeman) comme des êtres dignes, avec des décennies d’avance sur le cinéma français, et impose une très grande comédienne, Hillary Swank, white trash qui rêve de tutoyer les étoiles avant de disparaitre.

2005 : A history of violence de David Cronenberg : Viggo Mortensen, le justicier sans tâche du Seigneur des anneaux, se métamorphose en psychopathe revenu à la vie de famille dans l’un des plus beaux films du cinéaste canadien, qui rappelle volontairement la peinture d’Edward Hopper. L’Amérique empêtrée dans la guerre en Irak contemple son reflet dans des héros inquiets.

2006 : Lady Chatterley de Pascale Ferran. Le film le plus panthéiste et érotique de la décennie, adapté du roman de D.H. Lawrence dont la charge subversive semblait émoussée, est réalisé par une femme. Les hommes nous parlent avec beaucoup de passion de leur pénis depuis 3 000 ans, les femmes de leur désir depuis près d’un siècle. Mesdames, à vos caméras !

Le labyrinthe de Pan, de Guillermo del Toro, confirme l’importance du cinéma mexicain dans cette parabole du franquisme où un officier sadique (extraordinaire Sergi Lopez) pourchasse les derniers Républicains espagnols, et terrorise une petite fille qui se réfugie dans un monde imaginaire.

Les fils de l’homme d’Alfonso Cuaron, le film le plus écologiquement responsable de la décennie. Un monde où les femmes ne peuvent plus avoir d’enfants, et où Eve, après Adam dans Zombie de Romero, sera noire. Clive Owen traverse l’Angleterre en sandales, Julianne Moore nous quitte avant la première demie-heure, et toute l’humanité se retrouve dans le camp de réfugiés, dont les Français chantant pathétiquement La Marseillaise dans la boue.

La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche, un vieux Tunisien s’en va, une jeune femme s’impose dans la communauté maghrébine de Sète. Il a fallu une danse du ventre pour rappeler l’importance du Maghreb dans l’imaginaire français contemporain. Jusqu’à quand les nostalgiques de la France coloniale vont-ils faire entendre leurs bottes ?

Les infiltrés de Martin Scorsese, synthèse du cinéaste new-yorkais entre la colère du cinéma des années 70 et le spectacle du cinéma hollywoodien, où les mafieux (Matt Damon, dont nous disons toujours beaucoup de bien dans ce blog) infiltrent la police, et vice-versa, reflet d’une Amérique qui ne croit plus en la démocratie, grignotée par un rat à la fin du film (le personnage M. French (sic) déclare : “This is a nation of rats”!), embourbée dans les mensonges de l’administration Bush.

2007 : No country for old men des frères Coen, adaptation fidèle du roman le plus polar de Cormac Mc Carthy, l’histoire comme toujours chez les frangins d’un minable qui a décidé de vivre son Odyssée. Javier Bardem est absolument effrayant dans son personnage de psychopathe et Tommy Lee Jones fait pitié en justicier vieillissant qui comprend que son pays a toujours été dur pour ses habitants : le titre signifie bien “Pas de pays pour les vieux”, et pas “Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme”, l’une des plus graves erreurs de traduction de l’histoire de la littérature et du cinéma.

Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, adaptation en dessin animé de la bande-dessinée de la première, où la voix de Danielle Darrieux, qui nous a fait tant rêver, la grand-mère de Marjie,déclare que celle-ci, en grandissant, pourra bientôt attraper les ” couilles du seigneur”, ce qui serait providentiel à notre époque. Pour les femmes du Moyen-Orient et d’ailleurs et ce grand éclat de rire qui manque si souvent au cinéma politique.

2008 : Valse avec Bachir d’Ari Folman, où le retour du refoulé, par le cinéaste israélien, des atrocités commises par son armée durant la guerre du Liban au début des années 80. Le passage de l’animation, à la fin du film, aux images documentaires des femmes palestiniennes hurlant la mort de leurs maris et de leurs enfants dans les camps de Sabra et Chatila, est l’une des scènes les plus fortes de la décennie.

Les plages d’Agnès d’Agnès Varda, la patronne de la Nouvelle Vague, “vieille cinéaste devenue une jeune plasticienne” qui navigue dans sa mémoire comme dans le seul royaume qui nous appartient totalement.

2009 : Un prophète de Jacques Audiard, qui rappelle avec l’ascension d’un petit dealer parisien l’importance des Maghrébins de France et de l’islam mystique dans notre société, à l’heure où un débat misérable sur l’identité nationale fait prendre cinquante ans de retard à l’intelligence. Yallah Audiard !

Le ruban blanc de Michael Haneke : genèse du nazisme au début du XXIe siècle dans un village allemand gouverné par l’autoritarisme, la cruauté et le mensonge. Palme noire à Cannes pour une oeuvre magistrale, visuellement superbe, où le cynisme du cinéaste autrichien est balancé par l’ironie du scénariste Jean-Claude Carrière.

Irène d’Alain Cavalier : journal vidéo d’un cinéaste de 80 ans rongé par la culpabilité d’avoir le sentiment de devoir sa carrière de cinéaste marginal à la mort de sa compagne Irène Tunc, ex-Miss France, l’une des plus belles actrices du cinéma français disparue tragiquement dans un accident de voiture en 1972. La prophétie de Chris Marker se réalise : avec les petites caméras, la poésie est à la portée de tous.

The Wire/Sur écoute : du XXIe siècle à l’éternité

Sur écoute

Un jour, on étudiera les 60 épisodes de The wire (Sur écoute en français) comme aujourd’hui on lit Shakespeare, en y trouvant l’expression la plus achevée et la plus poétique des rapports de force d’une époque.

La série policière produite par la chaine HBO de 2002 à 2008, qui suit le travail d’une cellule chargée d’enquêter sur les homicides à Baltimore (Maryland, entre Washington et Philadelphie), présente la démocratie américaine comme un système dans lequel le pouvoir ne dépend plus des urnes, mais du rapport de force entretenu par des lobbys concurrentiels : la drogue pour les pauvres (Saison 1), les syndicats pour les ouvriers (Saison 2), la politique pour les riches (Saison 3), l’école en banlieue pour extraire les meilleurs éléments de la violence et préserver l’égalité républicaine (Saison 4), ainsi que le journalisme pour maintenir, malgré la précarité du métier, la liberté d’expression, sans laquelle tout le système s’écroulerait (Saison 5).

La série s’est arrêtée brutalement au cours de la cinquième saison faute d’avoir réuni une audience suffisante autour de ces épisodes qui manient des usages rares à la télévision : sens de l’ellipse, résolution déceptive, versatilité des héros, etc. Il est suffisamment rare que la télévision parle à ses spectateurs comme à des adultes pour saluer cette série ultra-moderne, qui articule presque chaque épisode autour des sujets majeurs qui se posent aux démocraties occidentales : la diversité ethnique et sexuelle, l’émergence de ghettos cloisonnés, la chute des dépenses publiques et la course aux chiffres pour contenter les électeurs, etc.

L’une des récompenses majeures obtenues par la série provient des louanges du Président Obama qui a exprimé son admiration pour le personnage d’Omar, un noir homosexuel Robin des bois qui vole la drogue des dealers pour la détruire ou l’offrir aux camés de son quartier. Un peu comme si Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal trouvaient fascinants les personnages de Louis Garrel dans Les chansons d’amour et Tahar Rahim dans Un prophète. Dans cinq cents ans, la planète regardera The wire pour comprendre à partir de quand les Noirs et les métisses ont été représentés dans la peau de sénateurs, préfets, journalistes, policiers, etc., et oubliera une bonne partie de la production française incapable de voir à quelle vitesse le monde se transformait.

Le soldat bleu : massacre des Indiens et histoire des Etats-Unis

Le Soldat bleu

Le soldat bleu de Ralph Nelson fait partie de ces films qu’il est bon de montrer à ceux qui pensent que le cinéma ne sert à rien, dans le sens où ils ont changé la perception que le public se faisait de l’histoire de son pays. L’histoire des Etats-Unis a été longtemps racontée comme celle de la conquête d’un territoire vierge et sauvage par des pionniers, avant que les mouvements contestataires de la fin des années 60, nés en opposition à la violence des méthodes employées par l’armée au Vietnam, n’imposent une contre-histoire basée sur la manière dont l’Empire s’était bâti sur l’extermination des communautés les plus démunies, en tout premier lieu les Indiens d’Amérique et les Noirs réduits à l’esclavage.

C’est peut-être à cause de la violence de ses films que le cinéaste Ralph Nelson est rarement associé au grand cinéma des années 70. Là où ses confrères Arthur Penn (Little big man) ou Coppola (Le parrain) choisissent la métaphore pour raconter comment les Etats-Unis se sont construits sur la violence, Le soldat bleu raconte frontalement le contexte du massacre de Sand Creek, lorsqu’en 1864 l’armée américaine massacra 700 Cheyennes, dont la moitié de femmes et enfants torturés et violés.

Le Soldat bleu
Le talent de Candice Bergen (Le lion et le vent, Gandhi) est pour beaucoup dans la réussite de ce film mal-aimé de l’histoire du cinéma, sans doute parce qu’il n’était pas assez idéologique pour l’époque. Elle y interprète une blanche de retour de deux ans de captivité chez les Indiens qui défend ses anciens ravisseurs sans occulter les violences dont elle a été victime. Elle échappe avec un bleu à une attaque des Cheyennes, puis progresse avec lui dans les longues étendues du Colorado à la recherche de l’armée censée les protéger. Elle convertit progressivement le jeune homme qui écoute incrédule les massacres d’indiens par l’armée dont elle a été témoin, enfants embrochés vivants et femmes torturées. Le badinage entre l’idéaliste et la jeune femme moitié indienne atteint son paroxysme érotique lorsqu’il essaie de tailler avec les dents la corde qui lie les mains de la jeune fille dans le dos, tout en remontant régulièrement d’un coup de dent la jupe de la jeune fille qui découvre ses superbes fesses.

Loin des tentatives ultérieures de réconciliation et d’exotisme (Danse avec les loups), Le soldat bleu expose la violence sur laquelle se fondent les empires et rappelle dans la violence du champ de bataille qu’il n’y a de bon cinéaste qu’en colère.
Le soldat bleu, Filmothèque du quartier latin, 13 h 40, 15 h 45, 17 h 50, 19 h 55
PS : Pour ceux qui ne savent pas quoi offrir à noël, nous ne saurions trop recommander la bande-dessinée qui vient de paraitre en français, Une histoire populaire de l’Empire américain, de Howard Zinn, Mike Konopacki et Paul Buhle, qui replace l’histoire des Etats-Unis au niveau des opprimés, Indiens, Noirs, travailleurs et femmes.

Le père de mes enfants : le sens de la vie

Le Père de mes enfants
On ne dit pas assez aux jeunes gens qu’ils doivent se préserver et que le sacrifice de soi est rarement une solution. Le producteur Humbert Balsan s’est donné la mort en 2005, criblé de dettes et abattu par les échecs, après avoir soutenu de nombreux projets magnifiques, comme Y aura-t-il de la neige à noël ? ou le premier film lumineux de Mia Hansen-Love, Tout est pardonné, qui lui rend hommage dans Le père de mes enfants.
Le film confirme l’immense talent d’une cinéaste âgée de 28 ans, Mia Hansen-Love. Il faut entendre le titre de son dernier film au sens métaphorique d’une jeune cinéaste dont les films sont en quelque sorte les enfants, et au sens propre en raison du très beau regard de femme porté dans ce film sur un homme aimant ses enfants.
L’excellent Louis-do de Lencquesaing (photo) apporte son élégance à cette silhouette d’intellectuel de gauche triste qui ne peut pas s’empêcher de la ramener sur tout, la disparition des Templiers, les fresques de l’église de Ravenne et les compromis misérables qu’il faut accepter pour financer son film (comme changer dans un scénario la Corrèze par le Berri pour plaire au membre d’une commission).
Le producteur du film de Mia Hansen-Love a tragiquement donné à sa société de production (Moon Films) le nom du petit garçon d’une première union qu’il a été incapable d’aimer (Moune). A sa mort, sa fille découvre l’amour dans les bras du dernier jeune cinéaste découvert par son père, et la mère tente de sauver les derniers projets de son mari. Mia Hansen-Love dresse finalement le portrait magnifique d’un monde flamboyant et triste où l’on a la prétention de donner à ses échecs un goût d’éternité.

Avatar : plonge, pèlerin

Avatar

Tu as appris à embrasser en regardant Cary Grant et Ingrid Bergman dans Les enchaînés, tu as appris qu’il fallait penser au plaisir des femmes en voyant Harry rencontre Sally, tu as découvert la résistance contre l’injustice dans Le Kid, que la vie d’un homme s’écrivait dans les drames de l’enfance dans Citizen Kane, que le problème sur terre, c’est que chacun a ses raisons dans La règle du jeu et le sens de l’amitié avec le geste d’un pauvre muet à la fin de La griffe du passé, tu apprendras à plonger de plusieurs centaines de mètres des montagnes volantes de Pandora dans Avatar de James Cameron.

Oublie un scénario un peu faible (un marine infirme débarqué sur une planète lointaine en 2154 pour infiltrer une tribu rebelle à la volonté de l’armée de les priver de leur terre pour s’emparer d’un précieux minerai) et une ambiance new age pour t’accorder le droit de retourner dans la chambre de l’enfance, avec tes lunettes 3D et ton pouce dans la bouche, loin de l’école où tu te faisais frapper par plus fort que toi parce que t’avais des lunettes, et où jusqu’à 18 ans, allez-savoir pourquoi, les filles étaient amoureuses du plus con.

Avatar de James Cameron est la révolution cinématographique attendue, un nouveau monde formel enveloppé dans une histoire tout public, qui réconciliera comme Titanic les amateurs d’action et de romance, les analphabètes et les marxistes qui ne manqueront pas d’y voir un film anti-Bush, anti-raciste, pro-écolo et pro-indien.

Mais c’est surtout de cinéma qu’il s’agit ici, de la texture de la 3D et des personnages que l’on peut enfin toucher, comme si l’on pouvait nous aussi gratter le genou de Lauren Bacall dans Le grand sommeil, scier le char de Messalah dans Ben Hur ou toucher l’éternité dans 2001, l’Odyssée de l’espace. Respire, oublie les bouffeurs d’espoir, explore le XXIe siècle qui te tend les bras.

L’importance de Titanic avant Avatar

Il y a 12 ans, Titanic a rendu au cinéma son goût pour l’épopée et inventé les fins douces-amères, sur lesquelles se finissent tous les films américains contemporains, des méga-productions comme Batman le chevalier noir aux films indépendants comme Little Miss Sunshine.

Le circuit français des salles de cinéma végétait autour de 100 millions d’entrées par an depuis le début des années 1990, après avoir atteint 400 millions à la fin des années 40. La sortie de Titanic a porté ce nombre à 150 millions d’entrées en 1997 avant d’atteindre une moyenne de 180 millions de spectateurs depuis l’an 2000.

L’argument selon lequel le film risquait d’appauvrir le cinéma, en limitant les sorties aux grosses production, était débile car c’est précisément le succès de ces films qui finance une partie du cinéma de production française par le biais d’une taxe sur les entrées en salle et les ventes de dvd. Le cinéma sud-coréen, financé selon le même modèle, est l’un des plus novateurs du monde.

Dans la course à la concurrence avec les autres arts populaires que sont la musique et les jeux vidéos, James Cameron a donc emprunté la seule voie possible pour faire évoluer le cinéma, l’innovation technologique. Une telle ambition suppose de respecter quelques fondamentaux, comme une histoire d’amour impossible entre un gamin du Wisconsin aux cheveux gras qui dessine des prostituées parisiennes unijambistes et une rouquine de la gentry condamnée à un mariage avec un triste sire (Billy Zane, le comédien le moins convaincant du film car il ne faut jamais mépriser le méchant), des scènes d’action épiques et un goût pour le sacrifice. Les bouffeurs d’espoir ironisaient avant la sortie sur la proximité de destin entre l’histoire du bateau et celui qu’ils prévoyaient pour le film, qui est devenu, en monnaie courante, le plus grand succès de l’histoire du cinéma.

“Malheur aux peuples qui ont besoin de héros” disait Brecht, qui aurait mieux fait de balayer devant sa porte au début des années 30 en Allemagne. Oui aux héros qui grandissent et ouvrent de nouveaux horizons dans une terre qui sera bientôt trop étroite pour nous contenir tous. On a entendu ça et là que la bande-annonce d’Avatar n’était pas très affriolante, en oubliant qu’elle était aussi intéressante que de découvrir Star wars ou Titanic à la télévision, en perdant l’impression de toucher la galaxie ou le célèbre iceberg. Même si Avatar ne possède pas la même puissance mythologique que Titanic, prépare-toi à plonger dans un nouveau monde, pèlerin.