Les herbes folles, L’imaginarium, Trois femmes puissantes: figures du surréalisme

Les Herbes folles
Le jeu du hasard et des polémiques met en lumière deux beaux films et un beau livre qui chacun à leur manière répondent à la définition du surréalisme par André Breton : “automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée“.
Les herbes folles d’Alain Resnais s’interroge sur la place qu’il reste à la libido dans une société où le modèle de domination masculine ne cesse d’être remis en cause. Le héros, interprété par André Dussollier, fantasme sur une femme dont il trouve le portefeuille. Cette anecdote a priori triviale est le prétexte à une plongée dans les fantasmes et les amours platoniques qui naissent d’un simple regard et n’ont d’existence que dans les vies rêvées de leurs protagonistes. Le cinéaste insiste même sur cette dimension surréelle en terminant son film sur l’image de l’écrivain qui saisit en direct sur son ordinateur l’histoire qui vient de nous être racontée, mais offre le mot de la fin à l’enfance, domaine du surréalisme et de la rêverie qui plaira forcément à son ami Chris Marker : “Quand je serai un chat, est-ce que je mangerai des croquettes ?”
L’imaginarium du Docteur Parnassus de Terry Gilliam nous transporte dans le monde d’un magicien, à moins que ce soit l’imaginaire d’un clochard, interprété par Christophe Plummer, qui s’inventerait une fille belle comme le jour pour oublier la tristesse de ses jours.
Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye, Prix Goncourt 2009, est une grande oeuvre poétique, romanesque, politique et féministe, qui croise les portraits de trois femmes qui se sont rencontrées parfois sans le savoir, bien qu’elles évoluent dans des contextes radicalement différents : une Française métisse qui règle ses comptes avec son père, une enseignante sénégalaise qui règle ses comptes avec son époux français, une pauvre jeune femme candidate à l’immigration en Europe. Le caractère elliptique de l’écriture et le surréalisme de certaines situations (le père juché sur un arbre, l’enseignant frappant son élève pour un motif futile) force le lecteur à concentrer son intelligence sur les rapports de force les plus violents de notre temps.http://www.journal-laterrasse.com/images/articles/grandes/NDIAYE_Marie_photo_C_He_lie_Gallimard_156.jpg
Imaginaire d’un homme marié qui s’invente un amour impossible, imaginaire d’un pauvre homme qui s’invente une fille qui a mieux réussi que lui, immaginaire d’un immigré qui espère que la femme qu’il a abandonnée ne lui en veut pas, voilà trois oeuvres qui consacrent le triomphe du surréalisme, et plus généralement de la vie rêvée, dans la société contemporaine où l’atténuation du mystère a laissé la porte ouverte à l’autonomie de l’imaginaire sur la vie réelle.

L’imaginarium du Docteur Parnassus : ce que pourrait être le cinéma

L'Imaginarium du Docteur ParnassusComme Don Quichotte de Cervantès ouvrait un autre destin pour la littérature, L’imaginarium du Docteur Parnassus rappelle ce qu’aurait pu devenir le cinéma s’il avait fait le choix de célébrer l’imaginaire plutôt que la raison humaine.
Comme beaucoup de films cette année, l’oeuvre de Terry Gilliam dure vingt bonnes minutes de trop, mais elle nous emmène une fois qu’elle devient captivante de l’autre côté du miroir de ce saltimbanque minable, le Docteur Parnassus, condamné à vivre éternellement après un pari avec le diable, et à remettre à celui-ci sa fille une fois qu’elle aura 16 ans, la belle Lily Cole (photo) au charme si envoûtant.
Les saltimbanques croisent la route d’un profiteur du business de la charité (Heath Ledger) pendu sous un pont, et plus rien ne sera comme avant. Car L’imaginarium du Docteur Parnassus est aussi un étrange film testament et hommage au comédien disparu prématurément, qui réussit à voler le Joker à Jack Nicholson dans Batman, Le chevalier noir, et dans son dernier film à rien moins que Johnny Depp, Colin Farrell et Jude Law, venus le remplacer après son décès.

L'Imaginarium du Docteur Parnassus
On se plait à rêver de ce qu’aurait pu être un cinéma qui consacre le triomphe du Voyage dans la lune de Méliès et des Vampires de Feuillade plutôt que du réalisme des frères Lumière, et où chaque mercredi le public franchirait le miroir en quête de son plein d’imaginaire pour réenchanter le monde.

Les herbes folles : Alain Resnais, notre père à tous

Les Herbes follesDans les passionnantes Leçons de cinéma, recueil d’interviews par Laurent Tirard des grands cinéastes contemporains (Almodovar, Kusturica, Lynch, Lars von Trier, Scorsese, Claire Denis, Jarmusch, Audiard, etc.) sur leurs méthodes de travail, les cinéastes les plus cités par leurs confrères, toutes nationalités confondues, sont Hitchcock pour la forme, Godard pour le fond, Spielberg pour le succès public et le talent de narrateur… et Alain Resnais pour célébrer la curiosité de son cinéma qui n’a cessé d’évoluer depuis plus de cinquante ans.
Alain Resnais a obtenu la reconnaissance en réalisant trois chef-d’oeuvres condamnant le colonialisme (Les statues meurent aussi, avec Chris Marker en 1953), l’extermination des juifs d’Europe pendant la seconde guerre mondiale (Nuit et brouillard, en 1955), ainsi que la violence contre les femmes qui avaient aimé des Allemands pendant la guerre, et la bombe d’Hiroshima (Hiroshima mon amour, en 1959). Depuis, il n’a cessé de renouveler ses expériences commencées par ce que le critique Serge Daney appelait sa vocation de “petit chimiste”, durant son adolescence vannetaise (et un Vannetais ne peut avoir tout à fait tort, comme nous le verrons dans deux semaines).
L’alchimie continue avec Les herbes folles, où il filme une banlieue parisienne irréelle avec des rouges, des bleus et des jaunes saturés comme dans un film hong-kongais, en s’intéressant à un homme ordinaire, interprété par Alain Dussolier, qui s’attend à vivre une grande aventure avec la femme dont il a a trouvé le portefeuille. Il fait bientôt peur ce retraité qui s’ennuie dans sa grande maison, entouré d’une femme et d’enfants trop parfaits. Resnais filme simplement l’une de ces histoires où l’on croise le regard d’une belle femme avec laquelle on se sent prêt à vivre La Bible, L’Orestie et la Guerre des étoiles, avant de se dire que tout cela risque de faire couler beaucoup de sang, à moins que…
Bien sûr, quelques choix semblent sortir d’un autre âge, notamment un solo de saxophone des années 80 ou des travellings insistants sur les dites herbes folles, mais l’amour pour les pères est parfois renforcé lorsqu’on les trouve vieux-jeu.

Irène d’Alain Cavalier : des disparus qui offrent une chance

http://dvdtoile.com/ARTISTES/8/8796.jpgA une époque où chacun peut se procurer une caméra pour faire un film, la frontière entre un cinéaste et un amateur reste le propos. Alain Cavalier, 78 ans, offre un film beau comme un poème en s’attelant à un sujet difficile, la manière dont nous survivons tous à nos disparitions, en s’interrogeant courageusement sur la manière dont cette mort l’a libéré.
Il a aimé et épousé l’une des plus belles femmes du cinéma français, Irène Tunc, fille de prolétaires lyonnais, ex-Miss France qui ne pouvait pas avoir d’enfant pour avoir avorté, à une époque où elle était trop belle et seule pour repousser toutes les avances des hommes qui l’approchaient. Alors qu’ils étaient chez des amis, elle est sortie en voiture en janvier 1972 et décédée des suites d’un accident de voiture.
Irène est l’histoire d’un amour impossible qui les rendait malheureux et un voyage dans la mémoire et la culpabilité du cinéaste. Quel secret rendait la vie impossible à la jeune femme qui a a cherché à se suicider, le trompait puis lui racontait cruellement ses aventures ? En quoi sa mort a-t-elle libéré le cinéaste qui se sentait obligé, face au rayonnement de la jeune femme, de devenir un cinéaste célèbre, quand il rêvait d’être un cinéaste de l’ombre ?
Les salles sont pleines pour ce poème funèbre qui consacre le retour à l’intimité qui est l’exact contrepied de celui de la boursouflure. Que reste-t-il de l’amour-passion qui les dévorait ? Un médaillon de la jeune femme sur la table de chevet de la mère du cinéaste, qui se rend compte que ce n’est pas pour lui faire plaisir qu’elle gardait cette photographie. Au bout du voyage, Alain Cavalier a appris comme le poète Eugène Guillevic à propos de son amour d’adolescence qu’une “morte, soulevée, peut devenir soleil”.