Micmacs à tire larigot : une place pour chacun

Micmacs à tire-larigot

Les marchands d’arme ont sur leur bureau une photo qui les représente serrant la main au Président de la République, et le diabolique de Fenouillet (André Dussollier) n’échappe pas à la règle dans le dernier film de Jean-Pierre Jeunet, Micmacs à tire larigot. Mais le cinéma est moins embouteillé que la vie, et au cinéma notre marchand d’arme aura fort à faire avec Dany Boon, qui invente enfin un personnage comique qui lui est propre, et n’est plus l’imitation de Bourvil dans laquelle il semblait s’être enfermé.

Il faut dire qu’une société d’armement a emporté le père du héros sur une mine anti-personnelle, et que l’entreprise rivale a construit le revolver qui lui a tiré une balle dans le cerveau, ce qui l’a transformé en clown incontrônable. Il est recueilli par une bande de clochards dirigée par Yolande Moreau, où Jean-Pierre Jeunet décline allégrement son musée des automates et des acrobaties.
Certaines images donnent une impression de déjà-vu, et quelques blagues ne sont pas de première fraîcheur, mais le grand spectacle de Jeunet est suffisamment imaginatif pour se regarder avec le plaisir qu’on a à retrouver des souvenirs connus, mais dans le désordre, comme dans les spectacles du Cirque Plume, proches de l’univers du cinéaste. L’humanisme de Jeunet, qui dresse son héros contre les marchands d’armes, est aussi salutaire dans un pays qui s’enorgueillit d’être le quatrième exportateur d’armes au monde. Et puis son portrait touchant des petits en lutte contre les grands peut sembler naïf, mais dans notre beau pays qui passe beaucoup de temps à diviser Paris contre la province, les grandes écoles contre les universités, ou les élites contre le peuple, c’est déjà beaucoup.

Sin nombre : logique de guerre à la frontière Mexique

Sin Nombre
Jean-Marie-Gustave Le Clézio, Prix Nobel de Littérature 2008 amplement justifié, est l’inventeur d’une littérature-monde qui se place au niveau des peuples colonisés, Berbères d’Afrique du Nord ou populations indigènes d’Amérique avant leur extermination par les Conquistadores. Il explique dans Le rêve mexicain tout ce que la brutalité de la colonisation de l’Amérique nous a fait perdre d’un point de vue culturel et spirituel. Le nouveau cinéma mexicain, et plus généralement d’Amérique latine, devenu l’un des plus novateurs du monde, ne cesse d’explorer la violence des rapports de force entre les descendants des Conquistadores, ou de l’Amérique blanche, et ceux des Indiens, comme dans Sin Nombre où une famille du Honduras tente de rejoindre les Etats-Unis, juchée sur le toit d’un train de marchandise.
L’idée d’un film commence généralement par une image forte, alors il faut rendre à Cary Fukunaga, le cinéaste américain de Sin nombre, le talent d’avoir découvert ce train qui est le meilleur décor du film, où les immigrants doivent résister au climat, à la violence des gangs et aux interventions de la police.  Le jeune acteur hondurassien Edgar Flores (Willy) est traqué après avoir tué le chef de son gang, qui avait assassiné sa petite amie. Il fuit avec une jeune migrante (Paulina Gaitan, photo), qui cherche à rejoindre la famille de son père aux Etats-Unis.
Le scénario manque malheureusement de surprises, et colle trop aux critères du festival du film indépendant de Sundance, dont est issu le cinéaste : un méchant en quête de rédemption, des pauvres humanistes, une fin douce-amère, etc. Il faudrait imposer aux cinéastes mexicains de la violence urbaine de casser leurs codes, en utilisant par exemple de la musique classique, et aux cinéastes français d’utiliser du hip-hop (comme Arnaud Depleschin qui met du NTM dans Rois et Reines). Il reste la violence de ce train, symbole des pires déportations du XXe siècle, qui transporte les marchandises des pays riches et les rêves des pays pauvres.

Le ruban blanc de Haneke : genèse de l’Horreur

Le Ruban blanc
Palme noire pour une époque pas si éloignée, 1914, où il n’était pas rare que le père de famille, lorsque sa femme était morte ou simplement indisposée, couche avec une prostituée, la bonne ou même sa fille, où l’on punissait les enfants avec des baguettes en bois, où tout un village travaillait pour un châtelain, et l’autorité était entre les mains du pasteur ou du prêtre.
Michael Haneke, le cinéaste du retour du refoulé (de la violence des jeux vidéos dans la violence des adolescents dans Benny’s video, de la guerre d’Algérie dans la France contemporaine dans Caché, etc.) filme dans Le ruban blanc, la jeunesse allemande du début du XXe siècle en nous prévenant dès le prologue, par la voix off de l’instituteur, le brave homme du village, que leur conduite pourrait expliquer des événements très graves survenus ultérieurement.
Les enfants du village allemand sont aussi impitoyables que ceux qui brûlaient des scorpions au début de La horde sauvage. Ils sont photographiés à l’école ou à l’église comme les angelots de Robert Doisneau qui auraient décidé de se venger de tous les coups et de tous les mensonges de leurs parents. C’est en archéologue que Michael Haneke ausculte les petites humiliations qui poussent au crime, quitte à punir des enfants innocents des inégalités ou des violences commises par leurs parents. Le ruban blanc est le reflet d’une humanité qui se diviserait en deux catégories, celle qui chercherait à punir, et l’autre, comme Michael Haneke, qui passerait sa vie à tenter d’expliquer.

Premiers films de Moretti : Narcissisme et souffrance

Nanni Moretti

C’est l’histoire d’un révolutionnaire sans révolution, qui a trouvé dans le cinéma la meilleure place que ce caractériel drôle et angoissé pouvait occuper dans le monde romain. Nanni Moretti avait 24 ans lorsqu’il signait son premier chef-d’oeuvre, Ecce Bombo (littéralement “Voici le bourdon”, dans le sens de l’insecte dont Moretti imite le déplacement), l’histoire de Michele et de ses trois amis glandeurs, vaguement communistes, incapables de quitter le foyer familial et de s’engager dans la vie affective et professionnelle.

Les grands cinéastes apportent leur lot d’invention, et Nanni Moretti impose en 1978 avec Ecce Bombo le son direct dans un pays où jusqu’à présent on pouvait admirer Sophia Loren ou Claudia Cardinale avec la désagréable impression que leur voix provenait de plusieurs centaines de kilomètres, d’un petit studio où elles lisaient le prompteur pour lire des dialogues extraits de leur contexte.

Ecce bombo s’attarde sur la misère affective d’un jeune romain qui demande avant d’aller à une fête à ses amis s’ils pourront venir lui demander de danser, qui parle plus d’amour avec ses amies ou celles de ses copains qu’il ne le fait, et appelle au téléphone une amie pour lui faire écouter La Tosca de Puccini avant de raccrocher en pouffant comme un gamin. Dans Sogni d’oro, il interprète un cinéaste incapable de résoudre son complexe d’Oedipe, qui vit avec sa mère qu’il frappe allégrement.  C’est la vie même du cinéaste qui inspire ses histoires situées au plus près de la réalité de son époque marquée par la fin des idéologies. Nanni Moretti, cinéaste autoproclamé de films “divertissants et qui font souffrir”, s’intéresse au narcissisme d’une époque où chaque homme a pris la place des dieux tout en croulant sous le poids d’une telle responsabilité.

Ciné 104 de Pantin, 104 avenue Jean Lolive, 93 500 Pantin, Métro Eglise de Pantin

Ecce bombo (1978), lun 19 octobre 14 h 15, mardi 20 octobre 18 heures.

Sogni d’Oro (1981), mercredi 21 octobre 20 h 30, samedi 24 15 h 45, dimanche 25 octobre 19 h, lundi 26 18 h, mardi 27 octobre 20 h 15.

A propos d’Elly : promesse de soleil levant

 Golshifteh Farahani, Taraneh Alidousti, Asghar Farhadi dans A propos d'Elly (Photo)Bien sûr, l’espoir d’une réforme en Iran dès 2009 a fait long feu, mais l’Occident a oublié bien vite à quel point tous les mensonges liés à la guerre en Irak depuis 2003 ont aliéné les populations du Proche Orient contre son système politique et de vie.

Il nous vient d’Iran un film beau comme un poème filmé le poing levé, A propos d’Elly d’Ashgar Farhadi, où l’on voit dès les premières images des jeunes femmes hurler à la fenêtre des voitures qui les emmènent en week-end au bord de la Mer Caspienne.
C’est la jeunesse dorée de Téhéran avec ses voitures de marque étrangère et ses sacs Louis Vuitton, trois couples d’ami et deux copains qu’ils aimeraient bien rapprocher. Le jeune homme vient de divorcer en Allemagne sur un prétexte qui fleure bon le mal-être urbain (“plutôt une fin amère qu’une amertume sans fin”), la jeune femme, Elly, mystérieuse, est venue en cachette, avec la complicité de sa mère, mais elle ne peut rester qu’une nuit.
Seulement la belle Sepideh (Golshifteh Farahani, à gauche sur la photo) a décidé qu’il en serait autrement, et décourage son amie de partir. Celle-ci garde un moment les enfants sur la plage pendant que les hommes jouent au volley et les femmes font la cuisine… Les petites filles courent chercher les hommes : le petit garçon a disparu dans la mer. Ils plongent dans les vagues, parviennent à le sauver, avant de constater la disparition d’Elly. A-t-elle été happée par les vagues comme le prétend le garçon ? Etait-elle déjà partie lorsqu’il a manqué de se noyer ?
Farhadi a le sens du suspense et de l’hystérie collective qui gagne le groupe. L’amitié fond à mesure que chacun se renvoie la responsabilité de la disparition. Les hommes deviennent plus violents envers leurs compagnes. Les compagnons de la fac de droit suffoquent à mesure que parviennent de nouvelles révélations : Elly n’avait pas prévenu sa famille car elle était fiancée…
A propos d’Elly est un grand film en colère sur la jeunesse d’un pays qui aspire à se normaliser, mais où le poids des traditions et la fermeté du régime sur la scène internationale étouffent encore le rêve de liberté, à l’image de l’actrice Golshifteh Farahani, condamnée à vivre en exil pour avoir tourné sans foulard dans un film américain. Mais il est conseillé à ceux qui pensent que le cinéma ne sert à rien d’aller voir ce film pour comprendre que la jeunesse d’Iran comme d’ailleurs étouffe sous la politique de son gouvernement.

La danse, le Ballet de l’opéra de Paris : ce que peut le corps

 Frederick Wiseman dans La Danse, le ballet de l'Opéra de Paris (Photo)

Ils ont de ces gestes qui sont interdits à la plupart des mortels à moins d’avoir un bon kiné. Ils s’entraînent depuis l’enfance pour briller quelques années sur les scènes du monde avant de prendre leur retraite à 40 ans. Ils sont accompagnés par les plus grands chorégraphes dans ce voyage offert par Frederick Wiseman au coeur du Ballet de l’Opéra de Paris.

On regrette que le cinéaste, le grand pourfendeur des systèmes de pouvoir (dans l’institution psychiatrique avec Titicut Follies en 1967, dans un service de police avec Law and order en 1969, etc.), n’ait pas été plus mordant sur le système de caste du Ballet de l’Opéra de Paris, et la frontière qui sépare les danseurs de l’école des inaccessibles et bien nommés Etoiles auxquels sont réservés les premiers rôles.

Wiseman passe du temps à ausculter l’envahissante directrice artistique, Brigitte Lefèvre, qui mène son monde à la baguette, depuis les chorégraphes qu’elle invite jusqu’aux danseuses qu’elle encourage et réprimande, en passant par les services du mécénat qui, au cours d’une scène qui passionnerait ceux qui comme Cécile Vaesen s’intéressent aux nouveaux modes de financement de la culture, vendent une répétition privée du Balletà de riches bienfaiteurs américains.

C’est donc dans les répétitions que le cinéaste donne le meilleur de lui, à suivre Wayne McGregor préparer ses grandes chorégraphies contemporaines sculptées par la musique électronique, ou le maître de ballet aider les danseurs à oublier la technique pour se faire plaisir et faire rêver le spectateur. C’est ce passage qui offre les plus beaux moments du film, lorsque les danseurs s’abandonnent et que Wiseman filme le corps comme le seul continent qu’il nous reste à explorer.

Nous n’avons pas vu Milos Forman

 Hana Brejchova, Milos Forman dans Les Amours d'une blonde (Photo)

La projection en l’absence de Milos Forman, hier soir au Champo, ressemblait beaucoup à un film du maître tchèque et américain. Il a fallu déjà supporter le couple de voisins dans la file d’attente, très Parisiens, qui expliquaient à leur amie que l’émission Les masques et la plume de France Inter avait “beaucoup de succès en province parce que c’est distrayant, c’est parisien, du coup ça leur plait”, mais comme ces Provinciaux voient moins de films que les Parisiens, “lorsqu’ils votent pour les 10 meilleurs films de l’année, ils ne votent que pour les films populaires”, avant d’expliquer 5 minutes plus tard que Fabrice Luchini n’est plus ce qu’il était quand il jouait pour Rohmer parce que son public est de la “populace” (je témoigne, pour avoir travaillé dans un théâtre programmateur du spectacle de Luchini que certains spectateurs sont venus voir une vedette de la télévision, et sont sortis avec un livre de Baudelaire, Flaubert ou même Nietzsche, mais ceci écoeurera sans doute ceux qui refusent d’admettre que la culture puisse être transmise par un saltimbanque).

La salle était presque pleine pour l’un des premiers films de Milos Forman, L’as de pique, superbe film existentialiste très admiré par Claude Chabrol en son temps. On y suit les déambulations praguoises d’un type mal fagoté, mal dans sa peau, mal avec les filles, avec son père, etc. Milos Forman filme merveilleusement, et avec un humour kafkaïen, le mal-être de l’adolescence et le conflit des générations. Le jeune homme doit supporter toutes les leçons de son père qui peste contre les jeunes qui jouent de la guitare plutôt que du violon, fainéantent plutôt que de faire un travail manuel, etc. C’est d’ailleurs sur le visage fermé, la main levée, menaçante et figée, que se termine le film, selon un dispositif a priori unique dans l’histoire du cinéma : le plan sur le père se fige, le fils tourne la tête étonné par cette image, et le film se clot sur la même image figée du père, de l’autorité paternelle et de l’impitoyable Parti Communiste qui allait broyer cette génération d’artistes tchèques prometteurs quelques années plus tard.

Le distributeur du film promettait la présence de Milos Forman, qui avait apparemment manqué son avion à Los Angeles. Il a finalement demandé à un autre cinéaste tchèque et français, emprisonné quelques mois pour subversion et trahison en 1968, d’expliquer les conditions de vie et de tournage de cette génération formée à la prestigieuse école la FAMU, où les cours de scénario étaient dispensés par Milan Kundera, un autre célèbre expatrié tchèque. L’intervenant plutôt sympathique s’est alors livré à un curieux exercice de conservatisme où il s’en est pris à la qualité médiocre du cinéma contemporain qui produit des films devant lesquels “il ne reste souvent pas plus qu’une demi-heure”. La boucle était bouclée.

Bienvenue chez Kafka, et les fans pourront voir l’autre chef-d’oeuvre tchèque de Milos Forman, Les amours d’une blonde (photo), ou les histoires d’amour contrariées d’une ouvrière qui apprendra à ses dépens que les classes sociales, dans la Tchécoslovaquie communiste comme ailleurs, sont malheureusement étanches.
Champo, 51 rue des Ecoles, paris, Les amours d’une blonde ven 12 h 10 17 h 20, lun 15 h, 16 h 40, mar 12 h 10, 19 h 50, L’as de pique, ven 14 h, 19 h, sam 13 h 35, 19 h 40, dim 12 h 10, 17 h.

(500) jours ensemble: de la nécessité d’apprendre qu’on a besoin des oeufs

 Joseph Gordon-Levitt, Zooey Deschanel, Marc Webb dans (500) jours ensemble (Photo) Annie Hall de Woody Allen se terminait par la plaisanterie suivante, racontée par le comédien réalisateur. Un homme internait son frère dans un hôpital psychiatrique sous prétexte qu’il se prenait pour une poule. Une semaine plus tard, il venait rechercher son frère en déclarant “j’ai besoin des oeufs”. 500 jours ensemble de Marc Webb ne renouvelle pas profondément la recherche cinématographique sur les forces d’attraction qui agissent entre les individus, mais a le mérite d’apporter un regard frais et malicieux sur le besoin de couple, aussi absurdes et illogiques que soient les rapports humains.

Aujourd’hui, les bobos ne se rencontrent plus au tennis, comme chez Woody Allen en 1977 (pour ceux que ça intéresse, mon année de naissance), mais au travail, dans un lieu tant honni (à ne pas confondre avec Tonton Tony) par leurs aînés, les open spaces, actuellement décriés pour leur formidable propension à transmettre les microbes et à multiplier les nuisances sonores, mais qui n’en offrent pas moins un superbe panorama sur l’environnement.

Le jeune Tom, qui traîne son ennui trentenaire à rédiger des cartes de voeu qui lui permettent d’oublier qu’il voulait devenir architecte, tombe amoureux d’un coup de cil des yeux bleus de Summer (“été”, pour tous ceux qui permettent à la France d’être classée 25e en termes de maîtrise de l’anglais parmi les 43 Etats européens), la nouvelle assistante de Direction, qui aime autant les Smiths que lui. Il mésinterprète les signes de la Dame, tente la méthode lourde (lorsqu’elle demande “est-ce que je peux vous ramener quelque chose de la réserve”, il répond “tu sais très bien ce que je veux”), avant de la laisser faire (elle l’embrasse fougueusement dans la salle des photocopieuses avant de s’enfuir pour accroître le désir).

Seulement voilà, elle préfère qu’ils “restent amis” parce qu’elle garde une réserve vis-à-vis de leur histoire. La meilleure trouvaille du film est sans doute la petite soeur de Tom, à peu près 13 ans, qui console et conseille son benêt de grand frère les soirs de déprime et d’incompréhension devant le chromosome X (le chromosome Y étant, comme le rappellent les féministes, nécessairement incomplet puisqu’il y manque une barre pour être parfait).

Le charme diffus de (500) jours ensemble tient notamment à sa narration décousue qui navigue sans cesse entre les 500 journées, des jours de passion et de gaminerie chez un célèbre vendeur de meubles suédois, aux jours d’ennui et de dispute. L’hommage aux aînés, en gros du cinéma américain des années 70, Le lauréat de Mike Nichols en tête, à Truffaut-Godard et Ingmar Bergman, est sympathique, mais il montre bien les limites du propos. Mike Nichols filmait un Dustin Hoffman s’attaquant sur un air de Simon and Garfunkel aux conventions sociales, et unissant malgré tout un juif et une WASP. Mark Webb est trop sage pour dépasser une morale de l’apprentissage de la séparation, mais il n’est pas interdit de voir dans une fin qui pourrait paraitre conventionnelle sur la reproduction sociale et la faible part du hasard dans nos vies, un constat mélancolique sur la tristesse des conventions que nous appliquons de manière inconsciente. “Les sanglots longs des violons de l’automne, etc.”.

The informant : rêver la vie plus grande qu’elle n’est

 Matt Damon, Steven Soderbergh dans The Informant ! (Photo) C’est l’histoire véridique d’un mythomane pathétique et dangereux qui raconte autant de choses sur la société américaine que celle de Jean-Claude Romans (qui s’était inventé une vie de médecin de l’OMS à Genève avant de tuer sa femme et ses enfants, aculé devant ses mensonges) sur la société française. Steven Soderbergh fait trop de films (trois cette année avec Che et Girlfriend Experience) pour réaliser des chef-d’oeuvres, mais il s’empare de sujets explosifs et d’une équipe suffisamment talentueuse pour créer une oeuvre dérangeante.

Matt Damon (photo) donne la mesure de son talent dans ce rôle difficile de Mark Whitacre cadre supérieur d’une usine américaine d’agro-alimentaire, ADM, devenu informateur du FBI pour condamner des pratiques d’entente illicite du secteur sur les prix, avant d’être lu-même poursuivi pour avoir perçu plusieurs millions de dollars en pots-de-vin. Le milieu de l’entreprise moderne encadré horizontalement par les bureaux en open space et verticalement par les cravates de ces Messieurs souffre cruellement de photogénie, et le cinéaste a dû en rajouter sur la mythomanie du personnage pour nous emporter dans son histoire. Il faut dire que Mark Whitacre fait beaucoup d’efforts pour embrouiller son entourage, le FBI, ses patrons, sa femme, ses avocats successifs, etc.

The informant raconte l’histoire d’un menteur obligé d’ajouter une couche à chaque invention à partir du moment où la première ne lui permet plus de revenir en arrière. La chute de Madoff et des innombrables petits escrocs et affabulateurs précipitée par la crise éclaire d’une lumière nouvelle cette histoire d’un minable qui rêvait la vie plus grande qu’elle n’est, expliquantpour attirer la compassion qu’il a été adopté plutôt qu’élevé par ses parents naturels, aidant le FBI à faire tomber ses patrons malhonnêtes pour prendre leur place, sans considérer que son propre comportement le met en danger, etc. Mark Whitacre nous regarde par sa manière de nous prévenir de l’exaltation et du risque encourus par toutes les personnes qui vivent leur vie comme un fantasme.