Le thème majeur du cinéma contemporain est celui de la rencontre entre deux ou plusieurs cultures, dans des imaginaires aussi divers que ceux de David Cronenberg (Russes londoniens dans Les promesses de l’ombre) et Arnaud Desplechin (Juifs, Chrétiens et Musulmans français dans Un conte de noël), Steven Spielberg (Israéliens et Palestiniens dans Munich), Claire Denis (les Antillais et Africains parisiens dans 35 rhums) ou Abdellatif Kechiche (les Maghrébins sétois dans La graine et le mulet).
Il sera difficile d’échapper en cette fin d’été à l’énergie brute qui sue de tous les pores du dernier film de celui qu’il est convenu d’appeler le “meilleur cinéaste français”, Jacques Audiard, qui s’est en tout cas fait un nom parmi les plus grands cinéastes contemporains hexagonaux. Un prophète est d’autant plus important qu’il révèle un acteur exceptionnel, un cousin de Robert de Niro, Tahar Rahim, ici un orphelin échoué en prison sans appui ni ressources, obligé de se vendre aux Corses puis aux Barbus pour survivre, puis faire son trou, avant de devenir l’un de ces anti-héros tragiques qu’affectionnait tant le cinéma américain des années 70 (Taxi Driver, Le parrain, Scarface, etc.), autorevendiqué par Audiard.
Le schéma oedipien (Ah, tuer le père chez les fils de) du film est moins intéressant que la colère du héros retournant tout son monde à son avantage. L’apprentissage du héros (de la lecture, du corse, à tuer, etc.), est un passionnant traité de survie par le syncrétisme. Dans un paysage où des cinéastes engagés comme Tavernier ne filment les Noirs que lorsqu’ils réalisent des films américains (Dans la brume électrique), ou comme Arnaud Depleschin, les Maghrébins en bordure du monde des Blancs (Un conte de noël), Jacques Audiard renouvelle son imaginaire, et du fait de son influence le cinéma français, par celui du Maghreb et d’un islam mystique. Et puisque nul ne peut être prophète en son pays, du moins peut-on aller chercher des prophètes dans l’imaginaire des autres pour raconter à quelle vitesse son pays se transforme.

On sait que la plus grande vengeance des victimes des Nazis a eu lieu avec la transformation du peuple allemand des années 30 et 40, encore représenté avec dignité dans le cinéma des années 40 et 50 (Allemagne, année zéro, Le temps d’aimer, le temps de mourir), en un peuple barbare et fanatique rallié pour la majeure partie de ses citoyens derrière son Führer haineux et paranoïaque, dans des films aussi divers que La grande vadrouille, Indiana Jones et les aventuriers de l’arche perdue, Va et regarde ou encore cette année le second volet de OSS 117. Le très grand cinéaste juif américain d’origine autrichienne Billy Wilder, chargé après guerre de dénazifier le milieu du cinéma allemand, proposa, pour la rédemption d’un acteur nazi qui joua le Christ avant guerre, d’utiliser cette fois de vrais clous pour jouer la Passion.
Il faut bien parler d’histoire palestinienne avec Le temps qu’il reste même si toute l’action se passe à Nazareth, devenue israélienne, où est né le cinéaste palestinien Elia Suleiman. Israël est un pays où l’absurde a pris un visage et un nom, dans lequel et autour duquel deux peuples s’entredéchirent dans des conditions épouvantables, avec des conséquences terribles dans de nombreux pays du monde.