La ciociara de Vittorio De Sica : la valise ou les armes

 Sophia Loren, Vittorio De Sica dans La Ciociara (Photo) Les loups, lorsqu’ils reviennent, ne laissent d’autre choix qu’entre la valise ou les armes. Ceux qui n’ont pas l’occasion ou la chance de fuir assez loin se retrouvent dans la zone grise où seuls les plus forts survivent.Elle est forte pourtant, la Cesira (Sophia Loren), veuve d’un épicier aisé de Rome qu’elle a épousé pour sortir d’un village sordide des environs de Naples, la Ciociara, où elle se réfugie avec sa fille pour fuir les bombardements. Elle y retrouve les voisins de son enfance et Michel (Jean-Paul Belmondo), l’intellectuel utopiste qui s’éprend d’elle.

Mais il n’y a pas de paradis perdu, et la campagne reculée devient bientôt plus dangereuse que la capitale. Les réfugiés mangent difficilement à leur faim, les routes sont souvent mitraillées par les avions et deux femmes seules se protègent difficilement des lâches.
La manière dont le scénario met dos à dos l’armée de libération et les Nazis n’a pas dû faire que des amis à De Sica dans les années 60. Mais le viol dont sont victimes les deux femmes par les soldats marocains enrôlés par les Américains n’est que l’aboutissement de toutes les humiliations accumulées depuis le début du voyage, les regards concupiscents, les remarques vulgaires et les petits viols de l’intimité des deux femmes. Finalement, les larmes ont peut-être été inventées pour celles et ceux qui réussissent à vivre dans ce monde tout en refusant de prendre les armes.

Il aurait fallu parler sans doute cette semaine de la talentueuse Kate Winslet, mais il est étrange de filmer des Allemands parlant américain en 2009, et puis les temples d’Angkor m’attendent, comme à la fin d’In the mood for love, alors je vous laisse sur le beau visage mélancolique de Sophia Loren. Je ne sais si je pourrai revenir d’Asie avec toutes ces disparitions d’avion, mais comme le pire n’est même pas certain, et que nous nous sommes tellement aimés, nous nous reverrons sans doute après le 15 août.
La ciociara de Vittorio De Sica, avec Sophia Loren et Jean-Paul Belmondo, au Champo, séances à 14 h 10, 16 h 10, 20 h 10 et 22 h

Public enemies : Bandits, les frères maudits des cinéastes

 Johnny Depp, Michael Mann dans Public Enemies (Photo) Il y a d’abord ce grain d’image si particulier, une image d’une pureté cristalline et hyperréaliste, due à la caméra HD F23 de Sony, qui fait de Public enemies un étonnant blockbuster expérimental. Michael Mann poursuit sa réflexion sur le crime en filmant la marche vers la mort de John Dillinger, interprété par un Johnny Depp beau comme un Dieu, qui semble tout droit sorti d’une tragédie grecque, et résume à lui seul l’histoire de l’Amérique et d’Hollywood, descendant d’indiens Cherokees, Navajos, d’Irlandais et d’Allemands, et comédien star des blockbusters infantiles (Pirates des Caraïbes) comme des plus grands films d’auteur (Edward aux mains d’argent, Arizona Dream, Dead man, etc.).

On se souvient de la phrase prononcée par un criminel dans L’ultime razzia de Kubrick : “Les gangsters et les artistes ont le même statut vis-à-vis du public. On les admire, mais on souhaite qu’à la fin ils échouent.” C’est bien cette proximité de destin qui intéresse Michael Mann dans ce film comme dans Heat ou Collateral. Il atteint même avec Public enemies, grâce à la qualité du scénario et de tous les comédiens (dont l’inquiétant Christian Bale dans le rôle de l’officier du FBI à ses trousses, Marion Cotillard en héritière du classicisme hollywoodien de Katherine Hepburn, ou même Leelee Sobieski, ex-Lolita d’Eyes wide shut, qui interprète la petite amie avec laquelle le bandit fut abattu), une dimension artistique qui manquait souvent à ses autres films piégés par des thèmes didactiques (le croisement du destin d’un policier et d’un voyou dans Heat, d’un voyou et d’un chauffeur de taxi “Monsieur tout le monde” dans Collateral).

Public enemies est une tragédie pour les temps modernes en ce qu’elle filme la fin du petit banditisme, laché par la mafia à partir du moment où elle gène les grandes affaires illégales, couvertes par le tout jeune FBI dirigé par l’odieux John E. Hoover qui comprend dès les années 30 l’intérêt qu’il peut tirer du contrôle absolu de la population américaine. Et puis il y a cette adrénaline du braquage, quelques minutes pour réussir l’impossible, comme ces quelques minutes données à un réalisateur pour réussir un plan, dans un décor où il n’aura normalement plus l’occasion de retourner. John Dillinger maîtrise les relations publiques (pas de kidnapping pour ne pas s’aliéner le public) comme Michael Mann la communication de ses films. Baby Face Nelson imite James Cagney qui imitait les voyous de son quartier d’enfance.Les biographies des bandits sont des miroirs déformants des cinéastes. La fin d’un bandit comme d’un artiste (voir le spectacle de la mort de Michael Jackson) permet de tenir à distance la mort. Et puisque les deux nous ont donné des rêves coupables, ils ont bien mérité une homélie (“Bye Bye, Blackbird”).

Divorce à l’italienne, Les monstres : divins Italiens

 Marcello Mastroianni, Pietro Germi dans Divorce à l'Italienne (Photo)Alors que les frasques sexuels de Berlusconi sont étalées dans la presse européenne, l’été parisien nous offre quelques perles de la divine comédie italienne des années 60 qui dressa un portrait aussi cruel pour l’Italie et le mâle occidental que la série des OSS 117 pour la France, avec notamment la reprise de deux films de 1963, Les monstres de Dino Risi, avec Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi, et Divorce à l’italienne (photo) de Pietro Germi, avec Marcello Mastroianni.

Les monstres est un film à sketch, superbement mis en scène, qui filme la misère du mâle occidental enchaîné dans ses préjugés, son machisme, sa bêtise, sa vanité, etc. On y voit notamment Vittorio Gassman kidnapper une vieille dame avant de la jeter à toute force, avec un fauteuil roulant, dans une piscine. On comprend alors que la femme a été kidnappée pour les besoins d’un film dont le cinéaste ressemble étrangement à Fellini. On y aperçoit aussi Ugo Tognazzi collé devant sa télé pendant que sa femme (Michèle Mercier) le trompe dans la pièce d’à côté, demandant même, par malice, à son amant d’aller lui chercher un whisky dans le salon occupé par le cocu satisfait. Dans le dernier sketch, les deux comédiens livrent un grand numéro d’interprétation dans le rôle de deux minables du monde de la boxe qui montent un match truqué dont l’esthétique et le côté pathétique ont probablement inspiré le Scorsese de Raging Bull.

Divorce à l’italienne, un an avant Mariage à l’italienne de Vittorio de Sica, dans lequel un homme (Mastroianni) finissait par tomber amoureux d’une prostituée (Sophia Loren), filme le même italien viril et attachant dont Mastroianni était coutumier, un aristocrate déchu d’un petit village sicilien, échafaudant des plans extrêmement tortueux pour se débarrasser de sa femme afin d’épouser sa jeune cousine.

Ces deux célébrations anarchistes de la misère du machisme ne vaudraient évidemment rien sans la beauté et le talent des comédiennes qui tiennent nos affreux par le bout du nez (il faut bien lire le nez). La plus belle de toutes, avec Sophia Loren, faisant l’honneur du festival Paris Cinéma, Claudia Cardinale pourra être vue dans autant de chef-d’oeuvres que sont Le Guépard, Le Bel Antonio ou le magnifique La fille à la valise, où une jeune fille naïve du peuple n’avait avec les hommes, même celui qui semblait le meilleur, que des rapports d’argent.

Les monstres, Grand Action, 5 rue des écoles à Paris, 01 43 54 47 62, Divorce à l’italienne, Mk2 Beaubourg, 50 rue Rambuteau à Paris, 08 92 69 84 84, Cycle Claudia Cardinale à L’Arlequin, 76 rue de Rennes à Paris, 08 92 68 48 24.

Whatever works : comment on tombe amoureux

 Evan Rachel Wood, Larry David, Woody Allen dans Whatever Works (Photo)La principale leçon retenue par Woody Allen de son maître Ingmar Bergman est sans doute que l’on peut faire le film le plus triste du monde à partir du moment où le spectateur tombe amoureux de l’actrice, que ce soit Liv Ullman ou Bibbi Andersson chez le cinéaste suédois, Mia Farrow, Diane Keaton ou encore Evan Rachel Wood dans Whatever works, le dernier film du cinéaste new-yorkais.

Bien sûr, Woody Allen est plus à l’aise dans la comédie que le drame, et Whatever works utilise le ressort le plus éculé du genre, la rencontre de deux contraires, pour nous emmener dans son jardin secret. On y voit donc un double du cinéaste (Larry David), qui a failli avoir le Nobel comme d’autres la Palme d’or, s’enticher d’une gamine inculte (Eva Rachel Wood), fugueuse d’un foyer de chrétiens intégristes du Mississippi.

Le cinéma américain, qui n’en finit pas de creuser la question de la diversité, découvre depuis quelque temps ses anciens français, cajuns dans La brume électrique, descendants des colons ici. Car Whatever works est cadré jusqu’au bout des dialogues pour le public français : anti-républicain, anti-lobby des armes, pro “ménage à trois” (en français dans le texte). Mais à l’heure où les très conservateurs Time, Newsweek et The Economist vantent le modèle économique français (“How we became the United States of France”, “The only system standing is France, etc.”), cet éloge de la liberté sexuelle, du doute et du hasard rappelle que l’amour est toujours une recherche de l’altérité qui questionne, émeut (dans le sens de mouvoir), ou fait violence.