Still Walking : l’art de la transmission

Still Walking - Yui Natsukawa et Hiroshi AbeToujours debout, en marche, pourrait être le slogan de tous les cinéastes du monde après un tournage. Je pose ma caméra (enfin, le chef-opérateur pose sa caméra) d’un tournage qui aura finalement été encadré par la sortie de deux films japonais, Tokyo sonata et les spectres contemporains de Kyoshi Kurosawa, et Still walking de Kore-Eda Hirokazu, et ses humains trop préoccupés pour être heureux, mais toujours debouts, en marche, tenant les uns aux autres, malgré tout ce qu’ils disent, par mille fils inextricables.

Soit une famille japonaise moderne se retrouve pour commémorer la mort accidentelle du frère aîné. Le cadet, nouvel aîné, est au chômage après avoir abandonné les études de médecine que la reproduction sociale aurait voulu le voir embrasser. Il a épousé une femme divorcée, ce que lui reprochent ses parents conservateurs, en particulier “petit médecin de quartier” de père comme lui reproche sa femme au foyer qui cache sa douleur par une cruauté mordante envers son environnement.

Rien ne va dans cette famille rongée par la rancoeur et les non-dits. L’espoir vient seul de ceux qui trahissent leur milieu tout en n’oubliant pas d’où ils viennent. Kore-Eda Hirokazu raconte finalement la morale de la marche, contre les bouffeurs d’espoir et les pollueurs de rêve. On oublie qui nous a dit que les papillons jaunes étaient des papillons blancs qui ont passé l’hiver, mais cette ritournelle s’impose à nous comme le plus simple moyen d’avancer.

Dans la brume électrique : portrait d’un ancien Français

Dans la brume électrique - Kelly MacDonaldIl y a d’abord cette litanie de noms français (Robicheaux, Prejean, LeMoyne, Doucet, etc.) inédite dans un film américain porté par une vedette internationale, Tommy Lee Jones, où Bertrand Tavernier s’est manifestement amusé à faire revivre l’ancienne colonie française de Louisiane, et ses descendants de colons, de cajuns (canadiens français d’Acadie – Acadjan – déportés par la couronne britannique en Louisiane) et d’esclaves noirs.

Soit Dave Robicheaux, inspecteur de police et alcoolique repenti des romans noirs de James Lee Burke, homme de loi porté une fois de plus magistralement par Tommy Lee Jones et ses inimitables valises sous les yeux qui semblent porter toute la tragédie du monde. Bertrand Tavernier filme la Louisiane comme les frères Coen filmaient le Texas dans No country for old men, avec la même photographie crépusculaire, le même sens du mystère et deux acteurs du film, Tommy Lee Jones et Kelly MacDonald (photo).

Mais le Texas se filme en contreplongée pour prendre toute la mesure de sa sauvagerie alors que la Louisiane se filme en plongée, à ras du sol et des marais où s’enfouissent les secrets de la ségrégation raciale et de la violence des hommes. Dave Robicheaux enquête sur la mort accompagnée d’actes de tortures de plusieurs jeunes prostituées de la région, qui croise celle d’un homme noir, abattu dans ses chaînes pour avoir séduit une blanche quarante ans plus tôt. Les recherches dérivent sur le milieu du cinéma avec lequel Bertrand Tavernier règle ses comptes, et où quelques producteurs fortunés investissent de l’argent pour assouvir leurs fantasmes dans les bras de jeunes femmes prêtes à tout pour approcher l’usine à rêves.

L’enquête de l’homme de loi courageux contre les puissants maléfiques intéresse moins que l’étrangeté qui transforme le parcours de l’inspecteur en une véritable mission, à laquelle il est convié par un ancien général sudiste de la guerre de sécession qui lui apparait pour l’encourager à débarrasser la Louisiane du mal. Ce triple déracinement du cinéaste, dans un pays étranger qu’il admire, dans le temps et dans la langue est extrêmement profitable à Bertrand Tavernier dont les derniers films manquaient de profondeur pour dépasser le cadre du débat de société (l’adoption, la vie sous l’occupation, l’école, etc.). Dans la brume électrique rappelle finalement la prophétie de Montesquieu dans Les lettres persanes : on ne parle jamais si bien de soi que lorsque l’on va voir ailleurs où l’on est.

OSS 117 Rio ne répond plus : portrait d’un Français

OSS 117 : Rio ne répond plus - Jean Dujardin Le cinéma français nous a offert beaucoup de personnages de Parisiens et de Provinciaux, mais finalement assez peu de Français, et c’est l’intelligence de la reprise de la série du plus imbécile des espions français, Hubert Bonisseur de la Bath, par Michel Hazanavicius et avec Jean Dujardin dans le rôle titre, que d’insister sur le mélange unique de chauvinisme et de charme qui fait l’image de nos concitoyens dans le monde entier.

Il s’agit moins de se demander si Rio ne répond plus est plus ou moins drôle que le premier opus Nid d’espion au Caire (sur ce point, les opinions divergent), que ce qui permet d’expliquer le succès de cette série magistralement mise en scène et photographiée, et qui représente le charme gaulois sous un jour peu flatteur.

OSS 117 est effectivement misogyne (“je ne vois pas bien l’intérêt de ressembler à une femme”), raciste (lorsqu’une femme dit “sales rouges” en parlant des Chinois, il précise : “sales jaunes”) et abruti (il refuse d’admettre que des Français aient pu collaborer entre 40 et 45 car le Général de Gaulle a dit que “toute la France avait résisté”). Après Le grand détournement, détournement d’extraits de films mythiques pour une parodie de Citizen Kane Michel Hazanavicius réalise le grand défouloir, où le spectateur peut laisser libre cours à ses petites haines et mesquineries tout en sachant qu’elles sont condamnables.

Car l’intelligence du réalisateur consiste à taper sur tout le monde avec le même malin plaisir, la démocratie française sous De Gaulle (“un Etat dirigé par un militaire, une seule chaîne de télé”, le chef des services secrets est un ancien collaborateur), l’Allemagne de l’après-guerre (“tous les Allemands n’étaient pas nazis”, OSS de répondre “je connais cette théorie”), la démocratie israélienne, etc. Le film bénéficie surtout de l’apport de l’un des plus expressifs acteurs français, le seul acteur au monde capable d’avoir la classe avec des vestes à carreaux et en costume moulant de trapéziste. Dans les années 60, les Français se ruaient pour voir des films où on leur expliquait qu’ils avaient été unis pour combattre des Allemands trop bêtes pour gagner la guerre. Oss 117 participe à sa manière du dynamitage de cette mythologie pour porter le rire au pouvoir.

La place d’autrui dans le cinéma contemporain

Valse avec Bachir Deux lectures récentes me permettent de préciser un argument qui pourrait servir de fil linéaire à ce blog cinéphile, qui consiste à étudier la manière dont le cinéma a progressivement évolué de la question du moi au XXe siècle à celle de l’autre aujourd’hui. Cette évolution est remarquable dans le cinéma de guerre, où les grandes films du genre à la fin des années 70 évoquent la barbarie de l’homme en guerre (Apocalypse now et Voyage au bout de l’enfer sur le Vietnam, Soldiers of Orange sur la seconde guerre mondiale, etc.) en plaçant la plupart du temps la victime hors du champ. Alors que le plus grand film de guerre contemporain, Valse avec Bachir d’Ari Folman (photo) raconte la voie par laquelle un soldat israélien a compris la souffrance qu’il a causée au peuple palestinien pendant la première guerre du Liban.

La place d’autrui dans la recherche de la vérité est particulièrement importante chez deux philosophes contemporains majeurs, Michel Foucault et Emmanuel Levinas, aujourd’hui décédés. Le dernier cours au Collège de France (merci Charline et David) du premier se concluait par ces mots, quelques semaines avant sa mort en 1984 : “Il n’y a pas d’instauration de la vérité sans une position essentielle de l’altérité. La vérité, ce n’est jamais le même. Il ne peut y avoir de vérité que dans la forme de l’autre monde et de la vie autre.” De son côté, Emmanuel Levinas insistait sur la manière dont l’humanité de l’homme se manifestait en sortant de sa condition d’homme, par le dés-inter-essement, en allant jusqu’à s’emparer de la responsabilité d’autrui.

Il serait erroné de croire que cette évolution concerne le seul cinéma d’auteur. Le plus grand succès commercial du cinéma français sorti l’an dernier, Bienvenue chez les chtis, pose la même question en étant porté par un réalisateur (Dany Boon) et une vedette (Kad Merad) d’origine algérienne (bien que le premier soit né en France) dont le film raconte l’histoire d’une minorité culturelle française (les chtis) dans un pays jacobin qui a bien du mal à reconnaître ses cultures régionales et immigrées. Il faudrait aussi parler de l’importance du cinéma d’Abdellatif Kechiche (L’esquive, La graine et le mulet), qui parle essentiellement de la difficulté à être non assimilé en France, mais nous aurons l’occasion d’en reparler avec le tournage imminent de son prochain film, La Vénus noire, consacré au douloureux souvenir de la Vénus hottentote exhibée au début du XIXe siècle au public parisien friand des trophées ramenés des colonies.

Autrui, voilà donc un beau programme pour contrer tous les bouffeurs d’espoir persuadés qu’il n’y a pas eu un bon film depuis vingt ans et que Jean-Luc Godard ou d’autres ont achevé le cinéma.

PS : la régularité de ce blog va diminuer au cours des prochains jours pour cause de tournage. Je prie mes millions de mes lecteurs de m’en excuser, et me réjouis de les retrouver bientôt pour de nouvelles aventures.

Jacques Tati : le meilleur d’entre nous

Les Vacances de M. Hulot - Jacques TatiIl est avec seulement six films l’un des plus grands cinéastes du XXe siècle, le seul auteur de comédie comparé dès Jour de fête et Les vacances de M. Hulot à des cinéastes aux univers aussi différents que Charlie Chaplin et Robert Bresson, très admiré par les musiciens pour les compositions sonores de ses films, en particulier Playtime, ses tournages se déroulaient de manière joviale et enchanteresse alors que depuis son époque Pialat a créé la mode des tournages hystériques, il a obtenu l’Oscar du meilleur film étranger pour My uncle, il voulait que le cinéma “ouvre une terrasse sur la vie et en fasse connaître toutes les richesses”, il s’appelait Jacques Tati et fait l’objet d’une belle rétrospective et d’une exposition à la Cinémathèque française.

Jour de fête (projeté le 8 et le 31 mai) a donné le ton à la comédie française d’après-guerre avec son facteur héroïque qui s’emparait du monde. Les vacances de Monsieur Hulot (le 12, le 16, le 22 avril et le 3 mai), à mon goût son plus beau film, où le petit monde des pensionnaires d’un hôtel normand est bouleversé par l’irruption de Monsieur Hulot, invente l’hurluberlu le plus mythique du cinéma français, qui lui collera à la peau jusqu’à la fin de sa vie. Une partie de ping-pong olympique et la transformation d’un enterrement en fête foraine font du film une célébration de la vie dont la poésie et l’humour n’ont pas d’équivalent dans le cinéma français. Mon oncle (les 17, 18, 23 et 25 avril) est une critique amusée du polissage de l’environnement et des relations humaines dans la société moderne. Playtime (les 16 avril, 3 et 7 mai), qui a eu une très grande influence sur le cinéma de science-fiction contemporain, déroule les tribulations d’un Hulot perdu dans les méandes d’une ville nouvelle aseptisée, soutenu par une bande-annonce hallucinante dont se réclament la plupart des musiciens contemporains.

Tati a réussi la plus difficile des choses, il a réconcilié le critique d’art et l’homme du peuple. Il a aussi souffert de la désaffection progressive du public au fur et à mesure où ses films qui lui faisaient perdre de l’argent devenaient de plus en plus abstraits, et où il refusait de donner des suites simplistes à Jour de fête ou aux aventures de Monsieur Hulot. Il était le meilleur d’entre nous et nous laisse admiratifs, comme des enfants en quête d’avenir et d’idéal.

Cinémathèque française, 51 rue de Bercy, 75 012 Paris, www.cinematheque.fr, 01 71 19 33 33, Exposition Jacques Tati du 8 avril au 3 août 2009

Villa Amalia : comment sortir de la torpeur ?

Villa Amalia - Isabelle Huppert Il faut bien distinguer le bovarysme de la torpeur. Le bovarysme, apparu au XIXe siècle et “inventé” par Gustave Flaubert, est une manière de tromper l’ennui de la vie conjugale dans des bras accueillants qui offrent un soupçon d’aventure, de romantisme, d’érotisme, d’intellectualité, etc.

La torpeur dérive du sentiment romantique d’insatisfaction (“le monde est plus petit que mes rêves”), en insistant sur la manière dont l’homme est condamné à l’emprisonnement (“le monde tue mes rêves”). Ce sentiment s’est concrétisé dans la littérature entre L’étranger (1942) de Camus, mais pour de mauvaises raisons (le roman raconte le meurtre d’un Musulman par un pied-noir, ce qui était tout sauf absurde dans l’Algérie française des années 40) et Les petits chevaux de Tarquinia (1953) de Duras, où un couple de Français en vacances en Italie tourne autour de ses envies d’adultère sans jamais les mettre en pratique.

Villa Amalia de Benoît Jacquot raconte l’histoire d’une pianiste d’âge mûr (Isabelle Huppert, la meilleure interprète des acariâtres douées d’un brin de folie) qui décide de changer de vie après avoir vu son compagnon (le cinéaste Xavier Beauvois, étonnant) rejoindre sa maîtresse. Elle vend ses pianos, son appartement, sa voiture, se débarrasse de son portable et fuit par la Suisse avant de s’établir sur une falaise retirée du sud de l’Italie. La trahison de son ami est sans doute moins la véritable raison que le choc qui amène l’héroïne (Anna Hidden, “cachée”) à décider de recommencer sa vie à zéro. Benoît Jacquot filmait magistralement dans A tout de suite une Isild le Besco fragile qui fuyait avec un voyou. Villa Amalia n’échappe pas à certains tics du cinéma de chambre parisien, notamment ce comportement élitiste de ceux qui méprisent tous les métiers pratiques (agent immobilier, banquier, garagiste, etc.) car leur occupation (composer de la musique, organiser des expositions, faire du cinéma, etc.) leur donne un détestable sentiment de supériorité. Mais le cinéaste serre suffisamment le courage de son interprète pour nous intéresser à sa quête de nouveau. Elle brûle ses derniers souvenirs, tente des aventures sexuelles, refuse le mensonge, risque sa vie. Villa Amalia, ou de l’importance de faire le ménage autour de soi, de se débarrasser des fâcheux, et d’ouvrir les fenêtres sur le monde.

Ponyo sur la falaise : le réenchantement du monde

Ponyo sur la falaiseLe philosophe Michel Serres propose pour remplacer l’ONU, où tous les pays ne se retrouvent selon lui que pour défendre leurs propres intérêts, de créer une organisation mondiale, la WAFEL (W pour Water, A pour Air, F pour Fire, E pour Earth, la terre, L pour Living, les vivants), seule susceptible de défendre notamment les grands oubliés des discussions entre les syndicats et les gouvernements, à savoir les poissons.

Ponyo sur la falaise, la dernière féérie de Hayao Miyazaki, fait probablement partie de l’institution rêvée par Michel Serres en prenant le parti d’une petite sirène échappée dans le monde des hommes, où elle se lie d’amitié avec le facétieux Sosuke, qui la nomme Ponyo. Le père de la sirène est un magicien qui rêve d’engloutir l’humanité sous les océans pour les punir de polluer la mer. Il parvient à ramener Ponyo au fond des océans, mais elle a pris une apparence humaine depuis qu’elle a été contaminée par du sang humain et rêve de retrouver son amoureux.

La fable écologiste de Miyazaki est le prétexte à un enchantement des sens et des couleurs, bercé par la magnifique musique composée par son fidèle collaborateur Joe Hisaishie, l’un des plus importants compositeurs contemporains (Sonatine et Hana-bi de Kitano, Le château ambulant et Kiki la petite sorcière de Miyazaki). Le tsunami provoqué lorsqu’elle ouvre la boîte de Pandore lors de sa fuite est un moment de pure féérie, où les humains se découvrent avec beaucoup de modestie moins puissants que le mouvement du monde. La morale rétablit bien entendu le pouvoir des humains à améliorer le monde en acceptant la différence, mais on aura rêvé un temps d’un univers où les poissons seraient considérés comme l’égal des hommes.

Cycle Cecil B. DeMille : Dieu, le sexe et les armes

Les Dix commandements - Charlton Heston“Voilà Monsieur DeMille, je suis prête pour mon gros plan“, disait Gloria Swanson dans le dernier plan de l’un des plus beaux films sur le cinéma, Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder, où Cecil B. DeMille interprétait en 1950 son propre rôle de réalisateur. Il a dû moyennement apprécier la caricature car il s’en est pris au cinéaste lors de la chasse aux communistes au cours de laquelle il tâcha de faire exclure du Syndicat des réalisateurs tout cinéaste communiste, actuel ou passé. Au cours d’une séance houleuse du syndicat, le spécialiste du grand spectacle hollywoodien a égrené la liste de ses opposants, en prenant d’après Thomas Wieder un malin plaisir à souligner la consonance juive de certains prénoms : Fred Zinnemann devenant Fred Ssinnimonn, William Wyler devenant William Vyler, Billy Wilder, Billy Vilder, etc.

La rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française est pourtant nécessaire car l’ambigu Cecil DeMille était aussi un remarquable réalisateur, l’un des premiers à avoir cristallisé la critique et suscité des envies de cinéma. En 1915, Forfaiture (The Cheat), l’histoire d’amour scandaleuse entre un Japonais qui avançait de l’argent à une Américaine puis, devant son refus de se donner à lui, la marquait au fer rouge, connut un échec aux Etats-Unis mais fut salué par certains comme un chef-d’oeuvre en France. L’emploi du clair obscur, que DeMille qualifiait de “Rembrandt lightning”, eut une influence comparable à la mise en scène de Citizen Kane après la seconde guerre mondiale.

Le réalisateur maîtrisait le rôle cathartique du cinéma, et permettait au spectateur d’assouvir ses fantasmes, tout en se réjouissant au final de mener une vie bien moins aventureuse que celle qui était racontée sur l’écran. Jean-François Rauger de la Cinémathèque insiste sur les excès de son péplum considéré comme son chef-d’oeuvre, Le signe de la croix (diffusé le 3 avril et le 9 mai), qui se clôturait sur une scène baroque hallucinante d’audace pour l’époque, où des jeunes chrétiennes étaient jetées en pâture, nues, à des gorilles en rut. Charles Laughton (le futur réalisateur de La nuit du chasseur) excellait dans le rôle de Néron, persécuteur de Chrétiens, dans cette histoire où le préfet de Rome tombait amoureux d’une chrétienne.

Cléopâtre (diffusé le 5 avril et le 8 mai), prétexte à une orgie superbement chorégraphiée par la reine d’Egypte (Claudette Colbert, la seule comédienne française à avoir fait carrière aux Etats-Unis) pour les yeux de l’empereur romain, est probablement la meilleure version de l’histoire de la plus célèbre égyptienne. Enfin, mon premier souvenir d’une salle de cinéma s’est créé face aux Dix commandements dans la seconde version de l’histoire réalisée par DeMille avec Charlton Heston (le 25 avril et le 17 mai), qui sans être le meilleur film du cinéaste est par le talent de sa composition et quelques scènes d’anthologie (l’ouverture de la Mer rouge, la réception des tables de la loi) l’un des plus beaux poèmes visuels du cinéma.

Cinémathèque française, 51 rue de Bercy, 75 012 Paris, 01 71 19 33 33, www.cinematheque.fr

Katyn : le cinéma dans les oubliettes de l’histoire

Katyn Le rôle du cinéma apparait encore plus important lorsqu’il est le seul moyen de recréer du réel à partir d’un événement historique nié par ses bourreaux qui ont pris le soin d’effacer la plupart des traces de leurs méfaits. Katyn d’Andrzej Wajda raconte l’histoire de quelques-uns des 14 700 officiers polonais (dont le père du cinéaste) assassinés en 1940 par l’armée soviétique dans plusieurs sites russes, dont la forêt de Katyn.

La scène d’ouverture traduit bien le désarroi des Polonais en fuite sur un pont, pris en étau entre l’Allemagne nazie à l’ouest et la Russie soviétique à l’est. Les soldats sont prisonniers des Allemands, les officiers des Russes. L’armée allemande se charge d’arrêter les enseignants, l’armée russe d’exécuter les officiers. Le film suit très rapidement le destin de plusieurs femmes à la recherche d’un mari, d’un frère ou d’un père. Après-guerre, la Pologne passe sous occupation soviétique et les proches des officiers assassinés à Katyn se battent pour faire reconnaître la vérité, alors que la propagande accuse l’armée allemande des massacres.

Le fait de mêler l’anticommunisme à la célébration de la foi catholique ne fera pas que des amis à Wajda en France. A part un officier qui permet à une jeune polonaise d’échapper à la prison, les Russes sont présentés comme des barbares aussi dangereux que les Allemands. Et le film se clot sur le plan d’une main tenant un chapelet. Mais l’image rigoureuse de Pawel Edelman (le chef opérateur du Pianiste), la musique grave de Penderecki et la mise en scène poignante de Wajda donnent à voir le redoutable risque que présente le travestissement de l’histoire, qui ensevelit deux fois dans le mensonge les victimes de son rouleau compresseur.

A l’aventure : la quête illusoire du plaisir absolu

A l'aventure - Carole Brana Les obsessions érotomanes de Jean-Claude Brisseau renferment souvent des idées intéressantes sur le monde contemporain : l’érotisation du corps des adolescent(e)s (Noce blanche), le poids de la domination masculine dans la culture de banlieue (De bruit et de fureur), la prostitution des corps dans la société capitaliste (Choses secrètes), etc.

A l’aventure rappelle que le cinéaste est également, aussi paradoxal que cela puisse sembler quand on connait ses déboires judiciaires, un grand moraliste, à l’instar d’un Kubrick qu’il admire et dont il partage le goût pour une représentation métaphysique de la sexualité. Le film raconte l’histoire de Sandrine, une jeune Marseillaise qui quitte son emploi et son petit ami (le très bon Jocelyn Quivrin) après que ce dernier trouve humiliant qu’elle recherche le plaisir solitaire. Elle rencontre un psychiatre qui lui permet d’assouvir ses désirs les plus secrets, puis l’entraîne dans des séances d’hypnose où se mêlent la double fascination du cinéaste pour les amours saphiques et la psychanalyse.

Passons sur les conversations impossibles entre la jeune femme et un chauffeur de taxi (Etienne Chicot) sur le vide et la matière, l’être et le néant, l’étendue et l’infini, etc. Il ne s’agit pas d’expliquer au cinéma, mais de voir, et Jean-Claude Brisseau est à son meilleur lorsqu’il entraîne dans une spirale infernale ses personnages qui veulent aller au bout de leurs désirs. A l’aventure est simplement l’histoire d’une jeune femme qui s’engage dans le libertinage avant de découvrir les affres de la jalousie et les dangers de l’absolutisme. Elle est le reflet d’une époque dont l’historien Paul Veyne affirme que la représentation transgressive de la sexualité enrichit mais cache, comme dans l’Antiquité grecque, les pratiques conformistes de la plupart de ses contemporains. Lorsqu’il évite la pédanterie et teinte ses scènes érotiques d’une vraie mélancolie, Jean-Claude Brisseau est bien le plus sadien des cinéastes contemporains.