La maison du Docteur Edwardes : Hitchcock et la psychanalyse

La Maison du Docteur Edwardes - Ingrid Bergman et Gregory Peck

Alfred Hitchcock se moquait des grosses ficelles du scénario de La maison du Docteur Edwardes, mais il a eu le génie de commander la séquence du rêve de Gregory Peck à Salvador Dali, donnant naissance à l’une des plus fabuleuses et imaginatives séquences de rêve de l’histoire du cinéma.

Premier film basé sur l’univers de la psychanalyse en 1945, La maison du docteur Edwardes raconte l’histoire de Constance, une psychiatre (Ingrid Bergman) qui tombe amoureuse du nouveau directeur (Gregory Peck) de l’asile d’aliénés dans lequel elle travaille, mais celui-ci se révèle très rapidement être un imposteur qui a pris la place du véritable docteur Edwardes. Constance, convaincu de l’innocence de son ami qui s’estime victime d’une amnésie, s’enfuit avec lui pour mener une analyse complète permettant la réminiscence de ses souvenirs.

Hitchcock s’est beaucoup intéressé à cette science nouvelle dans les années 40 aux Etats-Unis, la psychanalyse, et certains de ses films font figure de véritables cas cliniques des catégories psychanalytiques : voyeurisme (James Stewart observant ses voisins à la jumelle dans Fenêtre sur cour), fétichisme (Judith Anderson organisant le culte d’une morte dans Rebecca), castration et schizophrénie (Anthony Perkins se transformant progressivement en sa mère possessive dans Psychose), refoulement (John Dall faisant preuve d’une grande perversité avec tous les hommes qui l’environnent dans La corde), transfert (James Stewart demandant à la femme qu’il rencontre de ressembler à sa précédente compagne dans Sueurs froides), etc.

La Maison du Docteur EdwardesDans La maison du Docteur Edwardes, les indices qui permettent la résolution de l’intrigue ne sont plus placés dans la vie réelle, mais dans les phobies et les souvenirs de Gregory Peck : peur des lignes blanches des nappes de table et de la robe de chambre d’Ingrid Bergman, qui lui rappellent une tragique sortie au ski, souvenir d’une pente qui évoque une montagne, d’avoir été poursuivi par un ange qui permet de retrouver que la scène s’est passée Vallée de Gabriel, etc. Dans la préface à L’art de la joie de Goliarda Sapienza, l’éditeur italien  Angelo Pellegrino déplorait la fusion du cinéma et de la psychanalyse. Les moments des films d’Hitchcock où les personnages débattent de questions psychanalytiques ne sont pas les plus passionnants de son oeuvre car ils enferment trop souvent ses personnages dans des solutions préconçues, mais cette science lui a permis d’étendre les mystères de l’âme humaine à une nouvelle poésie. Une fois les intrigues oubliées, il reste, comme disait Jean-Luc Godard dans Histoires du cinéma, qu’on “se souvient d’un sac à main, on se souvient d’un autocar dans le désert, on se souveint d’un verre de lait, des ailes d’un moulin, d’une brosse à cheveux, d’une rangée de bouteilles,d’une paire de lunettes, d’une partition de musique, d’un trousseau de clés. Parce qu’avec eux et à travers eux Alfred Hitchcock a réussi là où échouèrent Alexandre, Jules César, Napoléon : prendre le contrôle de l’univers.” 

Champo, 51 rue des Ecoles, 75 005 Paris, Métro Saint-Michel, Odéon, Cluny

cycle Désir : Mordez, pauvres mortels

Infidèlement vôtre

Si le XXe siècle a été celui de l’affirmation des femmes dans la sphère publique et privée, il a aussi été celui de la féminisation des hommes, qui ont accompli la prophétie de Roland Barthes selon lequel : “un homme qui attend et souffre est miraculeusement féminisé… l’origine a appartenu, l’avenir appartiendra aux sujets en qui il y a du féminin.” (Fragments du désir amoureux) Et chacun sait que ce sont dans les salles du cinéma que se font, se reforment et se défont les couples attirés par l’aspirateur à fantasmes de l’écran noir.

La première partie du cycle Désir programmé par le Forum des images tout juste rénové est une belle exploration des désirs et des pulsions qui ont marqué l’histoire du cinéma.

S’il ne fallait retenir que deux rendez-vous, je ne saurais trop conseiller aux spectateurs de tout abandonner pour Infidèlement vôtre (photo) de Preston Sturges, (le 19 mars à 14 heures 30 et le 22 mars à 21 heures), et Femmes de George Cukor (le 19 mars à 21 heures). Infidèlement vôtre met en scène un chef d’orchestre qui imagine en fonction de la musique qu’il dirige (Rossini, Wagner, Tchaïkovski) différents destins pour la femme qu’il aime, jusqu’à l’adultère qu’il imagine avec son meilleur ami, l’amenant à l’une des plus impressionnantes destructions d’appartement offertes par le cinéma. Femmes de Cukor, filmé sans aucun homme (ni mâle, tous les animaux à l’écran étant des femelles), est l’inventeur d’une chorégraphie à part dans le cinéma, l’art du tourné, que l’on retrouve aujourd’hui aussi bien dans le cinéma de Pedro Almodovar que dans celui d’Arnaud Desplechin.

Sueurs froides d’Hitchcock (le 14 mars à 16 heures 30, dépêchez-vous), avec James Stewart et Kim Novak, est l’un des plus beaux films du monde, où l’on voit un policier en proie au vertige, retraité, tomber amoureux d’une femme envoûtée par une morte, prétendant être née au XIXe siècle, avant de vouloir recréer à tout prix chez une autre femme l’image de celle qu’il a aimée.

Le port de l’angoisse de Howard Hawks (le 14 mars à 20 heures, dépêchez-vous), sur un scénario de Faulkner d’après Hemingway, est célèbre pour son duo entre Humphrey Bogart, en vieux pêcheur individualiste pris dans le filet d’une belle pickpocket, Lauren Bacall, qui l’entraîne dans la résistance française contre le nazisme en un roulé de hanche mémorable.

Le facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett (le 15 mars à 16 heures 30), d’après le roman de James McCain, qui est la base de toute histoire d’amants cherchant à se débarrasser d’un mari dérangeant, impressionne par sa mise en scène sensuelle et suggestive : un bâton de rouge à lèvre qui roule sur le sol mène aux jambes de Lana Turner, un homme meurt avant que l’écho de son dernier cri ne retentisse.

Gilda de Charles Vidor (le 18 mars) est incontournable pour un célèbre strip-tease de bras, Sérénade à trois (le même jour) pour découvrir que les femmes ne sont pas des gentlemen, Haute pègre (le 20 mars) pour célébrer l’amoralité de ce couple de kleptomanes, Certains l’aiment chaud (le 21 mars) pour se rappeler que nul n’est parfait, Madame de (le 25 mars) pour apprendre l’art de la séduction par Danielle Darrieux et Vittorio De Sica, Duel au soleil (le 26 mars) pour se souvenir que la passion, c’est “ni avec toi, ni sans toi”, comme disait Truffaut dans La femme d’à côté, et La Féline de Jacques Tourneur pour finir en beauté le cycle le 29 mars à 21 heures, et apprendre à mordre sans complexe.
Première partie du cycle désir, jusqu’au 29 mars. Forum des images, 2 rue du cinéma, Forum des Halles, 75001 Paris, www.forumdesimages.fr, 01 44 76 63 00

Revanche/Loin de la terre brûlée : les descendants pressés de Dostoïevski

Loin de la terre brûlée - Jennifer Lawrence et Diego J. Torres

Mettez 50 % de culpabilité, 30 % de polyphonie (plusieurs personnages au destin croisé), 10 % de perversité borderline (faire l’amour avec la femme de l’homme qui a tué votre compagne pour Revanche, faire l’amour avec la fille de la maîtresse de votre père decédée avec celui-ci dans l’incendie de leur mobil-home dans Loin de la terre brûlée), 10 % de contemplation (la campagne verdoyante d’Autriche, les paysages arides du Nouveau Mexique) et un zeste de mysticisme new age, ajoutez de belles femmes, si possibles nues, et de vieux fous, et vous aurez les deux descendants de Dostoïevski de la semaine, Revanche de Götz Spielmann et Loin de la terre brûlée de Guillermo Arriaga.

Dans Revanche, le vigile d’un bordel viennois braque une banque pour fuir avec sa petite amie prostituée en Espagne, mais un policier leur tire dessus pendant leur fuite, et la jeune femme décède sur le coup. Il se réfugie chez son père qui habite à proximité de la maison du policier, et prépare sa vengeance.

Loin de la terre brûlée reprend les principales préoccupations de Guillermo Arriaga, scénariste pour Inarritu (Amours chiennes, 21 grammes, Babel) : le cloisonnement des classes sociales, l’incommunicabilité entre les Etats-Unis et le Mexique, le poids de la culpabilité dans la construction psychologique, etc. Il raconte les destins croisés de Marianna (Jennifer Lawrence), une adolescentedont la mère meurt avec son amant dans l’incendie de leur mobil-home, et qui tombe amoureuse du fils de celui-ci, et l’histoire de Sylvia, une serveuse trentenaire (Charlize Theron) qui comble son désespoir dans les bras des hommes de passage.

Revanche - Johannes KrischDostoïevski a inventé au XIXe siècle un style, la polyphonie, par lequel il racontait, en particulier dans son chef-d’oeuvre de deux millie pages, Les frères Karamazov, les histoires croisées de plusieurs personnages d’égale importance, qui convergeaient vers le même tragique destin. Revanche et Loin de la terre brûlée posent chacun à leur manière la difficulté d’adapter ce style au cinéma.

Tout d’abord, les destins parallèles nécessitent d’alterner les histoires, donc de recourir au montage parallèle, ce qui nuit à la fluidité de la narration et oblige le spectateur de Loin de la terre brûlée à devoir se refamiliariser avec les personnages chaque fois que le montage change d’histoire. A ce titre, Revanche est plus fluide en s’attachant principalement au personnage du braqueur.

Ensuite, la polyphonie est souvent retenue par le réalisateur pour mettre en valeur un système qui écrase les personnages, comme Robert Altman l’avait fait dans Short Cuts avec sa galerie de paumés de Los Angeles qui étaient tragiquement réunis par un tremblement de terre dévastateur. Revanche met en scène l’asservissement des corps à la société capitaliste, Loin de la terre brûlée le cloisonnement des Américains en fonction de leur classe et de leur ethnie d’origine (WASP, latino, etc.).

Le plus difficile pour une pensée systémique consiste à en sortir, comme Karl Marx lui-même le remarquait en évoquant le mystère qu’il y avait à s’émouvoir aujourd’hui d’une sculpture faite il y a deux mille ans, dans des conditions socio-économiques et historiques radicalement différentes de celles de notre époque. Nous ne dévoilerons pas la fin des deux films qui sont plutôt porteurs d’espoir, mais donnent l’impression de ne pas aller au bout de la logique des deux cinéastes, comme s’ils avaient eu peur de l’objet qu’ils avaient déterré.

Welcome : comment on devient humaniste

Welcome - Vincent Lindon et Firat AyverdiIl y a quelques années, Régis Wargnier filmait magistralement dans Est/Ouest la longue nage, en pleine Mer Noire, d’un jeune Russe désireux de passer à l’Occident. Le mur de Berlin est tombé depuis cette histoire, mais un nouveau mur s’est construit aussi vite, Nord/Sud, sans doute pour continuer à vendre tranquillement des armes, des radars et des coffre-forts. Welcome de Philippe Lioret, avec son jeune Kurde d’Irak qui cherche à traverser la Manche à la nage, est l’histoire de ce monde.

C’est une ambiance de guerre qui règne à la frontière Manche, dans cette ville de Calais où affluent des migrants du monde entier pour atteindre l’Angleterre, à la recherche d’un emploi et d’une vie meilleure. Les migrants entassés dans des camions qui traversent la mer se mettent des sacs en plastique sur la tête pour tromper les détecteurs de CO2. La police surveille leurs allées et venues dans les villes du littoral et les condamne à se réfugier dans les bois, des vigiles leur interdisent l’entrée de certains supermarché. Les habitants qui leur prêtent assistance, ne serait-ce que pour les héberger ou les nourrir, sont passibles de cinq ans de prison  et 30 000 euros d’amende dans le pays des droits de l’homme.

Simon, interprété par l’acteur qui symbolise à lui seul la solitude et l’abandon, Vincent Lindon, est de ceux-là. Ce maître-nageur calaisien est en instance de divorce avec sa femme, interprétée par la talentueuse Audrey Dana (révélée par Claude Lelouch dans Roman de gare) lorsqu’un jeune Kurde (Firat Ayverdi) lui demande des cours de natation pour traverser la Manche afin de retrouver sa petite amie à Londres. Philippe Lioret, le cinéaste sensible de Je vais bien, ne t’en fais pas, filme attentivement la manière dont ces deux hommes s’apprivoisent mutuellement, même si leurs univers demeureront à jamais séparés. Welcome est finalement l’histoire d’un homme qui devient humaniste, d’abord pour impressionner sa petite amie, puis pour rompre avec la solitude, et découvre que les ennuis que lui apporte le fait de loger des migrants ne sont rien par rapport au sens que cette action donne à sa vie.

Le premier cercle : des limites du désir d’Amérique en France

Le Premier cercle - Jean Reno et Gaspard Ulliel

Un pays dont le chef d’Etat a clamé à plusieurs reprises son admiration pour George Bush devait inéluctablement finir par engendrer des films où la Côte d’Azur serait filmée comme Miami. Le premier cercle, qui se passe dans le milieu des gangsters provençaux d’origine arménienne, oppose selon un schéma un peu convenu dans le film de mafia un père autoritaire (Jean Reno) à un fils rebelle (Gaspard Ulliel), en répondant d’une autre manière à la question du Parrain de Coppola, où un fils (Al Pacino) apprenait malgré lui à marcher dans le pas de son père (Marlon Brando).

Le début du film, qui rappelle le douloureux destin des Arméniens de France, chassés de Turquie où ils étaient massacrés, et la présence du toujours impeccable de Sami Bouajila dans le rôle d’un policier, donnaient des raisons d’espérer que le réalisateur détourne son histoire de mafia vers des problématiques nationales : Pourquoi de nombreux habitants de ce pays refusent-ils à leurs citoyens non assimilés le droit à être des Français comme les autres ? Comment le milieu blanchit-il son argent dans les affaires légitimes ? Quels sont les appuis dont bénéficient certains parrains pour échapper pendant très longtemps aux poursuites judiciaires ?

Ces questions sont toutes balayées ou effleurées pour concentrer l’histoire sur une bluette entre le fils et une jeune infirmière (Vahina Giocante), et une banale histoire de vengeance entre le parrain et un policier (le premier a perdu un fils, le second un ami). Les passerelles entre le cinéma français et américain sont fréquentes, mais elles ne sont utiles que lorsqu’elles enrichissent les problématiques locales : le film noir emprunte au réalisme poétique français (Quai des brumes) une atmosphère et une esthétique pour raconter des tragédies américaines de l’après-guerre, la Nouvelle Vague s’inspire du film noir pour narrer les déceptions de la jeunesse sous le gaullisme (A bout de souffle, Tirez sur le pianiste), le cinéma américain des années 70 rejoue la Nouvelle Vague pour dire son ras-le-bol des années Nixon et de la guerre du Vietnam (Mean Streets porte la marque de Bande à part, Apocalypse now celle du Fond de l’air est rouge de Chris Marker), etc. Dans Le premier cercle, la seule tragédie du personnage interprété par Gaspard Ulliel serait de vouloir s’émanciper de son père, mais Jean Reno n’a pas l’air de croire suffisamment à la cruauté de son personnage pour en faire un vrai méchant de cinéma.

Le premier cercle est finalement limité par son manque d’ambition, car le désir d’Amérique et d’action n’est pas suffisant pour faire du cinéma. Il faudra aussi s’interroger un jour sur cette curieuse manière du cinéma contemporain de christifier ses personnages qui font preuve d’un minimum de bonté, comme Emile Hirsch dans Into the wild, Vincent Cassel dans Mesrine, Clint Eastwood dans Gran Torino ou Gaspard Ulliel ici.

Le film se distingue surtout par sa manière de filmer un comédien gardé jalousement par le théâtre depuis plus de dix ans, Eric Challier (photo, debout), qui interprète ici un rôle quasi-muet d’homme à tout faire de Jean Reno, et dont la silhouette massive de plus de deux mètres et le visage inoubliable marquent l’une des plus impressionnantes présences physiques du cinéma français. On se prend alors à rêver à ce à quoi aurait pu ressembler ce film s’il avait suivi la trace du Melville du Deuxième souffle, plutôt que de filmer la Camargue et le Cap d’Antibes comme un dépliant publicitaire.

Journée : l’importance du cinéma de femmes

35 Rhums - Alex Descas et la réalisatrice Claire Denis

Lors de son récent classement des 100 meilleurs films de tous les temps, le jury réuni par la prestigieuse revue Les cahiers du cinéma a réussi à ne retenir aucun film réalisé par des femmes, ce qui est un comble quand on pense à l’importance de cinéastes comme Ida Lupino, Agnès Varda ou Claire Denis dans l’histoire du cinéma. Et la présence majoritaire d’hommes dans ce jury n’est pas une excuse pour avoir exclu de ce classement des oeuvres aussi importantes que Chloé de cinq à sept ou Les glaneurs et la glaneuse (deux films d’Agnès Varda).

Hollywood est un milieu encore trop machiste pour offrir beaucoup de place aux réalisatrices, mais le système français de production permet à de nombreuses cinéastes françaises de s’exprimer dans des domaines très divers. Dans la comédie, Danièle Thomson (Le code a changé) et Lisa Azuelos (Lol) n’ont rien à envier à leurs homologues masculins en matière de succès public (à ce jour, 1,2 million d’entrées pour le premier, 2,7 millions pour le second). La place des réalisatrices est encore plus importante dans le cinéma d’auteur. L’attribution du César à Agnès Varda en 2009 récompense l’un des plus beaux films de l’an passé, Les plages d’Agnès, superbe méditation autobiographique sur le désir et le temps. Le plus beau film actuellement sur les écrans est 35 rhums de Claire Denis (photo), cinéaste culte dans les cercles indépendants anglo-saxons.

L’année 2008 nous a offert de très beaux films réalisés par des femmes, Les grandes personnes d’Anna Novion, l’histoire d’un bibliothécaire (Jean-Pierre Darroussin) en vacances en Suède, où rien ne se passera comme prévu, avec sa fille (Anaïs Demoustier) et Stella de Sylvie Verheyde, où la fille de petits bistrotiers grandit à toutes vitesses dans les années 70 pour faire sa place dans un collège bourgeois parisien.

En 2009, Maïwenn a ouvert la voie avec son attachant bal des actrices, et l’année ne sera pas en reste avec la sortie des prochains films, entre autres, de Marina de Van, cinéaste radicale surtout connue pour les scénarios co-écrits avec François Ozon (Ne te retourne pas), de la comédienne Fanny Ardant (Cendres et sang), de Zabou Breitman (Je l’aimais), le nouveau film de la talentueuse Julie Bertuccelli (auteur du magnifique Depuis qu’Otar est parti), L’arbre, le très attendu Coco d’Anne Fontaine avec Audrey Tautou, et en fin d’année le second métrage de Mia Hansen-Love (auteur du magnifique Tout est pardonné), Le père de mes enfants. Alors bravo, et allez Mesdames !

Tulpan : des choses qui font battre le coeur

Tulpan

L’une des plus belles scènes de ce début d’année provient sans doute du moment où dans Tulpan, l’anti-héros aux grandes oreilles aide une brebis à mettre bas et lave son agneau. “On vit trois fois plus depuis l’invention du cinéma”, disait un adolescent dans le film taïwanais Yi-Yi, et Tulpan, film kazakh de Sergey Dvortsevoy, prouve qu’un bon film est d’abord la découverte d’un monde.

Asa, jeune marin revenu dans ses steppes natales, rêve d’épouser la seule jeune femme célibataire à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, mais elle se refuse sous prétexte qu’il a de grandes oreilles, et surtout qu’il rêve de devenir berger, alors que la mère de la jeune fille rêve qu’elle parte vivre en ville.

Le style documentaire du film offre des scènes magnifiques du quotidien de ces steppes arides d’Asie centrale, où la yourte est installée à cinq cent kilomètres de la première ville. Les hommes s’occupent des troupeaux de moutons et des chameaux, la femme cuisine et s’occupe des enfants. Cette organisation sociale qui n’a probablement pas beaucoup changé depuis des siècles, à part l’intrusion de la radio qui donne des nouvelles du plan Kazakhstan 2030 mis en place par le Président, et des séismes au Japon, est bouleversée par l’arrivée d’Asa, le frère de la femme, qui vient de finir son service militaire dans la flotte Pacifique.

Le jeune homme rêve de devenir fermier, mais il court inutilement après les bêtes, rêvasse à la fille des voisins (distants de plusieurs dizaines de kilomètres), et perd les brebis au moment où elles s’isolent pour mettre bas. Un ami fantasque le pousse à abandonner cette vie difficile et à tenter leur chance en ville. Et le héros de choisir la solution qui fait battre son coeur.

Cycle sado-masochisme : A vos fouets !

Belle de jour - Catherine DeneuveLe sado-masochisme est une invention récente, à peine plus vieille que le cinéma, et cette naissance simultanée a sans doute favorisé une certaine familiarité entre la thématique et le plus réaliste des arts, qui permet au spectateur d’assouvir ses pulsions ou ses fantasmes les plus répréhensibles.

Le cycle Autour du sado-masochisme mené depuis quelques semaines par les MK2 Quai-de-Loire et Quai-de-Seine permet de revoir quelques perles du genre, notamment l’un des plus beaux films du monde, Belle de jour de Luis Bunuel, d’après le roman de Kessel, sur un scénario de Bunuel et Jean-Claude Carrière.

Cette histoire d’une bourgeoise frigide (Catherine Deneuve) habitée par des fantasmes érotiques violentes, qui décide de se prostituer pour les assouvir, est la plus belle symphonie du désir et de la frustration jamais filmée. On y voit Michel Piccoli, libertin, orienter la jeune femme vers la maison de passe, puis lui expliquer le jour où il l’y retrouve qu’il ne la désire plus car ce qui lui plaisait chez elle était qu’elle soit mariée à un boyscout, avant de lui donner un peu d’argent pour offrir des chocolats à son mari.

Lunes de fiel de Roman Polanski raconte la lente décomposition du couple interprété par Peter Coyote et Emmanuelle Seigner, qui organise sa vie en assouvissant les fantasmes les plus débridés, puis déprave lors d’une croisière un couple innocent en voyage de noce, interprété par Hugh Grant et Kristin Scott Thomas, avant le succès de leur couple, beaucoup plus conventionnel, dans Quatre mariages et un enterrement.
Attache-moi est le film qui a révélé le cinéma de Pedro Almodovar en dehors de son pays, ainsi que le talent d’Antonio Banderas et Victoria Abril. Dans cette histoire, un jeune homme kidnappe une actrice de films pornographiques, persuadé qu’elle tombera amoureuse de lui, puis lui fait l’amour en l’attachant. Cette variation autour du célèbre syndrôme de Stockholm est aussi le symbole d’une Espagne libérée du franquisme, où la movida a explosé avec davantage de virulence que d’autres mouvements cinématographiques toutes les portes de la morale et des bonnes moeurs, avant d’imposer les premiers travestis dans un succès international avec Tout sur ma mère.

Le sado-masochisme au cinéma est finalement la pulsion naturelle d’une époque et de pays en manque de souffrance violente, comparée à celle vécue par les générations passées ou les pays en guerre. Pis-aller d’une époque pacifiée,il permet de dépasser les interdits en restant confortablement à sa place. Mais les coups de fouet et les lancers de boue chez Bunuel ou la corde chez Almodovar continuent à ébranler le champ de la morale, et à étendre celui du mystère.

Watchmen : puissance des mythes du XXe siècle

Watchmen - Les Gardiens - Malin Akerman et Patrick Wilson

La sortie de Watchmen rappelle que les plus grandes innovations artistiques américaines du XXe siècle proviennent sans doute moins de la littérature et du cinéma que des comics, ou romans graphiques, inventeurs des super-héros (Superman, Batman, Spiderman, etc.), qui font désormais partie des mythes les plus puissants créés au cours du dernier siècle. Il est pourtant difficile d’admettre en France que Watchmen (1986-1987), d’Alan Moore (dont l’importance pour la bande dessinée contemporaine est comparable à celle de Picasso en peinture, Godard en cinéma ou Bob Dylan en musique) et Dave Gibbons, est considéré par le Time Magazine comme l’une des plus grandes oeuvres littéraires de langue anglaise du siècle écoulé.

L’adaptation cinématographique est un bel hommage aux super-héros déchus d’Alan Moore, utilisés par le gouvernement pour rétablir l’ordre et gagner la guerre du Vietnam, puis détestés par la population qui les perçoit comme de simples pantins du pouvoir. On y voit Rorschach, sans doute le personnage le mieux réussi du film, enquêter sur la mort du plus violent et cynique des super-héros, le Comédien, un ancien de la guerre du Vietnam exclu du groupe des Watchmen, ou Gardiens, après avoir tenté de violer l’une d’entre eux, Sally Jupiter (interprétée par Carla Gugino, l’excellente comédienne de Snake Eyes de De Palma et Sin city). Rorschach remonte patiemment la piste du complot organisé pour supprimer les super-héros.

Les mauvaises habitudes du cinéaste, Zack Snyder, héritées de son passé de réalisateur de films publicitaires, plombent parfois le récit de scènes d’une rare vulgarité ou d’un montage saccadé comme s’il était terrorisé par l’idée de prendre son temps. La contemplation est pourtant l’un des aspects-clés majeurs de l’oeuvre d’Alan Moore, notamment pour le personnage de Docteur Manhattan, créature bleue translucide capable de se transférer d’un bout à l’autre de l’univers après avoir été désintégrée par accident au cours d’une expérience nucléaire, et qui prononce l’une des plus belles déclarations d’amour à la vie jamais écrite : “We gaze continually at the world and it grows dull in our perceptions. Yet seen from another’s vantage point, as if new, it may still take the breath away.”

Les super-héros postmodernes d’Alan Moore ont finalement les mêmes problèmes que les humains dont ils sont censés se distinguer : ils ont des rhumatismes, des opinions politiques, sombrent dans l’alcoolisme, sont incapables de maîtriser leurs superpouvoirs, etc. “Une horloge sans horloger” dit le Docteur Manhattan en parlant de l’univers. Et Watchmen est bien l’une des plus grandes oeuvres de la littérature par sa manière de s’emparer du plus puissant mythe créé au XXe siècle, les superhéros, dont il y a fort à parier qu’ils auront autant d’influence au cours des siècles à venir qu’Ulysse depuis deux mille ans, pour dresser le bilan d’un siècle où la recherche des meilleurs a donné naissance à tous les extrêmes de l’histoire de l’humanité.

Harvey Milk : la liberté fait violence

Harvey Milk - Sean Penn et Diego Luna

Gus Van Sant, le cinéaste des hommes qui marchent dignement vers la mort (Gerry, Elephant, Last days), a trouvé un sujet de choix avec Harvey Milk, qui raconte l’histoire du premier homme politique américain ouvertement homosexuel, assassiné avec le maire de San Francisco en 1978 par l’un de ses collègues du conseil municipal aux motivations demeurées mystérieuses (homophobie, refoulement, manipulation, frustration…).

Le cinéaste qui maîtrise les règles de narration hollywoodienne sait nous raconter l’histoire d’un homme qui a défendu au cours des dix dernières années de sa vie les droits de sa communauté, et plus largement les droits de tout adulte à disposer librement de son corps, contre les lobbies les plus réactionnaires de la vie politique américaine. Les images d’archives qui rappellent la croisade du sénateur Briggs, menée il y a à peine plus de trente ans avec succès dans de nombreux Etats, pour bannir les homosexuels de l’enseignement, comme dans l’Allemagne nazie, sont particulièrement effrayantes.

Il n’est pas non plus facile de filmer les grises arcanes du pouvoir,  et Gus Van Sant traverse rapidement les passages obligés de la vie politique pour se concentrer avec son excellent opérateur Harris Savides sur les couleurs du milieu gay du San Francisco des années 70, avec une brochette d’acteurs impressionnante : Emile Hirsch, qui jouait sous la direction de Sean Penn dans Into the wild, James Franco (le méchant de Spider Man), ou l’ambigu Josh Brolin (No country for old men). La différence s’exprime par toutes les manières de manifester ou de vivre l’homosexualité depuis les années 70, du refoulement jusqu’aux drag-queens et aux transsexuels. Sean Penn délivre bien sûr une interprétation très réaliste, très Actor’s studio, à la démesure d’un personnage courageux, provocateur et extravagant comme Harvey Milk.

Mais le film intéresse surtout par la manière dont il raconte la violence que la différence exerce sur chacun d’entre nous, qu’elle soit d’ordre culturelle, ethnique, religieuse ou sexuelle. La plus fervente opposition aux droits gays provient d’une chanteuse populaire très conservatrice, Anita Bryant, qui entame une croisade contre tous ceux qu’elle considère comme déviants : prostituées, homosexuels, Juifs et Musulmans. “Comment allez-vous faire pour identifier les homosexuels ?” demande un militant au sénateur Briggs qui veut les chasser de l’enseignement. Quelle est la différence qui te fait peur, doit se demander le spectateur ? Les meilleurs films du XXe siècle ont abordé les grandes interrogations humaines d’un point de vue universel, comme si leur message valait pour toutes les cultures : l’inné et l’acquis, le bien et le mal, l’amour et le désir, etc. Les grandes oeuvres modernes parlent de la différence culturelle, religieuse, ethnique ou sexuelle. Bienvenue au XXIe siècle.