Inland : Tariq Teguia, un nouveau géographe mental

InlandLe paroxysme de la représentation du thème ultramoderne de l’individu qui tend la main à un immigré clandestin semble avoir été atteint par la sortie, cette semaine, du très beau film algérien Inland de Tariq Teguia, tourné en numérique et avec une équipe réduite dans l’ouest et le sud de son pays.

L’histoire est celle d’un topographe envoyé en mission dans les plaines de l’ouest d’Oran, qui découvre dans la caravane qui lui sert de domicile une réfugiée noire africaine, avec laquelle il entreprend, à sa demande, de traverser le Sahara pour la ramener chez elle.

Le thème a récemment donné lieu à de nombreux films, mais qui souffraient tous plus ou moins, malgré leur grande qualité pour certains, de leur manière de psychologiser le geste de leur héros : dans Frozen River, une Américaine faisait passer des réfugiés chinois sur la frontière canadienne pour nourrir sa famille, dans Gran Torino, Clint Eastwood se sacrifie pour une famille Hmong afin d’expier les crimes qu’il a commis pendant la guerre de Corée, dans Welcome, Vincent Lindon apprend à nager à un jeune réfugié kurde irakien pour impressionner son ex-femme, combler le vide dans sa vie, puis découvrir sa part d’humanisme, etc.

Inland de Tariq Teguia, disciple autoproclamé du philosophe Gilles Deleuze, invente un nouveau territoire mental où le personnage n’est plus mu par des raisons, ou piégé par l’incommunicabilité comme dans les années 60, mais comme le dit bien l’excellent comédien qui interprète le rôle principal (Kader Affak), parce qu’il était “à moitié là”. On se rappelle que l’interprétation traditionnelle de L’étranger d’Albert Camus veut que Meursault tue l’Arabe à cause du soleil, alors qu’une analyse approfondie du roman permet d’extraire le sous-texte d’une histoire qui raconte le meurtre colonial d’un Musulman armé d’un couteau par un pied-noir armé d’un revolver.

Inland

Dans Inland, le soleil semble confirmer l’absurdité du monde, mais il ouvre sur un nouveau territoire mental, parsemé de lignes dépourvues d’horizon, où la seule solution semble être de continuer à marcher, comme ces deux philosophes de café dont les conversations parsèment le film, qui espèrent que le XXIe siècle sera celui des femmes, avant de traverser à pied un désert de cailloux. Tariq Teguia s’empare avec un cadre rigoureux et une lumière caressante de toutes les thématiques brûlantes du monde méditerranéen actuel (le terrorisme islamique, le délire sécuritaire, la mixité linguistique, le chômage, etc.) pour dresser une cartographie de l’âme qui semble ouvrir des territoires insoupçonnés pour le cinéma contemporain.

Tokyo Sonata : Symphonie pour les temps modernes

Tokyo Sonata

Kyoshi Kurosawa, le cinéaste japonais de la transformation de l’humanité en spectres (Cure, Kaïro), livre l’une de ses oeuvres les plus poétiques avec Tokyo Sonata, qui raconte le destin d’une famille tokyoïte de classe moyenne en quatre mouvements. L’allegro raconte le licenciement brutal du père de famille, chassé par la délocalisation des fonctions administratives de son entreprise en Chine, où il sera remplacé par trois personnes pour le prix de son salaire. Dans l’adagio, l’homme, brisé, cache la situation à sa femme, qui fait tout ce qu’elle peut pour tenir son foyer, où l’aîné distribue des tracts publicitaires dans la rue, et le plus jeune se découvre une passion pour le piano.

Le menuet bouleverse la vie des quatre protagonistes, le père pris sur le vif en agent d’entretien dans un supermarché par sa femme, celle-ci s’enfuit avec un cambrioleur (Koji Kakusho, l’acteur fétiche du cinéaste depuis Cure), l’aîné s’engage dans l’armée et le plus jeune fugue après que son père lui interdise de pratiquer le piano.

Tokyo Sonata plonge au coeur des frustrations et de la quête schizophrénique du bonheur générées par la vie moderne. Le père refuse l’épanouissement de ses fils au nom de ce bonheur, mais il vit dans le mensonge, et plus généralement les mâles ne sont plus capables de grand chose dans ce film, pas même de réussir un cambrioloage. On admirait dans les meilleurs films du cinéaste la manière dont ses personnages vivaient leur déshumanisation (Cure), ou résistaient contre cette fatalité (le terrifiant Kaïro, où un virus répandu par internet transformait les humains contaminés en fantômes). Face à tout cela, Tokyo Sonata s’attarde sur le courage des femmes, l’espoir des enfants et la sonate Clair de lune de Debussy. Cher Kyoshi Kurosawa, mon père japonais, je vous embrasse les deux mains du fond du coeur.

Cycle Audrey Hepburn : tomber amoureux de l’actrice

Ariane - Gary Cooper et Audrey Hepburn

Billy Wilder, qui a réalisé deux beaux films avec la comédienne, racontait que dans la vie, celle-ci était une belle personne, mais que quand elle se trouvait au milieu d’un plateau de cinéma, sous les projecteurs, tout le monde tombait amoureux de Miss Audrey Hepburn. Le cycle offert par l’Action Ecoles à cette immense comédienne permet de revenir sur quelques chef-d’oeuvres qui ont jalonné sa carrière.

Honneur aux débuts avec Billy Wilder, Sabrina raconte l’histoire d’une jeune femme de milieu modeste, amoureuse du fils (William Holden) du patron de son père, qui la trompe. Trahie au cours d’une fête, elle se réfugie dans un garage, fait tourner le moteur de toutes les voitures et se laisse endormir dans la fumée des pots d’échappement, jusqu’à ce qu’elle soit sauvée par Humphrey Bogart. Bogey n’a pas été agréable avec Audrey Hepburn pendant le tournage car il voulait imposer sa femme Lauren Bacall dans son rôle, mais Billy Wilder a tenu bon. Et s’il est difficile de croire en l’amour des deux personnages dans de telles conditions, du moins le spectateur se laisse éblouir par le moindre battement de cils de Mademoiselle Hepburn.

Le second film de Billy Wilder avec l’actrice, Ariane (Love in the afternoon, photo), a le charme des films américains tournés à Paris par de vrais francophiles. Audrey Hepburn, fille d’un détective (inspiratrice du Doinel de Baisers volés ?) interprété par Maurice Chevalier, apprend en espionnant son père qu’un homme menace de tuer un playboy américain (Gary Cooper) de passage à Paris. Elle court au Ritz se jeter dans les bras du cowboy, ce qui détrompe le mari. Le génie de Billy Wilder se remarque particulièrement dans une scène où le comédien s’enivre dans sa chambre en écoutant un disque dans lequel Audrey Hepburn raconte des amourettes imaginaires, alors qu’un groupe de musiciens tziganes le suit au fur et à mesure qu’il tombe amoureux de la jeune femme.

Charade est une comédie sophistiquée de Stanley Donen avec Cary Grant où l’actrice a de nouveau l’air plus française que la plupart des comédiennes de ce pays, sur fond de règlements de comptes à l’issue de la seconde guerre mondiale.

Vacances romaines de William Wyler, avec Gregory Peck, pour lequel elle fut Oscarisée en 1954, évoque l’amour sur un Vespa entre une princesse et un journaliste dans Rome.

Diamants sur canapé de Blake Edwards est presque une déclaration d’amour à la belle sur fond d’amour des diamants, où elle interprète la chanson immortalisée Moon River de Mancini.

Le seul regret provient de l’absence, dans la rétrospective, de My fair lady, où Mademoiselle Hepburn, roturière infiltrée dans la haute société britannique, se fendait d’un “Move your bloody ass” sonore lors d’une course de chevaux. Audrey Hepburn, où la seule comédienne qui faisait fondre même en étant vulgaire.

Action Ecoles, 23 rue des Ecoles, Paris, 08 92 68 05 98 – 01 43 25 72 07, Métro Maubert-Mutalité

Les trois royaumes : la Chine par-delà le bruit et la fureur

Les 3 royaumes - Lin Chi-Ling

John Woo, le spécialiste mondial des chorégraphies guerrières sur musique au violon (A toute épreuve, Volte face), a trouvé un sujet de choix avec l’histoire de cette bataille qui en l’an 208 de notre ère opposa trois armées chinoises au lieu dit de la Falaise rouge. Pour son retour au pays après vingt ans d’absence, le cinéaste hong-kongais emprunte à la pyrotechnie hollywoodienne et au romantisme de la littérature classique chinoise pour offrir un spectacle flamboyant sur les mauvaises raisons qui mènent les hommes à la guerre.

Soit un empereur Han manipulé par son général pour faire la guerre dans le sud à deux princes rebelles, Liu Bei et Sun Qan, guidé par son fidèle vice-président Zhou Yu (Tony Leung Chiu Wai, l’acteur élégant de A toute épreuve, In the mood for love, Lust Caution, etc.). Le spectateur occidental éprouvera quelques difficultés à frayer son chemin dans la quantité de noms de guerriers dont nous abreuve le récit, mais il n’aura aucun mal à se laisser envoûter par un récit composé, comme dirait Louis-Ferdinand Céline, de 3/4 de sang et 1/4 de flûte.

C’est justement un morceau de flûte de pan qui émeut les soldats et les détourne un instant de leurs obligations militaires. “De la poésie en treillis, mais de la poésie quand même”, disait Jean Rochefort à propos des films de Pierre Schoendorffer. Les contempteurs habituels de la Chine seront déçus car si la mise en scène des Trois Royaumes célèbre naturellement l’héroïsme et le sacrifice, elle met surtout en avant la suprématie de la ruse sur la force, et des femmes sur les hommes. L’intrépidité de la belle Chilin Ling (photo) n’est pas la moindre surprise de ce film qui rappelle au final, comme l’écrivait si bien Jack London, que “l’histoire de l’homme, c’est d’abord l’histoire de l’amour de la femme.”

L’aventure de Mme Muir : le triomphe de l’esprit sur le corps

L'Aventure de Mme Muir - George Sanders et Gene TierneyJoseph Mankiewicz, le cinéaste autoproclamé des histoires où « la vie bousille les scénarios » (Eve, La comtesse aux pieds nus, Le limier, etc.) a signé une inoubliable ode à la vie et à l’imaginaire avec L’aventure de Mme Muir, où la divine Gene Tierney (Laura, Péché mortel), veuve anglaise retirée au bord de la mer, se prend d’amitié, puis d’amour, pour le fantôme du marin qui occupait précédemment la maison, interprété avec l’élégance surannée de Rex Harrison (My fair lady, Infidèlement vôtre).

Tout contribue dans ce film à procurer l’envoûtement du spectateur, de la musique lyrique de Bernard Herrmann, le musicien attitré de Hitchcock, aux éclairages poétiques de Charles Lang (Règlement de comptes, Certains l’aiment chaud), en passant par les interprètes, dont l’apparition à l’âge de neuf ans de Natalie Wood (West side story, La fièvre dans le sang) dans le rôle d’une étudiante prête à se fiancer (sic), et l’imparable George Sanders (Eve, Rebecca), le seul comédien capable de dire sérieusement : « Les plus beaux poèmes sur le printemps anglais ont été écrits en Italie. »

Gene Tierney promène sa grâce sur les plages de l’Atlantique, dans les rues de Londres pour trouver un éditeur au manuscrit écrit sous la dictée de son amant fantôme, puis dans sa maison hantée où elle pense être la seule à pouvoir converser avec le revenant. Elle croit un instant en l’amour avec un vivant lorsque le perfide George Sanders sème des signes annonciateurs d’aventure, mais la trahison l’enferme dans son imagination dont elle est sauvée en partageant ses souvenirs. Rarement aura-t-on aussi bien filmé l’autonomie des vies rêvées par rapport à celles que l’on a l’impression de vivre.

Filmothèque du Quartier Latin, 9 rue Champollion, Paris, 01 43 26 84 65, métro Cluny, Odéon

24 City : communisme et capitalisme en leur miroir

24 City

L’une des questions les plus intéressantes soulevées par la crise actuelle consiste à se demander quel degré de libéralisme et d’inégalité est dangereux pour l’économie et la démocratie. Le film chinois 24 City de Jia Zhang-Ke rappelle aussi que le communisme est un système de négation de l’individu au profit de la collectivité.

Ce docufiction consacré aux destins des anciens ouvriers de l’usine d’armemement de Chengdu (“petite” ville du centre-ouest peuplée de 4 millions d’habitants) raconte notamment l’histoire de cette femme retraitée qui, lors d’une excursion en bateau sur un fleuve avec ses collègues, s’est retrouvée obligée d’abandonner son enfant descendu à terre car il n’était pas retourné au bateau à l’issue de la pause réglementaire. L’usine 420 de Chengdu a été construite loin des mers en pleine Guerre de Corée, et sa mission classée secret défense, construire des moteurs d’avion de chasse, ne souffrait aucune entorse à la règle. Mais l’éloignement des risques de guerre sur le continent asiatique a sonné le glas de ce site destiné à être transformé en complexe immobilier de luxe.

C’est le destin des Chinois bouleversés par la transition entre le maoïsme et le capitalisme sauvage que filme 24 City, comme la précédente fiction du cinéaste, Still Life, qui s’attachait aux ravages écologiques et humains liés à la construction du barrage des Trois Gorges. 24 City présente une succession de portraits d’ouvriers de l’usine 420, interprétés par de vrais ouvriers ou des comédiens, notamment la star chinoise Joan Chen (photo), ex-égérie du cinéma maoïste émigrée avec succès aux Etats-Unis (Twin Peaks, Le dernier empereur, Lust, Caution, etc.).

Alors chacun s’arrange comme il peut avec les mutations extraordinaires vécues par la Chine depuis les années 80, les plus opportunistes ou chanceux, comme cette fille ouvrière qui s’apprête à prendre la gestion d’un restaurant panoramique, étant obnubilés par l’idée de “gagner beaucoup, beaucoup d’argent.” Les bâtiments de l’ancienne usine s’effondrent sur le son de l’Internationale et la propreté clinique du capitalisme s’infiltre dans les moindres recoins du projet immobilier de luxe baptisé 24 City en référence à un poème classique chinois qui célèbre l’union de l’âme et du monde dans la ville de Chengdu. A l’heure où même la poésie est susceptible d’être transformée en marque, 24 City impose la puissance des visages d’anonymes qui n’ont rien à vendre.

Une nuit à New-York : stratégie pour oublier son ex

Une nuit à New York - Kat Dennings et Michael CeraVous cherchez à oublier votre ex-petit(e)-ami(e), mais toutes les personnes présentées par votre entourage vous laissent indifférentes ? Une Nuit à New-York de Peter Sollett est fait pour vous.

On y suit les aventures rocambolesques d’une bande de lycéens banlieusards en virée à New York. Michael Cera (Juno, Supergrave), flanqué des co-musiciens gays de son groupe de rock, est approché par une belle ténébreuse, Kat Dennings, qui veut prouver à sa meilleure amie (la Lolita exhibitionniste de Broken flowers de Jim Jarmush) qu’elle a un copain. Or celle-ci n’est autre que l’ex que le jeune homme ne parvient pas à oublier.

C’est sur cette intrigue aussi mince qu’un SMS que le réalisateur bâtit l’un des films les plus annonciateurs du printemps, avec sa tournée de tous les oiseaux de nuit de New York, du musicien Devandra Banhart croisé chez l’épicier aux plus extravagants clubs rock et transformistes. Michael Cera promène sa tête d’ahuri dans les rues de la Grosse Pomme, et apprend à regarder le beau visage de la jeune femme qui le dévore des yeux, mais sait aussi l’envoyer promener lorsqu’il s’appesantit trop sur son ancienne petite amie. Et ce sont les amis gays du héros qui poussent la jeune femme à passer au modèle adulte de soutien-gorge pour conquérir le jeune empoté.

Une nuit à New York raconte finalement l’apprentissage d’un homme à la symbolique féminine. Et puisqu’il faut être deux pour danser le tango, le spectateur qui a la chance d’assister à l’enregistrement, dans un célèbre studio de musique, du premier orgasme clitoridien de Kat Dennings, n’a pas perdu son temps.

The chaser : Serial-killer, une affaire coréenne

The Chaser

The chaser de Na-Hong Jin apporte une nouvelle preuve de l’OPA pratiquée par le cinéma coréen sur le film de tueur en série, qui était le secteur de prédilection, jusqu’à il y a une dizaine d’années, et à part M. Le Maudit de Fritz Lang, du cinéma américain. Il a fallu d’un chef-d’oeuvre adapté d’un fait divers, Memories of murder de Joon-Ho Bong en 2004, pour “tuer” le genre en racontant comment la recherche du premier tueur en série de l’histoire de la Corée du Sud avait évolué de la même manière que l’histoire de ce pays, la police recherchant d’abord un monstre, puis un intellectuel pervers, et enfin un être insignifiant.

The chaser ressuscite le genre du film de tueur en série en s’inspirant de la plus célèbre affaire de tueur en série du pays, l’histoire d’un homme qui a séquestré, torturé et tué plus d’une dizaine de call-girls avant d’être arrêté par la police. L’histoire est racontée du point de vue d’un ancien policier devenu proxénète qui surveille les prostituées qu’il envoie sur le trottoir, surtout depuis qu’il soupçonne deux d’entre elles d’avoir été vendues à un autre réseau de prostitution.

Lorsqu’une troisième prostituée disparait mystérieusement, notre antihéros plonge dans la nuit de Séoul à sa recherche, d’abord pour retrouver son abominable gagne-pain, puis par pitié pour la si jolie petite fille de la jeune femme. Le film s’engage alors dans un monde où tout se vend, le pouvoir, les corps, l’affection et la police, et où les pires éléments sont libres comme l’air par la grâce de l’incompétence et des stratégies politiques.
Le réalisateur réussit même à renouveler le genre de la poursuite en remplaçant les habituelles courses en voiture par des courses à pied rendues encore plus effrayantes par leur banalité. Le tueur en série est arrêté, mais il refuse de dire où sont les corps, et l’on suit la tentative de sa dernière proie pour couper la corde qui la retient et s’échapper. La maîtrise de tous les domaines du cinéma (image, son, direction d’acteurs, montage, effets spéciaux, etc.), qui n’a pas d’équivalent en France, à part peut-être chez Pascal Laugier dans Martyrs, soulève finalement une question inédite : allons-nous devoir demander la nationalité coréenne pour faire de bons films ?

La fille du RER, où victime devient une identité

La Fille du RER - Emilie Dequenne

Les tensions identitaires en France donnent régulièrement lieu à des événements tragiques ou simplement tristes, comme l’histoire de cette jeune femme non juive qui a prétendu avoir été victime d’une agression antisémite, il y a quelques années. On comprend l’intérêt d’un artiste pour ce qu’un fait divers dévoile de la société dans laquelle il survient, de Stendhal avec Le rouge et le noir à Gus Van Sant avec Elephant, qui s’inspirait du massacre survenu dans un lycée américain par deux de ses élèves en s’intéressant la vie de tous ses protagonistes avant le drame, plutôt qu’à l’événement en lui-même.

La manière de filmer de manière sensuelle et évanescente le couple Emilie Dequenne/Nicolas Duvauchelle, qui se rencontre sur les bords de Seine en faisant du roller, est caractéristique du cinéaste sensible des Roseaux sauvages, mais l’ombre du cinéaste américain plane sur la manière dont la mise en scène rassemble les différents éléments du fait divers. Soit Jeanne (Emilie Dequenne), une jeune chômeuse résidant en banlieue, qui postule pour un emploi chez un grand avocat juif parisien (Michel Blanc), un ancien soupirant de sa mère (Catherine Deneuve). Après que son petit ami soit mis en examen dans une affaire de trafic de drogue, elle se mutile et affirme à la police qu’elle a été agressée par une bande de jeunes sous prétexte qu’ils avaient trouvé la carte de visite de son avocat juif dans son sac.

Mais là où les personnages de Gus Van Sant avançaient sans se plaindre vers le tragique événement qui concluait Elephant, ceux de La fille du RER, surtout les jeunes, passent leur temps à accuser les autres de leurs problèmes : Jeanne en veut à son petit ami de lui avoir caché ses trafics, celui-ci prétexte qu’il a vendu de la drogue pour pouvoir vivre avec elle. Simon (Matthieu Demy), le fils de l’avocat, accuse les médias, puis l’Etat d’avoir construit l’affaire de l’agression. Il en veut à son ex-femme (l’extraordinaire comédienne israélienne Ronit Elkabetz) de l’avoir quitté, à son père d’avoir étouffé ses désirs d’être peintre, etc.

Le cinéaste est un grand observateur de l’évolution des jeux du désir, et la séquence de séduction des deux jeunes gens à la webcam est d’une modernité étonnante. Il connait aussi les frustrations des adultes et leurs actes manqués, comme quand Catherine Deneuve fait faux bond à son ancien soupirant, aux portes de l’église Saint-Eustache, par peur d’affronter le changement du regard à travers le douloureux passage du temps. Les histoires secondaires semblent finalement l’intéresser davantage que son intrigue principale, dont le dénouement intervient trop facilement, dans le faste d’une maison au bord d’un lac dont le propriétaire, qui n’aime pas la campagne, ne semble pas capable d’apprécier le charme. André Téchiné butte finalement sur la limite qui sépare un film sur une dépressive d’un film dépressif.

Gran Torino/Welcome : l’avenir de deux pays d’immigrés

Gran Torino - Clint Eastwood et Ahney Her

Le cinéma indépendant, notamment américain, s’intéresse beaucoup depuis quelque temps à la question des immigrés, avec de beaux films comme Frozen River, The visitor ou Eden à l’ouest de Costa-Gavras, mais un nouveau pas a été franchi avec deux films à gros budget actuellement sur les écrans : Gran Torino de Clint Eastwood et Welcome de Philippe Lioret.

Les deux films partagent de nombreux points communs. Réalisés de manière classique, à l’encontre des tics du cinéma contemporain, ils privilégient une narration linéaire autour de laquelle gravitent deux ou trois personnages principaux, dans une lumière crépusculaire qui rappelle la peinture d’Ed Hopper, que ce soit pour Tom Stern, le fidèle chef-opérateur de Clint Eastwood (Mystic River, Million dollar Baby), ou Laurent Dailland, directeur de la photographie du magnifique Est/Ouest de Régis Wargnier, qui comportait comme Welcome une scène d’évasion en pleine mer, mais à l’époque d’un autre mur.

Gran Torino et Welcome s’accordent aussi par leur problématique commune, un vieil américain raciste et désabusé (Clint Eastwood) qui adopte un jeune Hmong victime d’un gang dans le premier, un Français d’âge mûr (Vincent Lindon), individualiste et lâche, qui apprend à nager à un jeune Kurde désireux de se rendre en Angleterre dans le second.  Welcome - Vincent Lindon et Firat AyverdiAlors bien sûr, et c’est là où nous voulons en venir, et que nous demanderons aux lecteurs qui n’ont pas vu ces films de changer de site ou d’assumer ce qu’ils vont lire, les deux films ne finissent pas du tout de la même manière. Dans Gran Torino, Clint Eastwood retourne complètement son image de vengeur en se faisant tuer pour faire arrêter les membres du gang qui terrorisent ses voisins. Le message est clair : la vieille Amérique doit laisser de la place aux nouveaux immigrants. Dans Welcome, le jeune Kurde ne parvient pas à rejoindre les côtes anglaises, mais le courage de Simon a changé le regard de son ex-femme qui entamait une procédure de divorce.

Lors de l’avant-première de Welcome le 10 mars à l’UGC Ciné Cité des Halles (la 77e à laquelle participaient le cinéaste et son comédien principal depuis trois mois), Philippe Lioret a expliqué qu’il avait commencé à écrire l’histoire avec le romancier Olivier Adam et son co-scénariste Emmanuel Courcol. Olivier Adam, qui s’était beaucoup intéressé à la question des immigrants coincés à la frontière Manche, a consacré une autre oeuvre à ce sujet, le scénario de Maman est folle, un téléfilm de Jean-Pierre Améris avec Isabelle Carré.

Maman est folle racontait comme Welcome l’histoire d’un couple de classes moyennes bouleversé par l’intrusion d’un immigré clandestin, mais dans le film d’Ameris c’est la mort de l’immigré qui permet au couple de se reformer (le mari du personnage interprété par Isabelle Carré est défavorable à ce qu’elle aide un immigrant qui est écrasé au cours d’un contrôle de police). En un sens, la mort de l’immigré favorisait le happy-ending en ramenant la mère à la raison (comme le titre l’indique, son environnement pense qu’elle aide les immigrés parce qu’elle est folle) et à ses enfants, pour finir le film sur une image d’Epinal redoutable en ce qu’elle contredisait tout ce que le film racontait.

En revanche, dans Welcome c’est le courage de Simon, mis en examen pour héberger le jeune Kurde en situation irrégulière, qui change le regard de son ex-femme (Audrey Dana), une bénévole qui aide les clandestins, sur lui. Et Vincent Lindon de porter, à la fin du film, le visage de la France contemporaine, qui a adhéré mollement au discours en vogue de peur de l’autre depuis la fin des années 90, avant de se demander s’il ne serait pas temps de changer de méthode pour accueillir ses immigrés.