Hunger de Steve McQueen : Violence illégitime, chute de la démocratie

Hunger

La critique du modèle démocratique occidental, renouvelée depuis le fiasco de l’invasion irakienne par l’armée américaine, apparaît sous un nouveau jour avec le film Hunger de Steve McQueen. Cette histoire de grève de la faim entamée au début des années 80 par des membres de l’armée de la république irlandaise du Nord qui revendiquaient le statut de prisonnier politique auprès de la Grande-Bretagne, et se traduisit par la mort de neuf d’entre eux, place tous les pays face à leurs contradictions dès qu’il s’agit de juger leurs cultures minoritaires, ou régionales.

La mise en scène très artistique de Steve Mc Queen met l’accent sur l’usage du corps dans la lutte politique, qui évolua pour les détenus de l’IRA de la grève de l’hygiène, qui est l’occasion de scènes insoutenables au cours desquelles les prisonniers recouvrent leurs cellules d’excréments, à la grève de la faim et l’abominable et interminable déchéance des corps. Il est possible d’ergoter sur le parti-pris très esthétique du film, et cette course au plus long plan-séquence qui n’intéresse que quelques cinéphiles d’Europe et de Navarre, mais l’intérêt du film réside particulièrement dans l’évolution du regard de l’opinion concernant l’usage de la violence d’Etat, dont Max Weber disait qu’il était le seul détenteur de la “violence légitime”.

La brutalité des geôliers britanniques (dont 16 seront exécutés par l’IRA) à l’égard des prisonniers irlandais rappelle la fragilité du modèle démocratique dès lors que l’Etat use d’autant, voire de davantage de violence, que le modèle qu’il condamne. Or Hunger insiste sur le fait que cette sauvagerie d’Etat était manifestement cautionnée par le gouvernement de Margaret Thatcher qui ne voyait que des terroristes en les membres de l’IRA. Le film fait alors clairement référence à la manière dont le terroriste est progressivement devenu le seul être sur lequel une part importante de l’opinion accepte l’usage de la violence, comme ce fut le cas aux Etats-Unis pendant les deux mandats de l’administration Bush qui tolère l’usage de la torture sur les prisonniers accusés d’actes, ou de préparation d’actes, de terrorisme.

Il est bien connu depuis au moins Serge Daney qu’un film nous regarde au moins autant qu’on le regarde, et Hunger regarde bien entendu la France dans la manière dont elle considère ses mouvements régionaux, en particulier en Bretagne, en Corse ou au Pays Basque, et ses cultures minoritaires originaires de l’extérieur de ses frontières actuelles. La récente interpellation brutale de l’ancien directeur du journal Libération à son domicile a ému, au cours de ces derniers jours, l’ensemble de la presse. L’usage de méthodes sauvages, que l’opinion croyait réservée aux seuls délinquants, sur un patron de presse, a brusquement focalisé l’agenda médiatique sur les violences exercées par des policiers peu scrupuleux. La violence la plus dangereuse pour la démocratie est finalement celle susceptible d’être utilisée de manière illégitime par les forces de l’ordre.