La mouche de David Cronenberg (1986) est-il l’ancêtre des super-héros contemporains ?

 

“Malheur aux peuples qui ont besoin de héros.”

Bertolt Brecht

“En me promenant un jour dans les rues de Bologne, j’ai vu ce graffiti sur un mur : “Ni mythe, ni héros.” Quelle tristesse…”

David B., préface au Tengû Carré

Il est étonnant de voir à quel point le monstre né de la fusion entre Jeff Goldblum et une mouche dans le film homonyme de David Cronenberg donne un sentiment de déjà-vu, comme disent nos cousins anglo-saxons, tant les Batman de Tim Burton, Spider Man de Sam Raimi, Hellboy de Guillermo del Toro (dont le 2 est attendu cet automne en France, et dont nous dirons probablement beaucoup de bien dans ces lignes), Batman de Christopher Nolan (dont la suite The dark Knight, Le chevalier sombre, sort cet été) ou Hulk de Louis Leterrier (qui sort la semaine prochaine), semblent avoir goûté à la source du personnage né du remake d’un film d’horreur de série B des années 50.

La créature du film de Cronenberg semble constituer la transition parfaite entre les superhéros et les monstres des années 70, et ceux des années 90, lorsque les frontières entre bien et mal se sont estompées après la chute du Mur de Berlin, et encore davantage après les attentats du 11 septembre. Fini Superman en slip d’une rare laideur qui sauvait la planète sans se poser de question. Le héros contemporain doit composer avec son étrangeté (Batman est à moitié autiste), sa difformité, voire sa franche laideur (Hellboy, Hulk), et, comme diraient les Grecs, son hubris, c’est-à-dire la manière dont il utilise de son pouvoir avec excès (Batman, Spiderman, Hellboy, etc.).

La créature “Brundle-fly” (la mouche Brundle, nom du personnage interprété par Goldblum) marche sur le plafond de son appartement, comme plus tard Spiderman, fait peur à son entourage du fait de sa laideur (insoutenable, l’auteur de ces lignes faisant partie des trouillards qui détournent la tête au cinéma lors des scènes d’horreur), comme Hellboy et Hulk, et devient une créature dangereuse lorsqu’il apprend que son ex-compagne Geena Davies veut se débarrasser de l’enfant qu’elle porte en elle. Avant de quitter sa compagne, la mouche lui explique qu’elle aimerait devenir le premier “animal politique”, c’est-à-dire le premier insecte capable de dépasser sa condition animale pour composer avec l’humanité. Cette phrase apparaît aujourd’hui comme un manifeste du superhéros des années 90 et 2000, qui cherche à adapter ses pouvoirs aux besoins de la cité dans laquelle il évolue.

David Cronenberg s’intéresse davantage aux racines du mal qu’à la bonne conscience du bien, mais il a, en décrivant l’humanité des monstres, ouvert un champ infini de perspectives pour exprimer la difficulté à appréhender la frontière ténue qui sépare le vice de la vertu.

Pour les amateurs de Paris Ciné Villette

“Le meilleur film serait celui où le personnage à l’écran tirerait de vraies balles sur le spectateur.”

Samuel Fuller (1911-1997)

Qui n’a pas hurlé, en présence de quelques milliers de spectateurs sur la pelouse de la Villette à Paris, lorsque Ugo Tognazzi prenait dans La grande Bouffe la mine de Marlon Brando dans Le Parrain, le jour de la mort de celui-ci, qui n’a pas vu un couple faire l’amour au milieu de cette même foule pendant la projection de L’empire des sens de Nagisa Oshima, qui n’a pas frémi lorsque Klaus Kinski sur le plus grand écran d’Europe déclarait qu’il était, seul sur son radeau de conquistador perdu au milieu de la jungle amazonienne, Aguirre, “Der Zorn Göttes”, ou la colère de Dieu, qui n’a pas ri lorsque Katherine Hepburn dans Philadelphia Story (le film préféré de Marion Cotillard), dans les bras de James Stewart transi amoureux d’elle, se moquait de son ex  Cary Grant, celui-là n’a encore qu’une faible idée du pouvoir d’envoûtement des foules et de la capacité de celle-ci à retourner dans la chambre chaude de l’enfance, dans l’antre des contes qui berçait les rêves d’avant la lutte.

L’édition 2008 sera payante, mais elle n’empêchera pas de voir Greta Garbo rire demain soir (Ninotchka), Gene Tierney apparaître comme un songe à Dana Andrews le 5 août (heureux ceux qui n’ont pas encore vu Laura), Lauren Bacall remuer les hanches pour le plaisir d’Humphrey Bogart le 7 août (Le port de l’angoisse), Penelope Cruz résister à un monde dominé par les hommes le 1er août (Volver), Meryl Streep dire à Clint Eastwood qu’elle ne supporterait pas d’être sa maîtresse le 25 juillet (Sur la route de Madison), Ava Gardner danser pieds nus le 17 août (La comtesse aux pieds nus), ou Marylin Monroe s’interposer entre Clark Gable et ses chevaux le 27 juillet (The Misfits).

Juifs, Chrétiens et Musulmans de Méditerranée : ce que nous apprend Valse avec Bachir d’Ari Folman

“Sans avoir besoin d’être un fanatique de la pitié, tout en reconnaissant la nécessité biologique et psychologique de la souffrance pour l’économie de la vie humaine, on n’en a pas moins le droit de condamner la guerre dans ses moyens et ses buts, et d’aspirer à la cessation des guerres.”

Sigmund Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915)

Il n’est pas inintéressant, alors que s’ouvre le projet utopique d’Union pour la Méditerranée, de voir quels signes nous apporte le cinéma sur ce sujet. Le film Valse avec Bachir de l’Israélien Ari Folman ouvre sur la charge imaginaire des vingt-six chiens tués par un ancien soldat israélien lors de son service, à chaque fois que sa troupe devait entrer dans un visage palestinien. La grande originalité de ce superbe film d’animation réside dans le choix de la psychanalyse et des rêves, autant que de la poésie, pour tenter de comprendre ce qui s’est passé dans les camps de Sabra et Chatila, au Liban, où furent massacrés plusieurs milliers de Palestiniens par des phalangistes chrétiens, sous la surveillance passive de l’armée israélienne commandée par Ariel Sharon, en 1982.

Valse avec Bachir lève le voile sur l’horreur des guerres menées au nom de la religion et du territoire au Proche-Orient, sur l’immense culpabilité des soldats israéliens embrigadés dans une guerre du Liban reconnue aujourd’hui comme une invasion, et sur la lenteur du processus de reconnaissance des crimes commis au cours de celle-ci. La psychanalyse et la poésie sont la voie choisie par Ari Folman pour revenir sur une guerre qu’il a volontairement chassée de son esprit, et l’accouchement progressif de la mémoire, et des horreurs refoulées, apporte une nouvelle preuve du génie du cinéma à donner des pistes pour aider à cerner l’incompréhensible, ou plutôt l’inacceptable.

La question du destin commun des Juifs, Chrétiens et Musulmans est indissociable de l’histoire du cinéma, étant donné l’importance des Juifs dans la construction de celle-ci à Hollywood, et du choix récurrent de la passion du Christ dans les premières décennies du cinéma comme pierre d’achoppement entre les producteurs juifs et le public chrétien. Les amateurs de Ben-Hur (1959), n’ont pas oublié que l’interprète Charlton Heston de ce héros juif, résistant aux Romains, qui allait embrasser la nouvelle religion suite à sa rencontre avec le Christ, tombait amoureux de la magnifique comédienne palestinienne Haya Harareet, et que le même Ben-Hur triomphait des Romains dans l’arène (Ach, la course de chars…) sur un pur-sang arabe.

Alors que la route de Ben-Hur croise celle d’un homme parti à la rencontre du Messie, le héros explique qu’il ne croit pas en Dieu car il ne croit pas aux miracles. “Toute la vie est un miracle” rétorquait le vieil homme. Il n’est pas non plus interdit de s’émouvoir de cette parole d’un soldat qui explique dans Valse avec Bachir qu’à la sortie du camp palestinien de Sabra, il a vu un enfant lever les bras, qui lui a rappelé cet enfant juif du ghetto de Prague. Et sans être un “fanatique de la pitié”, comme disait Tonton Freud, on sait depuis Rousseau que la pitié est bien le premier mouvement qui mène de soi aux autres.

Queen and country, une bande-dessinée au coeur du monde

“Fritz Lang avait eu tout le loisir de découvrir la vie aux Etats-Unis. Et, comme toujours, il absorbait tout ce qui était neuf et intéressant pour lui. Il lisait tout ce qui lui tombait entre les mains, surtout les journaux, pour apprendre l’anglais et aussi pour comprendre la mentalité du pays. Il devait toujours affirmer que c’était des comics (BD) qu’on apprenait le plus, car on y trouvait une vision pénétrante et condensée de la vie américaine, du caractère américain, de l’humour américain, complètement différents de ceux des peuples européens.”

Fritz Lang par Lotte H. Eisner

Il n’est pas difficile de reconnaître, au début de ce mois de juillet à Paris, les fans de la bande-dessinée Queen and country (Reine et pays) de l’Américain Greg Rucka, qui met en scène une espionne britannique du nom de Tara Chace (phonétiquement “chase”, c’est-à-dire “la chasse”), dont le troisième tome est attendu ce mois-ci. Ces admirateurs transis passent leur temps à se retourner dans la rue, parlent plusieurs langues, ont un sens aigu de la solitude et de la paranoïa, rêvent de renverser le dictateur du Zimbabwe pour y favoriser le retour de la démocratie, ou de sauver tel chef d’affaires russe kidnappé en Géorgie.

On sait l’importance de la culture des bande-dessinées aux Etats-Unis, où les célèbres super-héros ont tous fait l’objet d’adaptations cinématographiques à grand succès. Mais Tara Chace est éminemment contemporaine en ce que sa condition héroïque se double d’un sens du tragique, comme Jason Bourne interprété dans la trilogie par Matt Damon. Tara Chace a des problèmes de coeur, elle se sent coupable de la mort de ses jeunes coéquipiers au combat, et elle n’hésite pas à venger une amie d’université dont les galipettes filmées servent aux services secrets français à faire chanter son père, un puissant industriel britannique.

Il est surtout impressionnant de voir à quel point Queen and Country a conscience du monde dans lequel il vit, vertu qui n’est malheureusement pas tellement courante, tant les auteurs ont généralement vingt and ou plus de retard sur leurs contemporains, puisque nombre d’entre eux passent leur vie à ressasser leur enfance. Greg Rucka nous tend un miroir passionnant et troublant en mettant en scène une guerre entre les services secrets français et britanniques de ces deux puissantes démocraties qui mettent leurs forces aux services de puissants industriels, la lutte entre administrations britanniques au sujet du Zimbabwe, ou les interactions entre politique économique de l’Union Européenne et espionnage industriel, en l’occurrence en Géorgie.

Greg Rucka, dont les bande-dessinées offrent de formidables sujets et idées à adapter au cinéma, est un esprit éclairé en ce qu’il refuse d’accepter l’idée occidentalo-centriste d’une prétendue “fin de l’histoire”. Le domaine de la lutte s’est tout simplement étendu, et il fallait cette littérature de la colère et de la joie pour démontrer que le monde continuait à tourner.

Pourquoi les Russes font-ils d’excellents méchants hollywoodiens ?

Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. je crois que j’ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal.”

Fedor Dostoïevski, Les carnets du sous-sol

Moins on voit, plus on croit. Il ne faut jamais imposer sa vision au spectateur, plutôt l’infiltrer petit à petit.”
Jacques Tourneur, Positif, novembre 1971

Ca serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.”
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

La sortie simultanée des DVD de Les promesses de l’ombre de David Cronenberg et de La nuit nous appartient de James Gray, sortis en salle en 2007, confirment l’excellente position prise par les Russes pour occuper la place du mal absolue dans le cinéma hollywoodien, alors que celle du nazi allemand semble à bout de souffle. Même Indiana Jones se bat aujourd’hui contre les Russes (de l’ère soviétique), alors que son opposition aux nazis avait occupé le premier et le troisième épisode de la saga dans les années 80, à une époque où les Russes n’avaient plus grand chose à opposer aux Américains, mais où Spielberg jugeait que l’Allemagne nazie n’avait pas livré tous ses secrets.

Certains autres peuples ont occupé brièvement une place de premier choix dans l’univers hollywoodien, comme les Français (dans Master and Commander, à l’époque où les Etats-Unis en voulaient à Jacques Chirac de s’être opposé à leur glorieuse aventure irakienne), les Arabes (True Lies, The kingdom, Les rois du désert, etc. mais ces méchants sont extrêmement caricaturaux, et très en-deçà des instigateurs du 11 septembre en termes de puissance anxiogène) ou les Chinois (Les infiltrés de Scorsese, mais sans réussir à faire des acteurs chinois des personnages aussi inquiétants que Jack Nicholson).

Rien n’y fait, un méchant sera aujourd’hui russe ou ne sera pas. Dans Les promesses de l’ombre, Viggo Mortensen incarne un policier infiltré dans la mafia russe de Londres, qui n’hésite pas à violer les jeunes femmes qui alimentent son trafic, et à les tuer lorsqu’elles deviennent dérangeantes. Vincent Cassel interprète un héritier dégénéré de cette famille, instable et violent. La force de ces personnages provient de leur familiarité car tous ces personnages sont d’autant plus inquiétants qu’ils nous ressemblent.

Dans La nuit nous appartient, Joaquim Phoenix est un patron de boîte de nuit new-yorkais qui opère pour la mafia russe combattue par son frère policier interprété par Mark Wahlberg. Il devient indicateur de la police le jour où son frère est abattu. La mafia, qui ne connaît pas son histoire familiale, propose à Joaquim Phoenix d’investir dans le trafic de drogue. La scène magistrale au cours de laquelle il visite le lieu où la cocaïne est préparée ressemble à une véritable descente aux enfers, opaque, sombre et glaciale.

L’image de la Russie sur le plan international reste globalement négative du fait des nombreux assassinats de journalistes qui s’y sont pratiqués au cours des dernières années, de la répression impitoyable qui sévit en Thchétchènie, et de l’implication probable des services secrets russes dans l’exécution de l’ex-espion Alexandre Litvinenko à Londres. La culture russe du secret et de la résolution violente des conflits offrent finalement un formidable champ d’investigation au cinéma mâture qui sait que le mal n’a pas nécessairement un autre visage que le bien.

Devine qui vient dîner ce soir ? Obama

L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible.”

Paul Klee

 

A ceux qui estiment que le cinéma, et plus généralement l’art, ne servent à rien, sinon de divertissement, il sera toujours tentant de mettre dans les dents (pour rester poli) le DVD du film Devine qui vient dîner ce soir ? réalisé par Stanley Kramer en 1967. En effet, il n’est pas interdit de parler de prémonition dans cette histoire de bobos de San Francisco, lui (Spencer Tracy) propriétaire d’un journal influent, elle (Katherine Hepburn, peut-être la plus grande comédienne de l’histoire du cinéma), propriétaire d’une galerie d’art, dont les principes se heurtent à la réalité lorsque leur jolie fille unique leur présente celui qu’elle aime et désire épouser plus que tout, Sidney Poitier (qui est noir).

Il fallait toute l’élégance et l’immense talent de Sidney Poitier pour tenir tête à ses futurs beaux-parents, immenses comédiens, et soutenir sans craindre le ridicule (à l’époque, le mariage entre Blancs et Noirs est interdit dans plusieurs Etats américains) que sa compagne souhaiterait que leurs enfants deviennent présidents des Etats-Unis, alors qu’il se contenterait pour sa part qu’ils soient Secrétaires d’Etat.

Deux ans plus tard, Martin Luther King était assassiné, mais 40 ans plus tard, Barack Obama est en passe d’être élu premier président noir et métisse des Etats-Unis, né d’un père Kenyan et d’une mère Américaine qui épousa en seconde noce un Philippin. Les sondages créditent le démocrate de dix ans d’avance sur son adversaire républicain, qui a certes eu la bonne idée de déclarer qu’il ne verrait pas d’un mauvais oeil que les Etats-Unis soient encore en Irak dans un siècle.

Si la fonction de l’art relève du dévoilement, alors Stendhal nous apprit qu’une femme pouvait se cultiver (Le rouge et le noir, 1830, première femme décrite dans une bibliothèque), Baudelaire et Flaubert qu’elles éprouvaient au moins autant de désir que les hommes (Les fleurs du mal et Madame Bovary, 1857), Proust que les nerveux sont le sel de la terre (A la recherche du temps perdu), Godard que toute image est un mensonge, Gainsbourg que le langage est un jeu, et il faut rendre à Kramer d’avoir vu le soleil se lever pour l’affirmation des noirs à l’égalité avec les blancs. Angela Davies, ex-leader des Black Panthers (avec lequel mon ami Gérard Mesguich affirme avoir dansé à Alger dans les années 70), remerciait Sidney Poitier d’avoir expliqué que l’affirmation des noirs sur la scène publique passerait par la conquête de la culture populaire. Nous saurons cet automne si la prophétie de Devine qui vient dîner… était réalisable.