La sensualité de Johnny Guitar (1953) : Joan Crawford, priez pour nous !

Certains courent après l’or et l’argent, d’autres achètent le plus de bêtes possibles pour avoir le plus beau troupeau de la région, et il y a ceux qui ont une faiblesse pour le whisky et les femmes.” Sterling Hayden (Johnny Guitar), in Johnny Guitar (1953).

Au début de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo emmène la fille de sa compagne au cinéma pour lui montrer Johnny Guitar de Nicholas Ray et lui apprendre “à vivre un peu moins dans un monde d’abrutis”. Ce western au titre trompeur, dont la véritable héroïne est Joan Crawford, salué aussi bien par Sergio Leone (le scénario d’Il était une fois dans l’ouest lui doit énormément), Truffaut, Scorsese et Wim Wenders (qui reprend une phrase du film dans la scène clé de Paris, Texas), est l’une des plus belles lumières de l’histoire du cinéma.

Joan Crawford a acheté un terrain sur lequel devra passer la ligne de chemin de fer qui traversera la région. Les propriétaires locaux, qui refusent de perdre une once de pouvoir sur leur territoire, lui déclarent la guerre. Elle leur fera face courageusement, sans sacrifier un seul de ses idéaux. La question posée par le film résonne encore aujourd’hui : Comment une femme peut-elle demeurer féminine tout en se faisant respecter dans un monde dominé par les hommes ?

La réponse provient de la sensualité débordante de chaque plan du film, renforcée par le rouge à lèvres flamboyant de Joan Crawford et le déploiement des couleurs primaires dans le film, l’utilisation permanente des armes comme symbole sexuel (les hommes n’arrêtent pas de caresser leurs revolvers, les femmes se servent du leur pour imposer l’égalité de leur sexe) et la circulation du désir entre les quatre protagonistes principaux, Joan Crawford, Sterling Hayden, le Kid et la propriétaire terrienne.

Le pauvre Tom, l’adjoint timide de Joan Crawford, meurt sans avoir pu sauver celle dont il était probablement amoureux. Alors qu’il s’éteint au milieu d’une foule, sa dernière phrase est : “tout le monde me regarde. C’est la première fois de ma vie que j’ai le sentiment d’être important”. Nicholas Ray nous rappelle la principale fonction du cinéma : rendre leur dignité aux humiliés, tels Raimu, boulanger cocu, dans la dernière scène de La femme du boulanger, Iermolaï dans La Cerisaie de Tchekhov (“La cerisaie, elle est à moi., qui marchais pieds nus dans la neige…”) ou Juliette Binoche dans Bleu, qui finit de composer la symphonie inachevée de son mari pour sortir de son ombre, et lui pardonner par là-même son infidélité.

Alors que les propriétaires cherchent à chasser Joan Crawford de son bar, celle-ci leur répond “j’ai bien l’intention d’être enterrée ici… au XXème siècle.” Le droit de vieillir et d’aimer, comme Winona Ryder et Kate Winslet âgées dans Edward aux mains d’argent et Titanic, pour lutter contre le jeunisme et l’amnésie.

Comment filmer la vie après la mort ?

Voilà une question passionnante, car il n’est pas tout de se préparer à la vie après la mort, ou d’en refuser la possibilité, mais on peut aussi filmer cette situation.

– La vie empire : Vaudou (I walked with a zombie, 1943) de Jacques Tourneur, La nuit des morts-vivants (1970) et Zombie (1983) de Romero ont prouvé que la vie après la mort représentait le début de sérieux ennuis, la condition de zombie étant pour Romero vouée à retourner dans les lieux que les vivants prenaient plaisir à fréquenter, en l’occurence les supermarchés. On remarquera que les morts-vivants ont été à l’origine d’un cinéma fantastique à caractère politique, comme le manifeste la fin de La nuit des morts-vivants, lors de laquelle d’affreux chasseurs texans abattent comme un chien le seul survivant de l’invasion qui est… noir. Dans Zombie, le seul survivant à l’épidémie de zombisme est également noir, ce qui permet de conclure que le nouvel Adam aura cette couleur de peau (thématique reprise par Alfonso Cuaron en 2007 dans Les fils de l’homme, qui fait d’Eve une noire).

– Le purgatoire : La vie ne règle pas nécessairement les problèmes, et il arrive que les vivants soient invités à réparer leurs conneries durant quelques semaines ou mois. Ghost de Jerry Zucker, Sixième sens de M. Night Shyamalan et Les autres d’Alejandro Amenabar exploitent le filon des fantômes qui soldent les comptes avant le repos éternel.

– La vie rêvée des vivants : Les fantômes peuvent aussi peupler les rêves des vivants, comme dans Festen (1996) de Thomas Vinterbergh, où la jeune femme qui s’est suicidée rend une visite nocturne à son frère pour le consoler.

 

– Les lumières du paradis : Les évocations du paradis sont rarement convaincantes, à moins d’insister sur une forte lumière comme le fait Kieslowski à la fin de Bleu par exemple, mais il faut surtout admirer la mystique de l’eden dans le dernier plan de 2001, L’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick : un foetus astral, au milieu des étoiles, au bout de l’aventure humaine, qui nous rappelle que la seule vie après la mort qui nous restera à jamais accessible est finalement celle des êtres humains qui nous survivront.

 

La visite de la fanfare d’Eran Kolirin : comment filmer l’amitié entre Arabes et Israéliens ?

 

La visite de la fanfare est l’un de ces films qui ont l’avantage de comporter une scène d’anthologie. Dans cinquante ans, on continuera à commenter ce plan séquence au cours duquel un jeune officier égyptien, Khaled (Saleh Bakri) apprend à un jeune Israélien comment consoler, caresser et embrasser la jeune femme qui se trouve à ses côtés. Comme nous l’avait si bien appris Chaplin, la tendresse et l’effet comique qui se dégagent de cette scène valent mieux que tous les discours politiques, mais là réside sans doute le pouvoir du cinéma de mettre à bas les frontières géographiques et psychologiques pour penser les rencontres entre les cultures.

Soit la fanfare militaire d’Alexandrie, qui doit jouer un concert au Centre culturel de Petah Tikva, et se retrouve par une erreur de prononciation dans une ville perdue au milieu du désert israélien, Beth Atikva. Au cours de la soirée, les musiciens se lieront avec les autochtones désespérés par leur condition, notamment Ronit Elkabetz (qui a déjà illuminé plusieurs films de sa présence, notamment le très beau film israélien Mariage tardif), en jeune femme qui trompe son ennui dans les bras des hommes de passage.Sur un canevas propice à de multiples chocs des cultures entre les officiers droits dans leurs bottes et leurs costumes et les jeunes gens désoeuvrés de cette ville fantôme (dont Ronit Elkabetz dit “il n’y a rien ici, pas de centre culturel arabe, pas de centre culturel israélien, pas de culture”, un ami à elle concluant : “la zone”), Eran Kolirin brode des scénettes douces amères, dans lesquelles les préjugés entre Egyptiens et Israéliens remués par l’histoire récente des deux peuples laissent progressivement la place, sinon à l’amitié, du moins à un respect mutuel qui est la base du dialogue.

Dans La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche, le bateau-restaurant de Slimane porte à sa proue d’un côté le nom de Source, de l’autre celui de Sour (c’est-à-dire “Mur” en arabe), la lettre “C” étant effacée. De la même manière, chaque personne qui s’intéresse aux relations entre Arabes et Israéliens, et plus généralement entre Juifs, Chrétiens et Musulmans, devra décider ce qu’il préfère dépeindre, du mur ou de la source.

 

Le meilleur acteur de Titanic ? Le bateau

Les comédiens volent la vedette aux réalisateurs depuis le début de l’histoire du cinéma. Ceux-ci leur rendent bien, à l’image de James Cameron qui déteste les acteurs. Un jour où Arnold Schwarzenegger lui demandait son avis sur une scène qu’il venait de jouer, James Cameron lui répondit : « C’est de la merde, mais c’est tu as fait le mieux qu’un humain pouvait faire. » De la même manière, le jour où Jean Renoir est arrivé à Hollywood alors qu’il fuyait la guerre en Europe, John Ford l’accueillit et lui dit en excellent français : « Mon cher Jean Renoir, bienvenue à Hollywood. Et laissez-moi vous dire une chose : les acteurs, c’est de la merde ! ». Enfin, si je puis me permettre d’apposer mon expérience à ces noms prestigieux, je fus moi-même repris par un spectateur lors de la projection de mon premier film L’étoffe des songes, alors que je déclarais que les acteurs étaient un élément à prendre en compte dans la préparation d’un film, au même titre que la musique, la photographie, le montage, le décor ou les costumes. Après m’être excusé de cette remarque un peu cuistre, j’ai bien entendu affirmé toute mon admiration pour les acteurs, ayant tout bonnement renoncé à ce métier après une suite d’expériences mitigées dans ce domaine, et étant persuadé que d’autres que moi seraient bien mieux aptes à remplir cette fonction.

Dans Titanic pourtant, le meilleur acteur du film reste selon moi, malgré toute l’admiration que j’ai pour Kate Winslet, le bateau (celui qui coule). La manière dont le paquebot parade dans le port du Havre, fait le beau sur l’eau, grince contre l’iceberg, ploie, plie, geint, saigne, prend l’eau, étouffe, implose, explose, puis disperse ses restes pour sauver trois ou quatre survivants (dont Kate Winslet) reste selon moi l’une des plus belles expériences de jeu d’acteur, de composition de l’histoire du cinéma. Bien sûr, on peut regretter une certaine adolescence dans le traitement des personnages de ce film, mais si l’on admet que la qualité d’un film doit être jugée en fonction de sa mise en scène, alors Titanic est un grand film.

 

Filmer les chansons (d’amour)

L’imminence d’un important événement religieux propice aux chansons en famille et la sortie récente du DVD des Chansons d’amour, joli film de Christophe Honoré sorti au printemps 2007, avec entre autres Louis Garrel, Ludivine Sagnier, Clotilde Hesme et Chiara Mastroianni, nous amène à nous demander comment nos amis cinéastes, qui ne pas les moins dégourdis, filment nos stars qui chantent (bien ou mal d’ailleurs).

  • Les films “en chanté” : l’expression de Jacques Demy consacre les comédies musicales, de Singing in the rain de Stanley Donen aux Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy en passant par Traquenard de Nicholas Ray, dans lesquelles la musique, la danse et les chansons sont l’occasion de célébrer la beauté du monde. Christophe Honoré innove dans Les chansons d’amour, en utilisant le genre pour une histoire de deuil – une jeune femme quitte l’histoire avant la première moitié du film- et en faisant chanter des amateurs, ce que Woody Allen avait déjà fait dans Tout le monde dit I love you. On retient Louis Garrel chanter “Delta Charlie Delta” en sortant à l’aube du commissaire de police, et le trio amoureux Garrel/Hesme/Sagnier dans les rues de Paris, mais on regrette la dernière chanson du film qui sonne comme du Goldman (ce qui nous est arrivé de pire en chanson française, à l’exception de Michel Sardou, hors catégorie avec sa chanson sur les immigrés).
  • Le dialogue chanté : Certains amateurs de comédies musicales se sont amusés à inclure des chansons au milieu des dialogues, comme le fait Jean-Luc Godard dans Pierrot le fou, où à deux reprises Anna Karina entame la chansonnette (“nous ne nous aimerons pas toujours mon amour” et “ma ligne de chance”) face à un Jean-Paul Belmondo au sommet de sa classe et son talent. La chanson est probablement enregistrée en son direct dans l’appartement, le piano ayant été ajouté au montage.
  • La chanson filmée : On a oublié ce que faisait Jeanne Moreau en Allemagne dans Jules et Jim, mais tout le monde se souvient du “Tourbillon de la vie”. Le charme de la scène et sa résonnance dans le film en font l’une des scènes majeures de l’histoire du cinéma. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre de mettre une chanson dans mon film Les moissons. Boy meets Girl who plays the guitar, and cut !