Frantz Fanon, écrivain anticolonialiste loué par Arcand et Spielberg, inconnu en France

A la fin du beau film de Denys Arcand Les invasions Barbares, primé à Cannes, aux Césars et aux Oscars, les amis réunis pour dire adieu à leur vieil ami interprété par Rémy Girard, atteint d’un cancer incurable, se rappellent toutes les idéologies en -isme que les rêves de révolution leur ont fait adorer au cours des années 70 : marxisme, existentialisme, communisme, féminisme, etc. L’un des personnages interprété par Yves Jacques, extraordinaire acteur de théâtre et de cinéma québécois, se rappelle qu’ils ont lu “Frantz Fanon et sont devenus anticolonialistes”. Quand Avner, agent du Mossad interprété par Eric Bana dans Munich, noue des contacts avec des cercles occultes pour trouver les adresses des commanditaires de la prise d’otage de Munich 72, il se retrouve dans l’immense appartement d’une gauchiste verbeuse dont les murs sont décorés d’une photo de… Frantz Fanon..

Mais qui est Frantz Fanon (1925-1961) ? Psychiatre et écrivain Antillais francophone célébré dans le monde entier, mais quasiment inconnu en France, il s’est révolté contre la colonisation de l’Algérie, où il était en poste en tant que psychiatre, avant d’étendre ses rêves de décolonisation à toute l’Afrique, puis à tous les peuples opprimés.Révolté par la manière dont les Européens (1 million de personnes en 1060) traitait les Musulmans d’Algérie (9 millions à la même époque), il a écrit des textes d’une rare violence sur la colonisation avant de démissionner de son poste de psychiatre et d’entrer dans la clandestinité en Tunisie, où il participa à la rédaction d’un journal qui allait devenir célèbre dans la lutte contre la colonisation, El Moudjahid.

Il écrit en 1957, alors que l’usage de la torture contre les indépendantistes est nié par l’Etat français : “La torture en Algérie n’est pas un accident, ou une erreur, ou une faute. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer, de violer ou de massacrer.”Alors les optimistes diront que “Nul n’est prophète en son pays”. Bien entendu. Mais il est regrettable que ce grand écrivain francophone, dont la violence des poèmes rappelle ceux d’Aimé Césaire, poète de la Négritude, mouvement proche du surréalisme, d’affirmation de la couleur noire dans les années 30, soit si méconnu en France. L’anticolonialisme n’a jamais été une valeur très en vogue dans ce pays, mais d’autres auteurs, tel Sartre qui préfaça un ouvrage de Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, eurent une meilleure aura. Il est regrettable de penser que la difficulté de la France à adopter des Noirs intellectuels et le déni des crimes commis en Algérie par l’armée française et les pieds noirs entravent encore la reconnaissance de ce grand homme et auteur.

Chabrol et le cloisonnement des classes sociales

 

 

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La sortie d’un excellent Chabrol (né en 1930) cet été, La fille coupée en deux, avec Ludivine Sagnier, Benoît Magimel, François Berléand et Mathilda May, nous impose de parler de la manière dont ce cinéaste de la Nouvelle Vague, compagnon de route de François Truffaut et Eric Rohmer, décline depuis Le beau Serge (1958) l’affrontement des classes sociales, à une époque où l’on voudrait nous faire croire qu’elles ont disparu. Une fois de plus, Chabrol nous raconte que les classes sociales sont entièrement cloisonnées et qu’elles ne communiquent entre elles que de manière violente (ce que raconte également, bien que d’une toute autre manière, Irréversible (2002) de Gaspard Noé et Amours chiennes (2000) du réalisateur mexicain Alejandro Gonzales Inarritu).

En effet, l’héritier de bonne famille interprété par Benoît Magimel ne s’intéresserait pas à Ludivine Sagnier si celle-ci ne commençait pas par refuser ses avances, et leurs relations seront très violentes, jusqu’à ce qu’elles aboutissent au meurtre de François Berléand par Benoît Magimel.

Cette étanchéité des classes sociales n’est pas nouvelle dans le cinéma de Chabrol. Dans La cérémonie (1995), l’affrontement des bonnes interprétées par Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert se terminait par un massacre. Dans Le boucher (1970), le personnage génialement interprété par Jean Yann, rentrait de la Guerre d’Algérie où il avait commis des massacres et ne pouvait s’empêcher de continuer à tuer – il ne réussissait pas à dépasser sa condition. Dans Que la bête meure (1969), Michel Duchaussoy, un écrivain breton, manipule Caroline Cellier pour retrouver l’assassin de son fils, interprété par un Jean Yann diabolique en garagiste pervers . Une fois de plus, choc des classes : le dîner familial où Yann humilie toute sa famille devant un Duchaussoy écoeuré est un sommet.

 

 

 

Photo: Roberto Frankenberg

 

 

Mon ami Jacques Demy

Je me suis rappelé le jour où j’étais assis à côté d’Agnès Varda au Théâtre de l’Odéon il y a quelques mois combien j’aimais les films de Jacques Demy (Madame Varda était sa compagne). Mon ami Gérard Mesguich estimait que le cinéma français ne s’était pas relevé de la disparition de Jacques Demy et de Robert Bresson. J’ai moins d’affinités avec l’oeuvre du second, mais je garde des souvenirs très forts de Lola (1961) (où l’on voit bien sûr le Katorza, qui en tant que Nantais a été ma cinémathèque), Les demoiselles de Rochefort (1967) (pour les soeurs Dorléac, Michel Piccoli, Gene Kelly, etc.) et Peau d’âne (1971) (pour Mademoiselle Deneuve et Delphine Seyrig bien sûr, paix à son âme).

Alors que les acteurs n’ont généralement dans un film d’autre choix que d’allumer une cigarette ou de boire un verre pour donner de la consistance à leur personnage, Jacques Demy leur donnait autant de possibilités de jeu que leur en offrait leur corps. Acteurs de tous les pays, Unissez-vous ! Exigez de vos cinéastes, ces grands gamins autistes (dont je suis) qui apprennent le cinéma entre leur lecteur DVD et les logiciels de montage et d’effets-spéciaux, qu’ils regardent et filment vos mains, vos cheveux, votre nez, vos yeux, votre bouche, vos épaules, votre pointrine, vos hanches et vos pieds !

She’s a femme fatale

Qu’est-ce qu’une femme fatale ? La femme fatale est une femme, donc, qui séduit les hommes et cause leur perte. Circé des temps modernes, la plus célèbre femme fatale de l’histoire du cinéma est la fameuse Loulou de Pabst, interprétée par Louise Brooks (dans le rôle d’une sacrée garce), dont la coiffure est toujours à la mode alors que le film date de 1928 (mes grands-mères étaient encore mineures). Dans L’Aurore (1927) de Murnau, souvent considéré comme l’un des dix chefs-d’oeuvre du cinéma, une femme vampirisait un pauvre paysan naïf. 

 Les subtilités de la femme fatale sont apparues dans le réalisme poétique français, où la femme qui vampirise n’est plus toujours maîtresse de son pouvoir de séduction : Michèle Morgan tombe amoureuse de Jean Gabin et provoque sa perte dans Quai des Brumes (1938) de Carné et Remorques (1939) de Grémillon. Enfin, la femme fatale prendra véritablement son essor durant et surtout après la guerre mondiale dans le cinéma américain, probablement pour éloigner le spectateur des tentacules des femmes-qui-créent-des-problèmes. 

La pérennité de la femme fatale tient probablement au fait qu’elle représente le sujet cinématographique par excellence, même si ses traits se sont affinés au fil du temps et grâce aux cinéastes sensibles à la condition des femmes. On distingue globalement trois types de femmes fatales : 

 – Une perverse ou une folle qui abuse de son pouvoir de fascination sur les hommes. Joan Bennett interprète une véritable garce dans La rue rouge (1945) de Fritz Lang, dans lequel elle présente ses pieds et tend son vernis à ongle à un peintre misérable interprété par Edward G. Robinson, auquel elle déclare “tiens, ce sera ta meilleure oeuvre d’art”. Jean Simmons joue une folle qui envoûte Robert Mitchum dans Un si doux visage (1952) d’Otto Preminger. 

– Une victime du regard que les hommes portent sur elle. Celle-ci est débordée par son charme car elle a du mal à assumer le succès que lui apporte sa beauté. Comme dit la mère d’une jeune femme arriviste assassinée dans Naked City (1948) de Jules Dassin (le père de) : “I wish my daughter were born ugly”. La victime tombe aussi sur des hommes violents, tels Yvonne de Carlo dans Criss Cross (sublime scène de danse où De Carlo envoûte son ex interprété par Burt Lancaster) et Gloria Grahame dans Règlement de compte (où elle est défigurée après avoir reçu le contenu d’une cafetière bouillante à la figure). 

– Une maline qui sait tirer parti de son pouvoir de séduction. La plus célèbre représentante de cette catégorie est Gene Tierney dans Laura (1944), qui a fasciné plusieurs générations de cinéphiles. La plus complexe des catégories de femmes fatales a également pris le visage de Sharon Stone dans Casino. 

Il n’existe pas de limite à l’expression d’une femme fatale puisque le simple fait de filmer un visage de femme est censé envoûter le spectateur. Si ce n’est pas le cas, changez de film. 

Mon père ce Truffaut

J’aime François Truffaut comme j’aime mon père qui s’appelle François. Il est le seul parmi les cinéastes auteurs d’une oeuvre importante dont je me sois attaché à voir tous les films. Je commence à savoir quel genre de film je souhaite réaliser, mais je sais depuis longtemps que mon imaginaire a grandi avec :

– la course de Jean-Pierre Léaud sur la plage et la répression du plaisir (“Chabrol, cessez vos pitreries) dans Les 400 coups

– la chanson de Bobby Lapointe et les seins de Michèle Mercier dans Tirez sur le pianiste

– Oskar Werner chantant la Marseillaise et Jeanne Moreau faisant de la bicyclette dans Jules et Jim

– les jambes de Françoise Dorléac dans La peau douce

– les hommes qui récitent les livres après les avoir appris par coeur dans un paysage envahi par la neige dans Fahrenheit 451

– la vengeance implacable de Jeanne Moreau dans La mariée était en noir

– le monologue de Delphine Seyrig dans Baisers volés (“toutes les femmes sont extraordinaires, chacune à leur tour” tout homme rêverait d’être déniaisé comme Jean-Pierre Léaud dans ce film)

– le dialogue devant la cheminée entre Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo dans La sirène du Mississipi (“même si tout cela doit finir mal, je suis enchanté de vous connaître Madame”)

– Les morsures de L’enfant sauvage

– La déception de Claude Jade dans Domicile conjugal (“j’aurais bien aimé aussi être ta femme”)

– L’agonie dans Les deux anglaises et le continent (“j’ai la bouche pleine de terre”)

– Charles Denner en dératiseur catholique et vierge (sic) matant les magazines pornos sur le devanture d’un kiosque dans Une belle fille comme moi

– Le monologue de Truffaut dans La nuit américaine (“Un film, c’est un train qui file dans la nuit)

– La détresse d’Adjani dans L’histoire d’Adèle H. (pour lire aussi le poème d’Hugo sur son autre fille Léopoldine, morte noyée dans un accident de bateau : “elle avait pris ce pli dans son âge enfantin/ de venir dans ma chambre un peu chaque matin”)

– L’ingéniosité des enfants dans L’argent de poche

– Le diagnostic du médecin dans L’homme qui aimait les femmes (“on a inventé le travail car on ne peut pas faire l’amour toute la journée”)

– La prise de conscience du temps perdu par Truffaut dans La chambre verte (“Je connais plus de morts que de vivants”)

– La sagesse de Jean-Pierre Léaud dans L’amour en fuite

– La colère de Depardieu, le courage de Deneuve et la lumière d’Almendros dans Le dernier métro

– La passion dans La femme d’à côté

– Fanny Ardant passant devant le soupirail de la cave dans laquelle est caché Jean-Louis Trintignant, qui rompt sa solitude en observant les jambes des passantes dans Vivement dimanche.

 

Pourquoi j’aime la série “Les bleus”

Il semblerait que la meilleure surprise de la rentrée télévisuelle nous provienne de la série “Les bleus”, dont les deux premiers épisodes, après le pilote il y a quelques mois, ont été diffusés mercredi 19 septembre sur M6.

Certes les personnages sont archétypés, mais pas moins que ne l’étaient ceux de la commedia dell’arte ou de Molière, et sans doute la commedia dell’arte moderne contient une célibattante qui fait passer sa carrière avant ses histoires de coeur, un homosexuel qui cache ses désirs par peur des préjugés, un beur qui fait de longues études et rêve de devenir ministre pour rendre leur dignité à ses parents humiliés par cent-cinquante ans de discours racistes, un jeune homme qui se demande chaque jour de quel côté de la loi se situe son avenir.

Ensuite, les auteurs des Bleus ont eu l’intelligence d’appliquer la règle de Lubitsch et Billy Wilder, à savoir retourner les préjugés pour mieux les ridiculiser. Dans Certains l’aiment chaud de Billy Wilder, avec Marilyn Monroe, Jack Lemmon et Tony Curtis, les deux derniers, musiciens, se déguisent en femmes pour échapper à la mafia de Chicago. Dans Les bleus, le beur est un intellectuel, l’héritier de bonne famille est réellement amoureux d’une ex-star du porno et la jeune policière quitte ses missions parce que son fils s’est blessé à l’école.

Le ton de la série est donné dès les premières minutes où M’hamed Arezki et Raphaël Langlet sont pris en flagrante discussion cinéphilique sur Basic Instinct, suite à quoi leur chef leur dit “Oh, Godard, Truffaut, allez bosser !” Depuis combien de temps n’avait-on pas entendu le nom de ces deux illustres cinéastes à une heure de grande audience télévisuelle ?

Enfin, la série est l’occasion de voir le plus grand espoir du cinéma, la comédienne Kahina Carina, dans le rôle de la soeur de M’hamed Arezki.

Steven Spielberg : qui sont les miens ?

Il est normal que la famille soit le pilier d’un peuple d’immigrants. le cinéma classique hollywoodien exalte depuis ses origines l’importance des liens familiaux, aussi bien dans les westerns flamboyants de John Ford que les comédies romantiques de Frank Capra. Interrogé par Peter Bogdanovitch sur les raisons pour lesquelles la famille tenait autant de place dans son cinéma, John Ford répondait : “Vous avez bien une mère, non ?”.

Steven Spielberg est l’héritier direct de cette tradition américaine de la représentation des liens familiaux. Longtemps tenu à l’écart par la prestigieuse génération de cinéastes des années 70 qui le considérait avec un peu de condescendance pour ses histoires d’éternel adolescent, il semblerait que l’importance de son cinéma soit apparue au fil du temps, alors que les anciennes gloires se ternissaient. Francis Ford Coppola n’a plus réalisé un film marquant depuis les années 80, et Martin Scorsese a du mal à traiter d’un autre sujet que de la rédemption qui l’obsède depuis ses années de séminariste, même si la virtuosité de sa mise en scène fait souvent oublier l’idéologie douteuse de ses personnages (le racisme de Jack Nicholson est presque “cool” dans Les infiltrés).

Contrairement à la plupart de ses aînés de la génération 70, Steven Spielberg n’a pas hésité à dépasser les frontières des Etats-Unis pour élargir son horizon et complexifier son approche du lien en apportant toujours de nouvelles définitions à la notion de communauté ou de clan auquel on s’identifie.- Les miens sont ceux qui acceptent mes lubies : Dans Indiana Jones et la Dernière Croisade (1989), plutôt que d’attraper le Graal (ce qui aurait été balaise), Harrison Ford prend la main tendue par son père interprété par Sean Connery lorsque celui-ci l’appelle Indiana, alors qu’il refusait d’appeler son fils parce ce nom car c’était celui d’un chien qu’Indiana Jones aimait beaucoup.

– Les miens sont ceux qui m’adoptent : Dans Arrête-moi si tu peux, Léonardo Di Caprio, gentleman arnaqueur, est adopté par Martin Sheen, père de sa petite amie, puis par Tom Hanks à la CIA, alors qu’il est incapable de communiquer avec son père (Christopher Walken) et surtout sa mère (Nathalie Baye).

– Les miens sont ceux que j’apprends à connaître dans les situations difficiles : Dans La Guerre des Mondes, Tom Cruise, père de famille divorcé, a la garde de ses enfants lorsque le monde est envahi par des extra-terrestres. Il fera tout pour les protéger, sera même prêt à tuer pour cela, lui qui ne savait même pas avant ce drame que sa fille était allergique au beurre de cacahuètes.

– Les miens sont ceux dont la souffrance me touche : Munich (2006), l’un des films les plus complexes de ces dernières années, raconte la lente mutation d’Avner, agent du Mossad interprété par Eric Bana, qui accepte sans arrière-pensée sa mission qui consiste à éliminer les commanditaires de l’enlèvement et de l’exécution des sportifs israéliens aux JO de Munich en 1972, avant de commencer à douter au fur et à mesure que le meurtre appelle le meurtre.

Dans l’une des plus importantes scènes de l’histoire du cinéma, Michael Lonsdale, en père de famille ancien résistant au régime de Vichy, fait la leçon à ses enfants (dont Matthieu Amalric) avant d’expliquer à Avner qu’il consent à lui fournir les adresses des commanditaires de Munich car il juge normal qu’un peuple victime de la Shoah (l’extermination de six millions de Juifs d’Europe de 1939 à 1945) réponde aux agressions.Mais c’est surtout la rencontre entre Avner et un jeune Palestinien de son âge qui s’avère déterminante. Avner reproche au Palestinien de s’attacher à une terre où poussent seulement quelques oliviers et où paissent des chêvres, alors que le jeune Arabe revendique son droit à un foyer (home). Or c’est bien son alter ego qu’Avner assassine lorsqu’un de ses collègues abat le Palestinien. Son doute l’aménera à refuser de poursuivre sa mission. On comprend mieux la densité du cinéma de Spielberg en regardant le dernier plan du film, dans lequel Avner se sépare de son chef à New York, alors que les tours du World Trade Center occupent le centre du cadre… 

Almodovar, tout pour l’autre

L’anthropologue Germaine Tillion, née en 1907, qui est l’une des personnes courageuses qui ont dénoncé les comportements de l’armée française et les méfaits de la colonisation durant l’occupation de l’Algérie par la France (1830-1962), écrivait dans Les ennemis complémentaires (1960) : “Jadis l’humanité se divisait en deux groupes cohérents et stables : “Nous” et les “Autres“.

Si le rôle du cinéma consiste à donner voix à ceux que la société ne veut pas ou plus voir, alors Almodovar est l’un des cinéastes qui a le plus interrogé la notion de différence depuis vingt ans : travestis dignes et sublimes de Tout sur ma mère (1999), cinéaste tourmenté par le viol dont il a été victime dans La mauvaise éducation (2004), infirmier tombant éperdument amoureux de sa patiente plongée dans le coma et finissant par coucher avec elle dans Parle avec elle (2002), femmes battues prêtes à tout pour garder leur dignité dans Volver (2006), etc.

J’éprouve un attachement particulier pour Tout sur ma mère car il s’agit d’un des seuls films qui me fasse pleurer (avec le Kid). En effet, la mort du jeune homme écrasé par une voiture au début du film, qui constitue une sorte de climax décalé, provoque systématiquement une rivière de larmes. J’y revois toujours l’accident de voiture dont j’ai été victime à 16 ans, et pour lequel j’ai passé un bon séjour à l’hôpital. Cet événement a entraîné une série de mésaventures que ne renierait pas Almodovar. Le premier problème, mon voisin de chambre, la cinquantaine, qui était là pour une fracture ouverte de la cheville,  avait écopé de huit ans de prison pour avoir tué – disait-il – un Arabe. Il en avait fait quatre et avait été libéré pour bonne conduite. Le second problème est que sa petite amie, qui avait à peine vingt ans, avait eu la bonne idée de coucher avec son meilleur ami durant sa convalescence. L’ex-taulard m’expliqua alors tranquillement qu’il était prêt à donner tout l’argent qu’il avait mis de côté, 50 000 francs (7 500 euros pour ceux qui n’ont pas connu cette monnaie) pour que cette jeune femme soit abattue. J’ai alors vu passer dans ma chambre d’adolescent le milieu de la petite pègre nantaise venir lui dire qu’il n’était pas nécessaire de la tuer, ce qu’il n’a apparemment pas fait.

Comme dit mon psy, “et après avoir vu ça, vous vous demandez pourquoi vous faites du cinéma ?”. L’origine de mon envie de cinéma n’est pas plus intéressante que celle de la poule et de l’oeuf, mais je persiste à croire que le regard sur l’Autre (qui n’est qu’une variante de soi) est le seul sujet qui mérite d’être traité au cinéma.

 

Comment filmer un aquarium ?

Quoi de plus reposant que la contemplation d’un aquarium pour oublier ses soucis ? C’est le temps de cerveau de poisson qui devient disponible, et c’est tout de même beaucoup plus paisible que de regarder la télévision (qui, vous en conviendrez, a la forme d’un aquarium, au moins avant les écrans plats). Nos amis cinéastes ont globalement pris l’habitude de représenter les aquariums de trois manières.

– Une prison : Le film d’animation Nemo du studio Pixar (2003) est un joli conte pour tous les âges dans lequel le poisson qui donne son nom au titre du film se retrouve enfermé dans un aquarium, prisonnier chez un abominable dentiste qui projette de le donner à sa nièce, une adolescente cruelle qui tue les poissons qui lui sont confiés. Dans ce cas, l’aquarium est bien entendu la méthaphore d’une prison.

– Un piège : L’aquarium ayant à peu près la taille et les proportions d’une télévision, certains cinéastes malicieux voire carrément maniérés ont pris l’habitude de filmer un héros ou une héroïne traversant le cadre en donnant l’impression d’être au milieu des poissons (scène réalisée généralement sans trucage, le comédien ou la comédienne marchant derrière l’aquarium dont la vitre a été lavée). Le cinéma d’action est familier de ce genre de plans audacieux, mais on le retrouve aussi dans le cinéma dit d’auteur. Robert Altman dans Short Cuts (1988) nous gratifie d’une scène de couples derrière aquarium, où un couple de la middle class blanche se promène dans l’appartement de leurs voisins noirs mais plus aisés qu’eux, et décide de pourrir leur appartement.

– Une grande piscine : Depuis le commandant Cousteau (quel joli bonnet !), la mer est devenue l’aquarium préférée des êtres humains. Luc Besson a ému plusieurs générations d’adolescents avec Le Grand Bleu (1988). Ce film, qui a eu comme tous les premiers films de Besson (Le dernier combat, Subway, Nikita, et en un sens Léon) une influence considérable sur les cinéastes de sa génération, ramenait ses héros (Jean-Marc Barr et Jean Reno qui y trouva la consécration) au rang d’autistes poissonneux et mal peignés. Respect !

 

Comment filmer une scène d’amour ?

Il n’est généralement pas un film, y compris animalier, qui ne comporte une scène d’amour. Après tout, une telle scène est l’effet spécial le moins coûteux et permet, lorsqu’elle est réussie, d’assurer un excellent bouche à oreille au film. Il existe globalement quatre manières de filmer une scène d’amour :

– La vulgaire : les protagonistes sont généralement filmés comme deux morceaux de viande, et force est de constater que le retour du machisme nous impose un certain nombre de scènes vulgaires au cinéma. Dans ce genre de scène, la femme se fait généralement traiter de salope sans avoir rien demander, comme c’est le cas dans 99 F de Jan Kounen, qui sort prochainement.

– L’érotisante : Le cinéma américain est un grand spécialiste des scènes d’amour érotisantes, dont il nous a livré quelques spécimens qui ont fait beaucoup parler d’eux depuis vingt ans : 9 semaines et demi, Pretty woman, Basic Instict. Ces symphonies du désir utilisent généralement une belle comédienne, une musique feutrée ou des chanteurs à la voix suave (Joe Cooker), des ralentissements, des corps baignés de sueur, des draps en soie, etc. Le risque de la scène érotisante est qu’elle peut provoquer le rire, voire entraîner le cinéaste dans la vulgarité (comme Verhoeven qui signa, après Basic Instinct, Showgirls, film d’une rare laideur considéré comme l’un des plus mauvais de l’histoire du cinéma).

–  l’élliptique : Réservée aux fanatiques du hors-champ (ce qu’on ne voit pas à l’écran mais dont la présence est suggérée), aux amis de la censure et aux pudiques. Dans ce cas, la scène d’amour en elle-même est coupée au moment où Madame ôte une bretelle ou, pour les plus audacieux, au moment où le spectateur est à point, mais pas encore saignant. Eric Rohmer, Martin Scorsese ou Luis Bunuel sont spécialistes des éllipses amoureuses.

– la naturaliste : Expression des puristes, elle consiste à montrer les corps dans leur franche nudité, sans artifice ni éclairage avantageux. Irréversible nous en offre un bon exemple avec la belle scène de lit entre Vincent Cassel et Monica Bellucci, Histoire de la Violence de David Cronenberg également avec une vraie scène d’amour dans l’escalier par Viggo Morgenstern (Aragorn dans une histoire d’anneau que tout le monde cherche pour d’obscures raisons de nains, elfes et orques hirsutes, etc.).

Voilà en quelque sorte les visages de Cupidon en ce début de XXIe siècle