Comment filmer la lutte des classes ?

“La beauté est espoir, lutte et conquête.”

Luis Bunuel, Mon dernier soupir

La sortie de La très très grande entreprise de Pierre Jolivet, qui oppose une bande de pieds nickelés (Roschdy Zem, Jean-Paul Rouve, Marie Gillain et Adrien Jolivet) à une grande multinationale est l’occasion de voir comment le cinéma s’empare de ce thème vieux comme les classes.

– La victoire inéluctable de la bourgeoisie dominante : Claude Chabrol, en lecteur de Flaubert, filme le cloisonnement des classes sociales, et l’écrasement des rêveurs et classes populaires par la bourgeoisie dominante, notamment dans son dernier film La fille coupée en deux, dans lequel une jeune présentatrice météo se faisait berner par un écrivain quinquagénaire érotomane, puis épousait un jeune héritier qui tuait l’écrivain avant d’être grâcié. La jeune fille rejetée par la famille de son mari retournait dans sa misère d’antan. La bourgeoisie impose aussi ses manières à ceux qui veulent la transformer, comme la jeune patronne  idéaliste de it’s a free world de Ken Loach, qui finit par adopter les pires pratiques des patrons contre lesquels elle se battait.

– Le joujou du pauvre : Baudelaire a dessiné sous ce titre le cruel portrait d’une petite fille qui disposait de tous les biens matériels du monde, mais s’extasiait devant un pauvre petit enfant qui jouait avec le cadavre d’un rat. Les proverbes “Pour vivre heureux, vivons cachés”, ou “l’argent ne fait pas le bonheur” ont façonné quelques artistes qui se risquent à raconter que les pauvres ne sont pas les plus tristes, comme Etienne Chatilliez qui montre dans La vie est un long fleuve tranquille des pauvres plus hédonistes que les tristes bourgeois.

– L’union fait la force : les cinéastes optimistes ont eu tendance à choisir cette méthode, notamment Jean Renoir dans le sublime Crime de Monsieur Lange, où les ouvriers d’une coopérative s’associaient  pour reprendre la maison d’édition d’un patron véreux parti avec la caisse, avant de défendre leur collègue qui assassinait celui-ci lorsqu’il voulait reprendre le contrôle de son entreprise. La très très grande entreprise fait partie de cette tendance de lutte sociale en décrivant quatre personnages infiltrant la multinationale qui les a jetés comme des mal-propres pour obtenir réparation. Par les temps qui courent et la citation à tous les niveaux de la célèbre phrase de Karl Marx (”Le capitalisme, c’est la privatisation des profits et la socialisation des pertes“, jusqu’au Washington Post qui détournait au plus fort de la crise la phrase en écrivant que “le socialisme était la privatisation des profits et la socialisation des pertes” (sic)), il n’est jamais trop tard pour croire au changement, comme disent les Américains.

Woody Allen, et comment filmer l’amour à trois (ou plus)

Qu’on soit assez amoureux pour garder une fidélité si entière que, de part et d’autre, les tentations d’infidélité ne se présentent même pas, cela, il va sans dire, est bien, mais c’est assurément un mal certain de traiter l’infidélité comme une faute terrible.”

Bertrand Russell, Le mariage et la morale

Les allenophiles auront beau faire du dernier opus du cinéaste New-yorkais un immense chef-d’oeuvre, il nous semble surtout intéressant en ce qu’il s’inscrit dans la longue tradition cinématographique de l’amour à trois (ou plus) liée au fait que la naissance du cinéma s’est accompagné du mouvement d’émancipation des femmes au XXème siècle dans la sphère publique et privée.

– l’apprentissage : il faut voir la comédie barcelonaise comme une fable initiatique amusante, où Scarlett Johansson découvre le plaisir avec une femme (Penelope Cruz), sans se qualifier pour autant de bisexuelle (“I am me”), et la charmante Rebecca Hall la sensualité avec un peintre macho (Javier Bardem) qui la console de son benêt de futur mari. Dans ces deux cas de figures, l’amour à plusieurs est l’ultime expérience qui permet de ne rien regretter de sa jeunesse.

– un remède à l’insatisfaction : l’amour à trois est une constante de la comédie bourgeoise, en ce qu’elle console le héros de la Commedia dell’arte, de Molière ou Marivaux de l’imperfection de la vie humaine. Jeanne Moreau dans Jules et Jim est éternellement insatisfaite à passer de l’un à l’autre avant de décider de disparaître en compagnie de celui qui l’a attendue. Michel Piccoli dans Les choses de la vie n’arrive pas non plus à se décider entre sa femme Léa Massari et sa maîtresse Romy Schneider, ce qui finit plutôt mal.

– une source de complétude : la morale bourgeoise ne triomphe pas toujours au cinéma, et la soi-disante évolution des moeurs n’a toujours pas égalé la morale de Sérénade à trois de Lubitsch (1933), à la fin de laquelle Miriam Hopkins, amoureuse à la fois de Gary Cooper et Fredrich March, avec lesquels elle avait signé un accord de gentlemen indiquant qu’ils devaient renoncer à l’amour pour se consacrer à leur carrière, les prend tous deux par les bras en déclarant qu’après tout, elle n’est pas un “gentleman”… Les amoureux de César et Rosalie se rappellent aussi que Romy Schneider, qui a plus qu’aucun autre réconcilié les Allemands et les Français, trouvait en César et David un homme idéal, d’un côté artiste, rêveur, attentionné, intellectuel et doux, mais fuyant (Samy Frey), d’un autre côté entrepreneur, meneur, drôle et fidèle, mais vulgaire (Yves Montand).

Comment filmer une palme d’or ?

“La politique dans une oeuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier, et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention.”

Stendhal, La chartreuse de Parme

 

La sortie d’Entre les murs de Laurent Cantet, première Palme d’or française depuis Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat (1987) nous amène à dresser le bilan des dix dernières palmes, et de ce qu’on y trouve… :

– L’injustice est le thème principal des films primés de la plus haute récompense du festival cannois : la détresse d’une jeune belge qui cherche à sortir de la galère (Rosetta, 1999), la condamnation à mort d’une immigrée volée par son propriétaire (Björk dans Dancer in the dark, 2000), la mort injuste (La chambre du fils, 2001), l’extermination des Juifs d’Europe durant la seconde guerre mondiale (Le Pianiste, 2002), le massacre collectif et absurde des jeunes gens d’un lycée américain (Elephant, 2003), l’élection contestée de Georges Bush (Fahrenteit 9/11, 2004), la détresse d’une jeune femme dont le compagnon vend l’enfant pour payer ses dettes (L’enfant, 2005), la colonisation de l’Irlande par la Grande-Bretagne, métaphore de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis (Le vent se lève, 2006), la détresse d’une jeune femme avortant dans des conditions abominables pendant la dictature de Ceaucescu (4 mois, 3 semaines, 2 jours…, 2007), et en un sens l’exclusion du jeune Souleymane de son lycée après qu’il ait défendu deux de ses collègues traitées de “pétasses” par leur enseignant (Entre les murs, 2008).

– La polyphonie est le style récurrent du cinéma d’auteur des dix dernières années : la vie quotidienne des adolescents américains (Elephant) ou le quotidien d’une classe d’un lycée français (Entre les murs), la révolte des Irlandais contre l’envahisseur (Le vent se lève), la mise en perspective des différents points de vue concernant l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis (Fahrenheit)…

– Le couronnement d’une carrière : certains films semblent moins couronnés pour leur génie que pour récompenser la carrière d’illustres cinéastes oubliés pour de meilleurs films, tels Nanni Moretti (La chambre du fils), Roman Polanski (Le pianiste) ou Ken Loach (Le vent se lève). En conclusion, pour obtenir la Palme d’or, mieux vaut s’y préparer jeune.

Be Happy, ou comment filmer le bonheur

Non, on ne peut communiquer à personne cette plénitude de joie que donne l’excitation vitale de défier le temps à deux, d’être partenaires dans l’art de le dilater, en le vivant le plus intensément possible avant que ne sonne l’heure de la dernière aventure.”

Goliarda Sapienza, L’art de la Joie

Be happy, ou Happy-go-lucky en anglais, de Mike Leigh, dont l’affiche reprend en guise d’hommage l’attitude béate de l’enfant d’Etre et avoir de Nicolas Philibert, nous offre sur une intrigue assez mince le parcours lumineux de Sally Hawkins, jeune institutrice londonienne à la joie contagieuse. Après avoir réalisé le film le plus dépressif du cinéma anglais (Naked) et une palme d’or peu inspirée (Secrets et mensonges), Mike Leigh s’est manifestement fait plaisir à filmer cette boule de joie qui contamine tout ce qu’elle touche, ce qui nous amène à nous demander comment les autres réalisateurs filment cet art du bonheur.

– La conquête : le bonheur est alors la fin qui justifie le film, par la conquête d’un objet (le Graal dans Indiana Jones III), de la gloire (Lawrence d’Arabie, lors de l’entrée triomphale dans Damas, avant les désillusions), de l’amour (Elle et lui, alors qu’elle n’a pas osé se présenter à l’homme de sa vie suite à l’accident de voiture qui l’a paralysée), ou de l’argent qui fait souvent le bonheur (La vérité si je mens 2, pour une arnaque bien ficelée)…

– La revanche, ou le bonheur au détriment d’autrui : le personnage ne trouve alors l’apaisement avant d’avoir vécu sa revanche sociale (le héros de Match Point de Woody Allen, issu de la classe moyenne, grimpe dans la classe supérieure en épousant une fille de la gentry et en assassinant sa maîtresse comédienne), sentimentale (Juliette Binoche se venge de son mari adultère dans Bleu en finissant sa symphonie après sa mort) ou historique (Charles Bronson se venge d’Henry Fonda, qui a tué son frère des années plus tôt, dans Il était une fois dans l’ouest).

– La réconciliation :  la réconciliation est une conquête sur les erreurs passées, entre deux frères (Une histoire vraie de David Lynch), un père et son fils (Les fraises sauvages d’Ingmar Bergman), deux peuples (Blancs et Indiens dans Jeremiah Jonhson, avec Robert Redford), deux rivaux (Vincent Cassel et Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres) et deux anciens amants (Jean-Pierre Léaud et Claude Jade dans Domicile conjugal).

– Le souvenir : le bonheur se suffit parfois du souvenir d’avoir eu la chance d’aimer sur terre, comme Kate Winslet dans Titanic ou Meryl Streep dans Sur la route de Madison.

– Le bonheur désintéressé, ou malgré les autres : Amélie Poulain restera sans conteste l’image la plus aboutie du don de soi, inspiré dans le film à Audrey Tautou après la mort de Lady Diana, et qui n’aura de cesse de faire le bonheur de son père (Rufus), de sa collègue caissière (Isabelle Nanty), ou d’un jeune homme timide (Kassovitz), malgré eux. L’héroïne de Be Happy appartient à cette catégorie en voulant faire, sans succès, le bonheur d’un clochard et d’un moniteur d’auto-école raciste. Cyrano se contente du bonheur d’écrire les lettres d’amour à Roxane, même si elles sont signées par un autre.

– Le contentement de peu, ou “pour vivre heureux, vivons cachés” : Frances Mc Dormand en policière enceinte, qui résout dans Fargo l’enquête concernant un faux enlèvement, se contente à la fin du film de vivre une petite histoire avec son mari. A la fin de Quand Harry rencontre Sally, Billy Cristal déclare son amour à Meg Ryan en lui expliquant qu’il l’aime particulièrement dans les moments où elle est malade ou de mauvaise humeur.

– La transmission : Si le cinéma n’avait pour vocation que d’assurer le passage de témoin entre générations, alors il n’aurait d’autre raison d’être. Woody Allen trouve une raison de vivre au fait qu’il croise un jour Annie Hall (Diane Keaton), dont il est séparé, à la sortie d’un cinéma où elle est allée voir Le chagrin et la pitié, qu’il lui a fait découvrir. Comme conclut le film, on se méfie des fous qui se prennent pour des poules, mais “on a besoin des oeufs”…

Wall-E, ou comment filmer l’humanité des robots

“Le progrès : trop robot pour être vrai.”

Jacques Prévert

Après avoir réalisé Le monde de Nemo et produit Ratatouille pour le studio Pixar, le dernier film d’Andrew Stanton, Wall-E, raconte une histoire d’amour entre un robot chargé de trier les déchets laissés par les humains qui ont quitté la Terre transformée en une vaste décharge depuis huit cents ans, et un robot femelle envoyé en mission sur terre par ces mêmes humains pour trouver une trace de photosynthèse, afin d’y permettre leur retour.

Après avoir effrayé les humains en étant utilisés dans le cinéma comme une métaphore du nazisme (Métropolis), du communisme (La guerre des mondes), ou du taylorisme déshumanisant (Les temps modernes), les robots se sont progressivement humanisés, à partir du moment où leur enveloppe a pris une apparence charnelle. On a ainsi vu Harrison Ford tomber amoureux d’une femme robot (Blade Runner), un robot futur gouverneur de la Californie envoyé sur terre pour exterminer l’humanité (Terminator), le même robot défendre l’humanité contre un robot plus sophistiqué que lui (Terminator II), un robot sauver, en apprenant sa part d’humanité avant de mourir, la vie d’un homme qu’il s’apprêtait à tuer (re-Blade Runner).

Mais la plus grande lutte entre l’humanité et les robots a été exposée dans 2001, L’Odyssée de l’Espace, auquel Wall-E rend hommage de plusieurs manières (emploi de la musique de Strauss Ainsi Parlait Zarathoustra au moment où l’humanité, réduite au stade de légume obèse, se remet à marcher, centre du gouvernail en forme d’oeil rouge comme HAL dans le film de Kubrick, etc.). Dans 2001, HAL (soit une lettre de moins qu’IBM, le monopole informatique de l’époque), l’intelligence artificielle du vaisseau chargé d’une mission de reconnaissance d’une forme de vie extraterrestre aux confins de l’univers, en prenait le contrôle avant que le pilote ne reprenne le dessus en détruisant progressivement sa mémoire, jusqu’à ce que l’ordinateur ne sache plus que réciter une comptine.

L’originalité de Wall-E tient au fait que le robot trieur de déchets a développé son humanité en s’inspirant des émotions humaines, notamment l’amour dont il prend connaissance en diffusant en boucle les images d’une comédie musicale. Son exploration des curiosités humaines abandonnées sur terre (le soutien-gorge, la bague de fiançailles, le fouet de cuisine, etc.) contient quelques trésors d’imagination et de drôlerie. Même si l’humanité en vient à perdre sa raison de vivre, Wall-E assure finalement de la poursuite de la transmission et des émotions par d’autres moyens.

A quoi sert une bicyclette?

En 1903, mon père était allé avec son frère Tonton Pierre dans le Morbihan, ils étaient tombés dans un secteur qui n’avait jamais vu de bicyclette. Les enfants se sauvaient devant eux comme des lapins.

Pierre Millet, Journal d’un charpentier

Il n’est jamais trop tard en notre époque où se profile la pénurie de pétrole de faire l’éloge des deux-roues sans moteur, tricycles et autres bicyclettes. Mais, me direz-vous, que peut-on bien faire d’un vélo dans l’art ?

– Démonter la roue et la fixer sur un tabouret : le ready-made (c’est-à-dire un objet d’art fait d’objets naturels) de l’artiste malicieux Marcel Duchamp sobrement intitulé Roue de bicyclette (1913), exposé au Centre Pompidou à Paris (France), est une étape importante de l’histoire de l’art, par laquelle l’oeuvre perd définitivement tout rôle de représentation du réel, pour laisser place au pouvoir du concept.

– Rappeler un bon souvenir : Dans le Vieux Fusil, après avoir accompli sa vengeance sur les méchants Allemands, Philippe Noiret se remémore les promenades champêtres qu’il effectuait avec sa femme (Romy Schneider) et sa fille, en vélo, avant la guerre. Heureusement que Noiret était là pour venger les millions de Français qui avaient courageusement regardé ailleurs en attendant que ça se passe !

– L’union de l’homme et de la nature : Bruno Dumont, cinéaste passionnant de L’humanité (il est probablement le cinéaste français le plus influent à l’étranger depuis Maurice Pialat), filme en cinémascope son anti-héros Pharaon, petit officier de police chargé de résoudre un crime crapuleux dans le nord, traverser la campagne à vélo pour le pur plaisir des yeux.

– L’exploit sportif : On nous annonce depuis quelques années un film qui adapterait la vie du champion américain de cyclisme Lance Armstrong, ancien malade du cancer, sextuple champion du Tour de France reconverti à la francophobie depuis que ses échantillons d’urine ont révélé que lui non plus ne buvait pas que de l’eau. Il est regrettable que le champion n’ait pas vendu ses droits en incluant ses écarts. Maladie, Triomphe, Rédemption, ça puait l’oscar !

 

Filmer le désert de Lawrence d’Arabie (1962) à Gerry (2004)

 

Lawrence d'Arabie et son chameau

Le désert est le milieu de la révélation, il est génétiquement et physiologiquement autre, sensoriellement austère, esthétiquement abstrait, historiquement hostile… Les prophètes et les ermites vont dans le désert. Les exilés et les pèlerins le traversent. C’est ici que les fondateurs des grandes religions ont cherché les vertus spirituelles et thérapeutiques de la retraite, non pour fuir mais pour trouver le réel.

Paul Shepard, L’homme dans le paysage

J’ai compris en faisant il y a quelques années du stop dans le désert du Sinaï (en Egypte pour les fâchés de la géographie) la fascination qui poussait les hommes des vallées à contempler les étendues désertiques. Les bédouins qui m’ont pris en stop ont eu le temps de m’apprendre qu’il y avait des manifestations en France contre l’extrême-droite qui était au second tour des élections présidentielles. Ils m’ont laissé à un coude de la route du Monastère Sainte-Catherine (où Moïse aurait reçu les tables de la loi) car ils s’enfonçaient dans le désert. Je suis resté quelques heures au milieu de nulle part, avant d’être pris en stop par des Suisses en vadrouille. La rencontre avec le désert est une émotion dont nul ne se remet.

– L’origine du monde : Dans Lawrence d’Arabie, Peter O’Toole, qui interprète le célèbre officier anglais qui prit fait et cause pour l’union des peuples arabes et le roi Fayçal contre les Turcs et les puissances occidentales, explique à un journaliste qu’il aime le désert car il trouve cet endroit propre. Le film de David Lean nous offre les plus belles images produites par le cinéma pour le désert. L’arrivée d’Omar Sharif dans un mirage de soleil, la recherche de l’homme perdu au milieu d’une étendue de sable dur, mais surtout le célèbre raccord où le visage de Peter O’Toole, qui souffle une alumette, donne place au lever du soleil, n’ont pas d’équivalent. 

Il est probable que Stanley Kubrick rend hommage à Lawrence d’Arabie lorsqu’il ouvre 2001, l’Odyssée de l’espace (1968) par les étendues désertiques dans lesquelles l’homme maîtrise l’outil, avant de partir à la conquête de l’espace et du temps.

– Le paradis perdu : Lawrence d’Arabie a créé d’innombrables émules, de Steven Spielberg (Indiana Jones) à Sydney Pollack (Out of Africa) en passant par Georges Lucas (La guerre des étoiles), qui ont recherché, dans les années 80, une image du paradis perdu dans le désert. Leurs personnages viennent tous y chercher un réconfort aux désillusions de la vie (Meryl Streep dans Out of Africa) ou le sens d’une vie (Indiana Jones et Luke Skywalker).

– Un lieu de perdition : L’évolution de la société en un terreau de peurs au cours des années 90 et surtout depuis le début des années 2000 a amené les cinéastes à représenter le désert comme un lieu où l’on se perd, comme dans Le patient anglais, où Ralph Fiennes y abandonne sa bien aimée (Kristin Scott Thomas), et Gerry, de Gus Van Sant, où Matt Damon s’égare en compagnie de Casey Affleck qui n’y survivra pas.

Vite, qu’un cinéaste renouvelle ce thème et plonge notre âme dans l’étendue des paysages qui se forment et se déforment à l’infini.

 

Quel format d’image choisir pour son film (4/3, 1:85, cinémascope) ?

Voilà une question au moins aussi fondamentale que “qu’est-ce qu’il y a à manger ce soir ?” ou “quand est-ce que ton patron va t’augmenter ?”.

– Le format des visages, du cinéma classique et des reportages : le 4/3 (format traditionnel des télévisions) : Elephant, Citizen Kane, Soy Cuba, Vivre sa vie, tous les films de Stanley Kubrick. Ce format, qui a longtemps été celui du cinéma classique, a été repris par les premiers postes de télévision (ce qui pose toujours des problèmes de conversion aux personnes qui ont des téléviseurs 16/9e, la plupart des émissions et des films étant tournés pour des écrans 4/3). Aujourd’hui, le 4/3 est surtout utilisé par la télévision (Elephant, Palme d’or, était un téléfilm avant d’être diffusé en salle), mais il a eu toutes les faveurs de Kubrick, qui appréciait son cadre, et s’adapte parfaitement au visage humain, comme dans Vivre sa vie, déclaration d’amour de Godard à Anna Karina.

– Le format des compositions complexes 1/66 et 1/85 : Baisers volés, Taxi driver, A nos amours, Le labyrinthe de Pan… Le cinéma français de Truffaut et Pialat marque une préférence pour le 1/66, le cinéma américain pour le 1/85, plus étiré que le précédent. Cette différence provient sans doute de la part croissante des chaînes de télévision dans le financement du cinéma français depuis les années 80, mais il n’empêche pas de superbes compositions, comme Van Gogh de Pialat. Ce format intermédiaire a finalement recueilli l’adhésion d’une part croissante de cinéastes soucieux d’allier une grande esthétique à une forte lisibilité de l’image et de l’action.

– Le format des stylistes et des grosses productions : le cinémascope (format le plus étiré) : Les 400 coups, Le mépris, Il était une fois dans l’ouest, Casino, Titanic, Le seigneur des anneaux… Fritz Lang disait du cinémascope qu’il était fait pour filmer “les serpents et les enterrements”, Guillermo del Toro l’appelle “le format des jeunes cinéastes”. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que François Truffaut commence sa carrière en Scope (les 400 coups) pour choisir progressivement des formats plus aérés, le plus souvent 1/66. Le choix du cinémascope doit être justifié par une mise en scène proche de l’opéra, comme par exemple dans Il était une fois dans l’ouest ou Casino, car il peut s’avérer cruel pour un cinéaste inexpérimenté. Il vaut mieux avoir quelque chose à dire en cinémascope, car un visage inexpressif au milieu d’une image étirée est du plus mauvais effet.

 

Deux mille Oui

Il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son coeur battait comme fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui.”  Dernière phrase d’Ulysse, James Joyce, 1921

Il n’est pas pas si facile de dire Oui, en tout cas de bien le dire, ou de le dire pour de bonnes raisons, et il est encore moins facile de le filmer d’une nouvelle manière car cela fait longtemps qu’on dit oui, et allez savoir si la Joconde dit oui ou non !

– Romantique : Alors que Klaus Maria Brandauer, dans Out of Africa (1986), reproche à Robert Redford de ne pas lui avoir demandé l’autorisation de séduire sa femme (Meryl Streep, qui l’a quitté en raison de son infidélité), celui-ci répond qu’il lui a bien demandé l’autorisation, et qu’elle a dit Oui (“Yes” en anglais).

– Orgastique : “Oui, Oui”, gémit la mère de famille dans Tatie Danielle (1990), prise dans les feux de l’amour, avant que, se sentant observée par la Danielle en question, ne se mette à hurler “Non, non”.- Sportif : Rien de tel que la victoire de l’équipe ou du sportif que l’on supporte pour laisser échapper un cri de victoire, comme dans Vincent, François, Paul et les autres (1974), après la victoire inattendue de Gérard Depardieu à la boxe .

– Un oui qui ne dit pas son non : Meryl Streep (dont je ne dirai jamais assez de bien) accepte de partir avec Clint Eastwood dans Sur la route de Madison alors qu’elle est incapable de quitter ses enfants.

– Un non persuadé qu’il dit oui : Michael Lonsdale joue dans Baisers volés (1968) un acariâtre vendeur de chaussures atteint du délire de persécution, et qui dit toujours non à ses employés alors qu’il est persuadé d’être trop bon pour eux. Un conseil en 2008 à ceux qui disent non : apprenez à dire oui !

– Le oui chanté : “Andy, dis-moi oui“. Fred Chinchin, guitariste des Rita Mitsouko, nous ayant récemment quitté, il est normal de déborder cette chronique ciné vers cette musique qui a bien agité mon adolescence chevelue. Adieu Fredo, Respect Mitsouko et promis, on dira Oui.

Comment filmer la vie après la mort ?

Voilà une question passionnante, car il n’est pas tout de se préparer à la vie après la mort, ou d’en refuser la possibilité, mais on peut aussi filmer cette situation.

– La vie empire : Vaudou (I walked with a zombie, 1943) de Jacques Tourneur, La nuit des morts-vivants (1970) et Zombie (1983) de Romero ont prouvé que la vie après la mort représentait le début de sérieux ennuis, la condition de zombie étant pour Romero vouée à retourner dans les lieux que les vivants prenaient plaisir à fréquenter, en l’occurence les supermarchés. On remarquera que les morts-vivants ont été à l’origine d’un cinéma fantastique à caractère politique, comme le manifeste la fin de La nuit des morts-vivants, lors de laquelle d’affreux chasseurs texans abattent comme un chien le seul survivant de l’invasion qui est… noir. Dans Zombie, le seul survivant à l’épidémie de zombisme est également noir, ce qui permet de conclure que le nouvel Adam aura cette couleur de peau (thématique reprise par Alfonso Cuaron en 2007 dans Les fils de l’homme, qui fait d’Eve une noire).

– Le purgatoire : La vie ne règle pas nécessairement les problèmes, et il arrive que les vivants soient invités à réparer leurs conneries durant quelques semaines ou mois. Ghost de Jerry Zucker, Sixième sens de M. Night Shyamalan et Les autres d’Alejandro Amenabar exploitent le filon des fantômes qui soldent les comptes avant le repos éternel.

– La vie rêvée des vivants : Les fantômes peuvent aussi peupler les rêves des vivants, comme dans Festen (1996) de Thomas Vinterbergh, où la jeune femme qui s’est suicidée rend une visite nocturne à son frère pour le consoler.

 

– Les lumières du paradis : Les évocations du paradis sont rarement convaincantes, à moins d’insister sur une forte lumière comme le fait Kieslowski à la fin de Bleu par exemple, mais il faut surtout admirer la mystique de l’eden dans le dernier plan de 2001, L’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick : un foetus astral, au milieu des étoiles, au bout de l’aventure humaine, qui nous rappelle que la seule vie après la mort qui nous restera à jamais accessible est finalement celle des êtres humains qui nous survivront.