Le royaume enchanté de James B. Stewart : Mickey mord

Blanche-Neige et les sept nains : photo David Hand

La famille Disney, nom de la plus célèbre entreprise de divertissement au monde, vient peut-être du village normand d’Isigny-sur-Mer, dont le nom a été anglicisé par un noble compagnon de route de Guillaume le Conquérant.

Cette histoire d’émigré rêvant d’un monde enchanté a connu deux grandes époques, sous son fondateur Walt Disney (1901-1966) puis après une traversée du désert, sous l’impulsion de son PDG Michael Eisner de 1984 à 1994, avant de connaître un nouveau déclin jusqu’au départ tumultueux de ce dernier en 2004/2005. Le journaliste américain James B. Stewart a écrit avec DisneyWar, en français Le royaume enchanté, l’épopée shakespearienne de ce PDG que Steven Spielberg comparait à Machiavel, paranoïaque et esclave de son travail, qui ne s’offrit selon ses dires qu’une semaine de vacances en 28 ans de travail pour l’industrie du divertissement. C’est édité en France par Sonatine, qui s’est spécialisé dans les livres sur le cinéma (avec notamment la publication d’un recueil des passionnants articles de Pauline Kael) et les polars (avec au-delà du mal de Shane Stevens qui n’a pas cessé d’être pillé par les auteurs d’histoire de tueur en série depuis trente ans, L’heure du loup du même Shane Stevens sur le retour du refoulé vichyste de la France, et dont l’adaptation cinématographique constituerait un passionnant dialogue avec le Munich de Spielberg, l’extraordinaire Un long silence de Gary Gilmore, portrait de la famille du plus célèbre condamné à mort des Etats-Unis, le frère de l’auteur Mikal Gilmore, dans le seul pays capable de produire dans la même famille un assassin et un grand journaliste, un semi-clochard et un entrepreneur, ou le passionnant En mémoire de la forêt de Charles T. Powers, sur le retour du refoulé de la seconde guerre mondiale dans la Pologne contemporaine).

Le royaume enchanté est une histoire pleine de bruit et de fureur sur un homme qui fut longtemps le patron le mieux payé des Etats-Unis, amassant une fortune proche de 700 millions de dollars en vingt ans à la tête de Disney dont il fit un empire des médias et du divertissement sans produire un seul grand film de toute sa carrière, ou en dénigrant les projets les plus intéressants qui lui furent soumis, du Seigneur des anneaux de Peter Jackson au Sixième sens de Shyamalan à la série Lost en passant par le documentaire-propagande anti-Bush de Michael Moore, Fahrenheit 9/11.

C’est l’histoire d’une époque où un PDG peut faire illusion en privilégiant la croissance externe par l’acquisition de chaînes de télévision (le bouquet ABC, la chaîne Family), la construction de parcs d’attraction (dont le gouffre financier d’Euro Disney, qui généra une dette de plusieurs milliards de dollars pour le Groupe, à l’inauguration duquel François Mitterrand refusa d’assister, ce qui rendit Michael Eisner furieux) et en choisissant un excellent collaborateur en la personne de Jeffrey Katzenberg qui relança la production de films d’animation chez Disney (de La belle et la bête au Roi Lion) avant de quitter le Groupe en un retentissant procès avant de créer le studio DreamWorks, qui allait contribuer au renouveau de l’animation avec Pixar à mesure que Disney s’enfonçait dans la crise.

C’est pourtant un homme qui disait à ses troupes à son arrivée : “Donnez-moi l’idée dont vous n’avez pas voulu vous embarrasser vous-mêmes. Donnez-moi l’idée dont vous pensez qu’elle va trop loin.” L’histoire de ce mégalomane à la démesure de l’Amérique permet surtout à James B. Stewart de dresser le portrait de l’époque où les financiers ont pris le pouvoir au sein des studios et de l’industrie du cinéma au détriment des créateurs qui ont fini par obtenir leur vengeance.

Anti-histoire du cinéma par sa manière de s’intéresser au pire de la production de ces trente dernières années et aux mauvaises raisons de ne pas produire de bons films, Le royaume enchanté place le lecteur français face à ses contradictions, heureux de voir descendre en flèche le modèle américain, envieux de l’usine à rêves fondée par ce pays de pionniers. “Il est où Mickey ?” demandait mon frère furieux dans les salles de cinéma alors qu’il avait à peine quatre ans devant Fantasia, le film préféré de Walt Disney. Mickey mort, Mickey mord nous dit James B. Stewart : Pixar, le studio qui a réinventé le cinéma d’animation de Toy story aux Indestructibles en passant par Le monde de Nemo, a été racheté par Disney en 2006, un an après le départ de Michael Eisner, avec lequel le PDG de Pixar, un certain Steve Jobs, refusait de passer le moindre accord pour protester contre ses méthodes tyranniques.

Le royaume enchanté de James B. Stewart, éditions Sonatine, 23,50 euros.

Jean-Luc Godard par de Baecque : l’art d’être Dieu

Jean-Luc Godard

Il est l’équivalent de Picasso pour le cinéma, génie polémique présenté par le critique du Monde Jacques Mandelbaum comme le “juif et le palestinien du cinéma”, celui à partir duquel le septième art s’est pensé comme autonome par rapport à la littérature ou au théâtre, et qui fait aujourd’hui l’objet de la première biographie en français par Antoine de Baecque, connu pour une autre biographie (avec Serge Toubiana) d’un génie moins polémique, François Truffaut pour lequel nous avons, et pas seulement parce que notre père s’appelle François, une immense tendresse.

Godard a inventé la plupart des formes d’expression cinématographiques modernes : le faux-raccord non plus comme style mais comme mise en scène (A bout de souffle), le premier film interdit en France pour des raisons politiques (Le petit soldat sur la Guerre d’Algérie), le premier film en-chanté sur la musique de Michel Legrand (Une femme est une femme), le premier “film odieux sur la guerre” (Les carabiniers), le collage (Pierrot Le Fou), le film de science-fiction tourné dans le monde contemporain (Alphaville: “nous sommes déjà dans le futur”), l’enquête sociologique (Masculin Féminin), l’essai cinématographique (Deux ou trois choses que je sais d’elle), la lettre cinématographique (Letter to Jane), la caméra-stylo (6 fois 2), le palimpseste cinématographique consistant à graver son oeuvre dans les images des autres (Histoire(s) du cinéma), etc.

Antoine de Baecque nous livre un travail d’enquête passionnant dans ce livre qui se lit comme un roman ou comme la Bible pour un homme qui a très tôt compris la puissance mythologique du langage et de son nom. Il ne cache pas les zones d’ombre du cinéaste, sa passion pour le vol durant sa jeunesse, ses ruptures violentes avec la plupart de ses amis, sa passion pour les prostituées et les jeunes femmes, ses envolées fumeuses comme cette idée qui revient souvent dans son oeuvre selon laquelle le fait que certains soldats allemands dans les camps de concentration appelaient “musulmans” les juifs qu’ils envoyaient à la mort, permettrait d’établir une relation entre la Shoah et le destin de la Palestine. Cette manière de faire de l’histoire a priori, en prenant des anecdotes qui servent une idée, plutôt que de se forger une idée à partir des faits, est à peu près aussi intéressante que de dire que puisque les Allemands nommaient “bougnoules” les Français pendant la Seconde guerre mondiale, ceux-ci se seraient ensuite vengés sur les Algériens, ce qui permet de n’apporter aucune explication valable sur l’un ou l’autre des conflits.

Alors voilà, Godard dérange, généreux (il donne 100 000 francs suisses au directeur du Centre André Malraux de Sarajevo après la guerre) et égoïste (il a volé et humilié de nombreux proches), révisionniste (il accuse les Tchèques en 1968 de favoriser l’américanisation au détriment de la liberté que leur offre Moscou…) et visionnaire (il est le cinéaste occidental qui s’est le plus battu pour donner un visage au peuple palestinien depuis Ici et ailleurs en 1973), c’est même la raison d’être du cinéaste de la “création critique”, qui a toujours fait ses films contre les précédents (Le petit soldat dans l’histoire contemporaine pour répondre aux critiques sur A bout de souffle, Le mépris contre les critiques sur le manque de sérieux des Carabiniers, etc.), contre les institutions (l’histoire du torpillage de son exposition à Beaubourg en 2005 est impressionnante), contre les producteurs (filmer deux films en même temps avec deux producteurs), contre les “professionnels de la profession” (expression employée lorsqu’il reçoit un César d’honneur), etc. Mais voilà, Antoine de Baecque a trouvé l’issue de la plus célèbre rupture de sa vie, avec François Truffaut (scénariste d’A bout de souffle, pour lequel il s’était porté caution avec Chabrol). En 1973, Godard écrit à l’homme qui aimait les femmes tout le mépris qu’il a pour La nuit américaine, et lui demande de l’argent pour faire un vrai film sur le cinéma. Truffaut lui répond une lettre de vingt pages où il rappelle toutes les mesquineries au cinéaste franco-suisse : ses insultes (“salle juif” au producteur Pierre Braunberger qui s’est caché pendant la guerre), ses lâchetés (annoncer des films humanistes qu’il ne fera jamais), son comportement de “merde sur un socle”. Lorsque l’éditrice du livre lui donne au téléphone lecture de cette citation de la lettre de Truffaut, Godard répond : “Oui, oui, c’est vrai”. A l’heure où la moindre personnalité publique sort son avocat à la première insulte, il est salutaire de se plonger dans ce face à face entre un homme solitaire et son néant.

Godard Biographie, d’Antoine de Baecque, Edition Grasset, 25 euros.

PS : en prime, la bande-annonce du film que Godard présente comme son dernier, Socialisme, hors compétition au Festival de Cannes 2010

Guillermo del Toro ou l’imaginaire au pouvoir

“La vraie peur, c’est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d’autrefois.”

Guy de Maupassant, La peur

Hellboy 2 du cinéaste mexicain Guillermo del Toro confirme que son auteur renouvelle aujourd’hui l’imaginaire du cinéma avec autant de force que Georges Méliès à l’aube du cinéma, Jacques Tourneur (La féline, vaudou) dans les années 40, Alfred Hitchcock dans les années 50, George Romero (La nuit des morts-vivants, Zombie) dans les années 70 ou Steven Spielberg dans les années 80.

Guillermo del Toro est le premier cinéaste fantastique grand public à donner une dimension clairement politique à son cinéma, que ce soit dans L’échine du diable, dans lequel un orphelinat de jeunes garçons était effrayé par le fantôme de l’un d’entre eux à l’heure où les troupes de Franco remportaient la guerre civile, ou dans Le labyrinthe de Pan, dans lequel une petite fille s’inventait un monde fantastique pour fuir l’horreur de son beau-père, un odieux officier franquiste (Sergi Lopez, qui mourrait comme dans Harry, un ami qui vous veut du bien) qui pourchassait les derniers Républicains dans les montagnes espagnoles, où le film avait clairement des accents de lutte contre l’autorité, thème salvateur depuis l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003.

Le héros du comic Hellboy, le super-héros à l’air diablotin issu de la bande dessinée de Mike Mignola découvert par les troupes britanniques en Ecosse, est l’occasion de très nombreux développements sur la différence et la tolérance. Il fallait toute l’importance et la tendresse de Ron Perlman (La guerre du feu, la cité des enfants perdus) pour camper ce superhéros repoussant mais attachant, qui se rase les cornes qui lui poussent sur le front pour mieux s’intégrer parmi les humains. Hellboy 2 place notre héros en opposition à un elfe qui souhaite en finir avec la race humaine. Il faut voir la salle pleine à craquer retourner dans la chambre chaude de l ‘enfance, au royaume des peurs et des possibles, pour croire en les pouvoirs magiques du cinéma.

 

Catherine Frot ou l’art du tourné

Le cinéma est le plus grand train électrique jamais offert à un adulte.”

Orson Welles

Le crime est notre affaire de Pascal Thomas a la fantaisie des grandes comédies américaines d’Ernest Lubitsch, George Cukor et Billy Wilder, dans lesquelles le souci de la chorégraphie comptait autant que le bon mot dans la réussite du gag. Le charme d’André Dussollier et Catherine Frot, couple de vieux enquêteurs anglais incorrigibles hérités d’Agatha Christie, compte beaucoup dans la réussite du film.

Catherine Frot est de ces comédiennes d’autant plus indispensables qu’elles se sont imposées tardivement sur les écrans, après avoir attendu l’audace d’un réalisateur un peu plus courageux que les autres pour mettre en avant leur originalité, en l’occurrence Cédric Klapisch dans Un air de famille et Pascal Thomas pour un premier rôle déjà dans La dilettante en 1999.

La comédienne imprime la pellicule d’une élégance et d’un charme suranné que le cinéaste cadre, l’opérateur éclaire, et Claude Rich étreint (“Ah, votre poitrine”) avec une joie communicative. On la verra donc s’amuser à interpréter une grande bourgeoise qui secoue ses talons hauts après avoir marché dans la neige, trouve que “ça sent le vieux” quand elle quitte une pièce, ou répond à cet artiste raté interprété par Christian Vadim, qui l’étreint et lui demande si elle préfère les vieux, que “ses deux jeunes frères ne sont pas mal non plus.”

Catherine Frot est parfois seule au centre du gag, apanage des plus grands comédiens comiques comme Charllie Chaplin dans Les temps modernes, Woody Allen dans Annie Hall ou Katherine Hepburn dans L’impossible Monsieur bébé. Une souris caressant du museau le derrière de la comédienne devient le prétexte à une réaction terrorisée et en même temps silencieuse de cette grande bourgeoise infiltrée dans un château glacial où elle a pris la place de bonne pour enquêter sur un meurtre mystérieux. L’intrigue est moins intéressante que les prétextes qu’elle suscite, en mettant la fausse bonne en conflit avec une famille de grands bourgeois dégénérés (Claude Rich, Chiara Mastrioanni, Melvil Poupaud, etc.).

Il n’y a d’autre morale à ce film que le plaisir du jeu et d’une réjouissante curiosité pour la bizarrerie et le morbide, comme si l’on ne se sentait jamais autant vivant que lorsque l’on réveillait les morts.

James Gray, ou du bonheur (qui n’est pas la gaîté) d’appliquer la loi

“- Ils n’ont pas l’air heureux

- Mais mon cher, le bonheur n’est pas gai.”

Dernière réplique de Le plaisir (1952), Max Ophuls

Ils ne savent pas que je leur apporte la peste.”

Sigmund Freud, avant son premier voyage aux Etats-Unis

La sortie récente de La nuit nous appartient de James Gray a divisé les spectateurs entre ceux qui ont trouvé une justification de l’ordre dans cette histoire d’un directeur de discothèque proche de la mafia (Joaquin Phoenix) qui devient policier suite à l’assassinat de son père (Robert Duvall) qui exerçait cette profession, et ceux qui se sont émerveillés de cette histoire shakespearienne dans laquelle cet homme renonce aux plaisirs de la transgression (et par là-même à sa jolie compagne, Eva Mendes) pour appliquer la loi, occupation qui est somme toute assez triste.

Le succès relatif des deux premiers films de Gray, Little Odessa en 1994, avec Tim Roth et Edward Furlong, et The Yards en 2000, déjà avec Mark Wahlberg et Joaquin Phoenix, mais aussi Charlize Theron, James Caan et Faye Dunaway, n’a pas empêché les admirateurs de son style de le voir peu à peu s’éloigner de son maître avoué en image, Francis Ford Coppola, pour livrer sa meilleure oeuvre avec La nuit nous appartient.

Il faut avoir vu les premières images du film et le jeu érotique entre Eva Mendes et Joaquin Phoenix sur Heart of glass de Blondie pour mieux comprendre le talent de James Gray. Le monde de ce flambeur qui semble vivre une fête permanente fait d’autant plus envie que celui de son frère policier, Mark Wahlberg, le fils prodigue qui a marché dans les pas de son père, comme trente ans plus tôt Michael Corleone dans Le parrain, est triste et terne. Mais il n’est pas question ici, comme chez Coppola, de rois sans divertissement. James Gray se penche plutôt sur la lente conversion d’un homme qui se détache du monde auquel il aspire pour marcher dans celui qui lui ressemble.

Il y a du Shakespeare dans les destins contrariés qu’affectionne tant James Gray. La nuit nous appartient n’est pas plus un éloge de l’ordre que Le parrain n’était celui de la violence. Le film nous plonge dans un monde dont les ficelles échappent aux héros, comme dans les meilleures tragédies grecques, et où ils se retrouvent moins en situation de rédemption, ce qui est le propre des personnages de Scorsese, que dans cet espace indéterminé entre le bonheur et la mélancolie.

“La parole d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant” André Breton

“Colonisation. n.f. – 1769. 2. Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies.”

Le petit Robert, dictionnaire de la langue française

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.»

Nicolas Sarkozy, Président de la République Française, discours à Dakar du 26 juillet 2007

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral.

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1935

Et je cherche pour mon pays non des coeurs de datte, mais des coeurs d’homme qui c’est pour entrer aux villes d’argent par la grand’porte trapézoïdale, qu’ils battent le sang viril, et mes yeux balayent mes kilomètres carrés de terre paternelle et je dénombre les plaies avec une sorte d’allégresse et je les entasse l’une sur l’autre comme rares espèces, et mon compte s’allonge toujours d’imprévus monnayages de la bassesse.

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939

Alors que le grand poète Martiniquais Aimé Césaire disparaît aujourd’hui à l’âge de 94 ans, le souvenir ramène naturellement à sa prose pleine de colère et de joie, enflammée contre l’extrême violence de la colonisation française en Afrique noire, dans le Maghreb, les Antilles ou en Asie, mais aussi pleine d’affirmation de ce mouvement artistique et politique qui prendrait le nom de négritude, notion pleine d’ironie qui retournait l’insulte en affirmation, comme allaient le faire tant d’autres mouvements minoritaires au XXe siècle.

Les condamnations unanimes, à travers le monde, de la loi sur le rôle positif de la colonisation sous Jacques Chirac en 2005 et du discours de l’actuel Président de la République à Dakar en 2007, prouvent que la France est aujourd’hui bien isolée pour donner des leçons à l’Afrique. A l’heure où près de la moitié des thèses en histoire concernent l’époque de la colonisation, et de la nécessaire évolution des politiques d’immigration de l’assimilation à l’intégration, les cinquante prochaines années seront nécessairement le cadre, même si les freins seront fréquents et puissants en France, du questionnement de la responsabilité de l’armée et des colons à l’époque de la colonisation, mais aussi au-delà, la France ayant entretenu des relations privilégiées avec la plupart des dictateurs africains depuis quarante ans.

Aimé Césaire a porté avec colère et joie la voix des colonisés et des Noirs, comme l’écrivain et psychiatre Frantz Fanon, quasi-inconnu en France (pour avoir dénoncé le comportement des colons et de l’armée en Algérie ?) alors qu’il est considéré comme le héraut de la décolonisation dans le reste du monde. Denis Arcand lui rend hommage dans Les invasions barbares, Steven Spielberg dans Munich. Nous n’oublions pas.

 

 

Pourquoi James Dean est-il, dans A l’est d’Eden (1955), le premier acteur moderne ?

“Il est grand, beau, affable. Le visage est large, le front haut et droit, la taille bien prise. De naissance, il a tous les dons physiques de l’acteur. Que de comédiens qui possèdent ces trésors et les galvaudent ! Lui, non. Il possède aussi la vertu majeure du comédien : le caractère, et son démon, l’inquiétude.”

Jean Vilar, préface à La formation de l’acteur de Constantin Stanislavski

 Il est étonnant de voir à quel point James Dean dans A l’est d’Eden, réalisé d’après Steinbeck en 1955 par Elia Kazan, distancie tous ses collègues à l’écran. L’intrigue a beau se dérouler au cours de la première guerre mondiale, et le film dater des années 50, on jurerait d’avoir croisé ce jeune homme dans la rue, qu’il soit vêtu d’un costume, d’une salopette, ou simplement d’un pantalon et d’une chemise. Les autres comédiens sont bien de leur époque, que ce soit ce père intégriste chrétien (Richard Davalos) obsédé par la pureté, qui a fait fuir sa femme qui n’a pas vu ses fils grandir, ou la petite amie de son frère (Julie Harris), trop lisse pour impressionner véritablement la pellicule.

Elia Kazan, qui a créé le mythe James Dean avec Nicholas Ray pour La fureur de vivre, ne croyait pourtant pas en ce jeune comédien car il estimait qu’il se fiait davantage à son instinct qu’au travail, et lui préférait largement Marlon Brando qu’il avait contribué à faire connaître avec Un tramway nommé désir. Il est pourtant impressionnant de voir à quel point James Dean invente la jeunesse en incarnant ce jeune homme turbulent et à moitié autiste qui ne comprend ni pourquoi son père lui préfère son frère, ni pourquoi sa mère refuse de lui parler, trop coupable d’avoir abandonné ses enfants.

James Cagney et Marlon Brando avaient avant lui incarné des voyous qui représentaient la seule manière jusque dans les années 50 de représenter au cinéma la contestation de l’ordre établi, mais James Dean invente dans A l’Est d’Eden une insouciance, une naïveté et une candeur qui s’imposeront quatre ans plus tard avec Les quatre cents coups et A bout de souffle, lorsque la dramaturgie classique laissera la place à la célébration du réel et à la poésie du quotidien.

 

La compassion est-elle le secret de la boîte magique de Jean Renoir ?

La pitié est un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce.”

Jean-Jacques Rousseau, Discours de l’origine de l’inégalité parmi les hommes (1755)

 ”Le problème sur terre, c’est que chacun a ses raisons.”

Jean Renoir, La règle du jeu, 1939

 ”La division des hommes en fascistes et communistes ne signifie rien du tout. Le fascisme, comme le communisme croit au progrès… pourtant, dans les cas extrêmes, il faut bien prendre position. Si c’était à refaire, mis au pied du mur, je prendrais position pour le communisme parce qu’il me semble que les tenants de cette doctrine ont une conception plus honorable de l’être humain.

Jean Renoir

La diffusion d’une vingtaine de films de Jean Renoir (1894-1979) à l’Action Christine à Paris offre l’opportunité de voir ou revoir les grands beaux films de cet humaniste que les cinéastes de la Nouvelle Vague appelaient le patron, mais aussi de comprendre à quel point son oeuvre est marquée par la notion de compassion, comme si l’ensemble de ses personnages ne trouvaient finalement de raison de vivre que dans le fait de compatir à la souffrance de leurs proches ou de ceux qui comptent pour eux.

La compassion est bien le sentiment qui anime les hommes qui décident de laisser Monsieur Lange traverser la frontière à la fin du Crime de Monsieur Lange (1935), lorsqu’ils ont admis les raisons de son crime, Jean Gabin dans La bête humaine (1938) à l’égard de Simone Simon, qui s’ennuie dans les bras de son mari (davantage que la folie de Jacques Lantier, qui est le problème de Zola, pas de Renoir), Jean Gabin de nouveau qui soutient son ami Dalio blessé, alors qu’ils s’évadent d’une prison allemande, mais aussi Pierre Fresnay, qui sait que l’époque de l’aristocratie est révolue, et se fait tuer pour laisser s’échapper ses codétenus dans La grande illusion (1937) Jean Renoir lui-même dans La règle du jeu (1939), lorsqu’il demande à son ami Dalio d’accueillir dans son château ce jeune homme amoureux de sa femme, et Anna Magnani qui fait don à l’église de sa vie et du carrosse d’or qui provoque la discorde entre ses amants prêts à tuer pour conquérir son coeur (Le carrosse d’or contient en 1952 tout le cinéma de Truffaut : une femme entre plusieurs  hommes, l’enfance, la mise en abîme du spectacle et de la vie…).

 Le cinéma étant avant tout affaire de regard, il n’est pas étonnant que Jean Renoir soit à la fois un cinéaste remarqué internationalement (La règle du jeu figure dans la plupart des classements professionnels des dix meilleurs films) et un auteur qui a connu les faveurs du public, son plus grand succès étant La grande illusion, qui eut une influence considérable sur un très grand nombre de cinéastes (Casablanca de Michael Curtiz, film préféré du public américain, peut être considéré comme un hommage à La grande illusion, dont il reprend ironiquement Marcel Dalio en commissaire de Vichy). Comme le suggère le titre de ce grand film, la compassion n’est pas une manière de se bercer d’illusions, mais elle reste le plus beau chemin qui mène de nous aux autres.

Clint Eastwood : on prend toujours la place de quelqu’un

 “It’s a hell of a thing to kill a man. You take everything he’s got, and everything he’ll ever have.”

Clint Eastwood, Impitoyable (“C’est abominable de tuer quelqu’un, tu prends tout ce qu’il a, et tout ce qu’il aura jamais”).

 Clint Eastwood a depuis longtemps délaissé son poncho de cowboy, mais le réalisateur a conservé l’ambiguïté des rôles que lui donnait Sergio Leone dans ses westerns spaghettis, pour devenir, au même titre qu’Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick ou Claude Chabrol, l’un des grands cinéastes contemporains de l’inquiétude.

 - les conséquences de la mort d’un proche : La plupart des films de Clint Eastwood analysent la manière dont des individus réagissent à la violence dont ont été victimes leurs proches. Cette interrogation traverse tous ses westerns (Josey Wales a perdu sa famille, le héros d‘Impitoyable défend une prostituée défigurée par deux de ses clients), ses films noirs (dans Mystic River, Sean Penn se fait justice sur celui qu’il prend pour le meurtrier de sa fille) et ses drames (dans Million dollar baby, l’entraîneur de boxe Clint Eastwood se retire de la course après la mort de son poulain interprété par Hillary Swank). 

 - les conséquences des incertitudes du coeur : En cinéaste moraliste au même titre que Stanley Kubrick, Clint Eastwood représente l’adultère comme un danger. Son premier film en tant que réalisateur, Un frisson dans la nuit (1971), place son personnage, un animateur de radio, dans les griffes d’une admiratrice psychopathe. Sur la route de Madison (1995) raconte l’histoire d’une femme interprétée par Meryl Streep, qui reste avec son mari agriculteur et leurs enfants plutôt que de partir avec l’homme qu’elle aime (interprété par qui ?), photographe au National Geographic. 

 ”Old dreams are good dreams”, “les vieux rêves sont de beaux rêves”, dit le photographe de Sur la route de Madison à la femme qu’il aime, et qui craint d’avoir renoncé à ses rêves de jeunesse. L’imaginaire plus fort que les rêves, n’est-ce pas la quintessence du rôle du cinéma ?

Billy Wilder : comment montrer ses sentiments à ceux qu’on aime

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1. Le public est inconstant. 2. Prenez-les à la gorge et ne les lâchez pas. 3. Déterminez une ligne d’action claire pour votre protagoniste. 4. Sachez toujours où vous allez. 5. La marque du bon scénariste est de savoir masquer les ressorts de l’intrigue avec subtilité et élégance”.

Conseils aux scénaristes, Billy Wilder (1906-2002)

 

La sortie d’une copie neuve de La vie privée de Sherlock Holmes, hilarante rareté datant de 1970, nous rappelle que le réalisateur américain d’origine autrichienne Billy Wilder s’est sans cesse préoccupé, en abordant les grands genres du cinéma hollywoodien (comédie, comédie romantique, film noir, drame), de la manière dont les personnes amoureuses manifestaient leurs sentiments.

- Accepter les défauts : “nobody’s perfect”, bien sûr, “nul n’est parfait”, la dernière réplique de Certains l’aiment chaud (1959, avec Marylin Monroe), dans lequel Jack Lemmon, déguisé en femme pour échapper à la mafia de Chicago, fait craquer un vieux milliardaire qui, lorsque le comédien lui apprend son identité d’homme, n’y trouve rien à redire. A la fin de La garçonnière (1960), le même Jack Lemmon pardonne à Shirley Mc Laine de l’avoir délaissé pour lui préférer un temps son cynique patron.

- Reproduire les signes : A la fin de La vie privée de Sherlock Holmes, le célèbre détective, que tout le monde soupçonnait d’être homosexuel, s’effondre en apprenant la mort d’une espionne allemande (Geneviève Page) qu’il avait démasqué. Celle-ci a été exécutée au Japon, où elle opérait en portant le même nom que celui utilisé en Grande-Bretagne, lorsqu’il travaillait avec elle et la faisait passer pour sa femme.

- Pardonner les erreurs : Dans Assurance sur la mort (1944), l’un des joyaux du film noir, Fred MacMurray est un commis en assurance qui a tué par amour pour une femme fatale (Barbara Stanwyck, qui arbore un sourire proche de l’orgasme lors de la mort de son mari). La jolie assurance vie du mari doit être payée par le patron, et également ami (Edward G. Robinson), du commis. Au seuil de la mort, il s’excuse auprès de son patron de ne plus pouvoir travailler avec lui. “Je perds plus qu’un ami” répond l’autre, qui lui pardonne. “I love you too”, dit Fred Mac Murray.

Enfin, on doit à Billy Wilder l’une des plus belles et des plus cruelles scènes de cette histoire récente du cinéma. Dans Boulevard du Crépuscule (Sunset Boulevard, 1950), la star déchue du cinéma muet Norma Desmond (Amis scénaristes, essayez de trouver un nom de ce tonneau-là !), interprétée par Gloria Swanson est arrêtée pour meurtre par la police, devant une foule de reporters. On lui fait croire une dernière fois que les feux des projecteurs attendent l’actrice, et non la criminelle. A-t-on jamais allié au cinéma avec une telle puissance la cruauté au sublime ?