Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (25) : Heureux qui comme Ulysse

Les tournages ne se passent pas toujours mal, et au gré d’un temps climat, du talent d’un chef-opérateur (Jean-Baptiste Gerthoffert), d’une comédienne (Emily) qui a quelque chose de la jeune Sandrine Bonnaire, de l’appui technique d’Arnauld Ménager et de la générosité du Président du Club Ourcq Can’Ohé Club Sevranais, Pascal Mauny, on réussit à boucler la dernière scène du film (qui n’est pas la dernière du tournage) en deux heures.

Bien sûr, j’ai oublié deux ou trois plans mineurs qui m’amèneront à retourner avec joie sur les lieux en espérant des conditions climatiques similaires pour des questions de raccord, mais il est difficile de garder toute sa tête en étant réalisateur, producteur, régisseur, son propre assistant, celui du chef-opérateur, acteur, chauffeur, photographe de plateau, porteur de café, etc.

Pour le coup, le photographe de plateau s’est trompé d’ambiance, mais qu’importe, le plan le plus difficile du film, et aussi le dernier d’icelui, est dans la boîte. Comme disait Abdellatif Kechiche en recevant son premier César, “douleur et joie jusqu’à la fin de l’existence. Lorsque la joie est là, savoure”. Je savoure.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (24) : le baiser et l’effet K

Il est plus difficile que je ne le pensais de filmer dans l’enceinte du collège en dehors des heures imparties car les bouffeurs d’espoir rôdent et ont trop d’intérêt à saboter le projet pour mieux se convaincre de demeurer dans leur médiocrité.

J’ai dû sortir des vieilles ruses de sioux et un effet presque aussi vieux que le cinéma en tant qu’art, effet K ou Koulechov du nom de son inventeur russe, qui consista en 1921 à superposer un plan sur le visage d’un acteur au plan d’une assiette de soupe, d’un cercueil et d’une petite fille, ce qui donnait le sentiment que l’acteur exprimait talentueusement, selon les cas, la faim, la tendresse et le chagrin. Nous pourrions aisément refaire l’expérience avec la photo ci-dessus : le sens de ce plan différerait selon qu’elles parlent à un beau jeune homme, un policier ou leur père. Le résultat de l’expérience signifiait que le montage était le langage du cinéma, l’image et le son étant les matériaux du montage qui donne l’espace et le temps du film.

J’ai renouvelé l’expérience en filmant deux jeunes gens fort occupés à s’emboucher au milieu de la cour (le plan le plus émouvant du film, dont je rêvais depuis le début), en montant l’image avec un plan de notre héroïne pris plusieurs heures plus tard dans la cour et regardant dans leur direction, soupirant, dépitée d’avoir des dons de prophète puisqu’elle préférerait comme l’actrice sortir avec son petit ami plutôt que de tourner une histoire bizarre devant la caméra pour un cinéaste mal peigné.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (23) : la possibilité d’un long

Il y a un moment comme ça dans la vie où vous êtes parti pour tourner un court-métrage et vous vous rendez compte que de séquence en séquence, vous avez la possibilité d’un long entre les mains, même si la fin de l’année est proche, que les maladies, les stages et les amours printanières menacent l’édifice, alors sans doute faut-il serrer sa chance et puis zou Galinette on continue.

Il y a grosso modo trois méthodes pour passer d’un schéma de film court à un long-métrage en cours de tournage :

– la méthode godardienne, très utilisée par le cinéaste durant les années 60 où il tournait parfois deux ou trois films par an, bâtis sur des scénarios qui tenaient sur quelques feuilles, et consistant à filmer des scènes poétiques qui résonnent avec le ton du film sans avoir nécessairement de lien avec la narration. Voir notamment Pierrot le fou pour une application légère et Deux ou trois choses que je sais d’elle pour une application radicale.

– la méthode antonionienne : étirer les plans sur une intrigue mince en privilégiant l’élégance du cadre et des mouvements de caméra, ainsi que la beauté des acteurs.Voir L’éclipse pour la beauté de Monica Vitti et d’Alain Delon, et l’ambiance de fin du monde sur fond de crash boursier qui n’est pas sans rappeler le monde dans lequel nous vivons, et La nuit pour la beauté de Jeanne Moreau, Marcello Mastroianni et Monica Vitti, et la décadence de la bourgeoisie occidentale.

– la méthode Noé : filmer des plans séquences angoissants dont les défauts sont masqués par la musique, le montage et les cris (“je vais te faire mal, je te dis que je vais te faire mal”, etc.). Voir Irréversible.

– la méthode Wenders : écrire au cours du tournage des scènes non prévues au scénario, mais qui s’imposent à la lumière du jeu des acteurs et de la chance du tournage. Voir Paris, Texas, où le scénariste vient en aide au cinéaste en panne, en écrivant à l’arrache la scène devenue mythique du strip-tease.

Alors me voilà avec une combinaison de méthodes éprouvées, des comédiens fatigués, mais une détermination sans faille pour mon dernier mois de tournage. Et comme dit Hoel à la belle Isa qui accuse le destin, à la fin d’un épisode des Passagers du vent, de les avoir emporté dans d’aussi funestes aventures “C’est pas ça, le destin, Isa… ça… C’est la chance”.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (21) : Montage, Montage (et jamais ne reviens)

C’est le seul moment de calme du cinéaste, lorsque le bruit et la fureur s’estompent pour laisser place à la mélancolie, au regret de ne pas avoir fait durer tel ou tel plan et de ne pas avoir filmé tel autre, mais aussi au bonheur de trouver de bonnes surprises.

L’art de la joie de Cosi fan tutte sied si bien aux jeunes gens avec l’humour de grands adolescents de Lorenzo da Ponte et de Wolfgang Amadeus Mozart qu’il suffit de se laisser guider par le livret pour laisser surgir le dernier âge naïf de la vie d’homme. Seul le manque cruel de moyens ne permet pas d’élever le film au niveau rêvé, qui aurait mérité plus de travellings et de grues (Saint Jacques Demy, priez pour nous).

Il reste une douzaine de scènes de l’opéra, majoritairement issues du premier acte, dans le montage final qui fera peut-être 25 minutes. Le montage rêvé sur la route prend forme sur ordinateur avec le sourire et le courage de belles jeunes filles qui portent en elles les voyages et les rêves du monde entier.

Il y a exactement dix ans à quelques jours près, la serveuse arabe française, une très belle jeune femme en jupe, du café lyonnais dans lequel je me trouvais est entrée en larmes prendre son service. Le second tour de la Présidentielle venait d’être remporté par Jacques Chirac. Un Ministre de l’Intérieur autoritaire futur Président de la République Française venait d’être nommé pour donner des gages au Front National. La jeune femme avait été menottée et couchée sur le capot de la voiture de police dont les occupants lui reprochaient de ne pas avoir ses papiers. Ce film est dédié à cette jeune femme.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (20) : cap au pire

Je n’ai pas pu mettre un terme à l’épopée en raison de l’absence d’un comédien, ce qui m’offrira la joie d’y retourner au mois de mai pour le clap final.

Nous avons franchi un pas tout de même avec cette scène réalisée sans presque aucun trucage où nos belîtres font semblant de se suicider en avalant du Stop Insectes pour attendrir les belles fidèles. Le bel au bois dormant “aussi joli qu’une fille” dit la comédienne avant de le (presque, moi qui frimais depuis le début de l’année avec des rêves de tournage de baiser suis toujours bredouille, puissent les autres avoir fait mieux) embrasser devient un prédateur impitoyable qui ne trouve pas si mal d’avoir perdu son pari de départ de l’opéra sur l’éternelle fidélité des femmes (en tout cas de la sienne).

Je pensais finir mon péplum sur le Requiem de Mozart, mais j’ai décidé de coller un morceau du divin Autrichien dans L’or de leurs corps (“Rex”, qui va si bien aux résurrections), alors pourquoi pas le Voi che sapete des Noces de Figaro, que Da Ponte eut le culot de proposer à l’Empereur d’Autriche alors que la pièce de Beaumarchais y était interdite pour être soupçonnée d’avoir inspiré la Révolution française. Allons enfants…

 

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (22) : marcher sur l’eau

L’inconvénient lorsque vous filmez avec 1/1000e du budget d’Entre les murs, c’est que vous ne pouvez pas être aussi exigeant que d’autres sur la présence de vos comédiens, devrais-je dire comédiennes.

Dans ces conditions, le tournage part souvent vers l’improvisation, où l’inquiétude à la base de la création devient une méthode de travail permanente. Heureusement que la bande à part (dans l’ordre alphabétique, Anaïs, Asma, Claudia, Emily, Hadjir, Kenza, Nadège) tient haut le film, même si la perspective de se baigner dans l’eau croupissante qui entoure l’amphithéâtre du parc Decésari les ait effrayées, alors qu’un clin d’oeil à la belle Silvana Mangano dans Riz amer, qui chantait si bien le Negro zumbon, eût été si charmant.

Il n’est pas toujours facile de tourner en extérieur dans un quartier où des décennies de rejet du peuple de la banlieue dans la périphérie de la France ont attisé les tensions au point de faire marcher ses habitants sur des charbons ardents. Le ciel voilé d’avril nous a offert quelques beaux plans sur la course des jeunes femmes sceptiques vers le miracle. Que demander de plus ? Je ne pense pas que la résurrection soit possible en dehors de ce long continuum qu’est l’histoire, mais que par contre, il m’intéresse de filmer que la personne humaine est une créature qui peut marcher sur l’eau.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (19) : pourquoi tant de vulgarité devant nos beaux yeux ?

Le clap de fin s’approche. Les nuits raccourcissent. Je me retrouve à 6 heures du matin Porte des Lilas à filmer des voitures embouteillées pour générique. Saint Mozart, délivrez-nous de la facilité.

Nos belles effarouchées ont fait connaissance avec leurs belîtres qui n’y vont pas par quatre chemins en empruntant un radical “on vous aime” au regretté Jacques Demy, ce à quoi les dames répondent : “vous avez vu vos gueules ?” Les bélîtres de répondre qu’eux au moins sont là contrairement à leurs fiancés qui draguent des geishas au Japon. Nous sommes bien en 2012.

Je me suis permis une coquetterie où votre serviteur danse seul en scène dans l’amphithéâtre Truffaut, ce qui est symboliquement très chargé. Cette scène totalement secrète sera sans doute l’un des clous du spectacle de la projection du 12 juin au Festival Côté Court de Pantin 2012. Dans ce film qui est pour beaucoup de raisons mon viaggio melancolico, il me semblait naturel d’offrir une danse bercée par le souvenir où au même âge que ces jeunes gens, dans la chambre d’Agnès Martin à Rezé, j’avais conclu que je n’étais pas fait pour la danse. A force de se dire qu’on n’est pas fait pour la danse, qu’on est un mauvais comédien et que si l’on devient dictateur, on risque de finir dans un pays où il ne se passe rien, on devient cinéaste.

D’une autre manière, je ne pouvais pas laisser dire en 2050 que la danse la plus ridicule de tous les temps avait été interprétée par Thomas Salvador dans l’excellent De sortie. Et puis Joel et Ethan m’ont appelé hier soir pour me dire que même s’ils m’en avaient voulu lorsque Maman avait quitté les Etats-Unis pour épouser un goy en France et qu’on ne se voyait pas beaucoup en raison de leur agenda très chargé, ils m’ont dit que j’étais en train de trouver mon idiot intérieur et que c’était la plus belle chose qui puisse arriver à un artiste, et qu’ils étaient très fiers de moi.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (21) : la multiplication des poissons

Votre serviteur qui fait d’habitude le coq en dégainant son Levinas et son Hegel plus vite que son ombre faisait moins le malin ce vendredi pour filmer la vie d’une jeune fille (désolé, je n’ai qu’un frère). Heureusement que la cinéaste Salma Cheddadi était gentiment venue en renfort pour prendre la mise en scène en main et donner de la vie au retour au foyer et à l’intimité d’une jeune fille après les fortunes diverses des parcours scolaires et la découverte de ses nouveaux pouvoirs.

Dans notre grande cruauté, l’héroïne a quitté son petit ami au téléphone d’un lapidaire “je préfère qu’on reste amis” (toute ressemblance avec des histoires vécues est purement fortuite) pour faire face à tout ce qui lui arrive depuis le début du film (saignement des mains, visite des rois mages, don pour soigner les gens, etc.). Rien de tel qu’une petite multiplication des poissons pour finir la semaine et surtout un vendredi. Ce fut chose faite en présence de la mère de notre actrice pour une belle scène d’amour maternel et filial.

Ca y est, le montage commence avec son lot de bonnes et de mauvaises surprises (tu ne pouvais pas rester sur la comédienne trois secondes de plus, bougre d’imbécile), mais quel bonheur d’arrêter quelques jours le train qui file dans la nuit pour faire battre le coeur des images.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (20) : pour Georges de La Tour


La reproduction en couleurs du Prisonnier de Georges de La Tour que j’ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre condition. Elle serre le coeur mais combien désaltère ! Depuis deux ans, pas un réfractaire qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves de cette chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. Au fond du cachot, les minutes de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme assis. Sa maigreur d’ortie sèche, je ne vois pas un souvenir pour la faire frissonner. L’écuelle est une ruine. Mais la robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.

Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains.

René Char, Feuilles d’hypnos.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (19) : plus étrange que le paradis

Le plus beau parking du monde et le soleil de mars nous ont offert un superbe cadre pour capter en travelling-voiture l’harmonie des jeunes filles avant l’inévitable dispersion des destinées dans quelques mois.

La gentille Nawel a accepté de boiter pour les besoins du film en vue d’être guérie par notre héroïne.

Une jeune fille moderne a expliqué à la caméra pourquoi elle voulait porter le voile dans quelques mois. J’ai passé la veille en compagnie d’anciens ministres et diverses personnalités politiques, ce qui n’est pas sans générer une certaine schizophrénie. André Gide dit quelque part dans Si le grain ne meurt que sa vocation artistique lui est venue de son écartèlement entre les deux branches irréconciliables de la famille qui l’ont amené à contempler le monde avec un certain étonnement. Garde l’étonnement.