Cinématographe : Lacan lu par Colette Soler réalisé par Mathieu Tuffreau

Cinématographe Colette Soler

Colette Soler, psychanalyste à Paris, présente dans Cinématographe l’apport de Jacques Lacan, qui fut son analyste, à la discipline inventée par Freud et à la pensée de son siècle. Marqué par les “victimes émouvantes des échanges économiques”, Jacques Lacan (1901-1981) a accordé une écoute et une parole à de très nombreux patients, et influencé par ses écrits de nombreux cinéastes et artistes contemporains, tels Arnaud Desplechin, Abdellatif Kechiche, Raphaël Siboni ou Mariana Otero. Cinématographe est filmé comme une invitation à se plonger dans l’oeuvre de Lacan et la pratique du psychanalyste ou à prolonger la vision du film par la lecture des textes que lui a consacrés Colette Soler, de Ce que Lacan disait des femmes, l’un des livres les plus intelligents écrits sur la délicate question de la relation entre les femmes et les hommes, à Lacan, lecteur de Joyce en 2015, consacré à l’influence de James Joyce sur Lacan et les travaux que ce dernier consacra au grand écrivain irlandais.

Réalisation : Mathieu Tuffreau. Image : Fabien Leca. Son et mixage : Frédéric Dutertre. Montage : Pierre Millet. Le générique de fin comporte un extrait des Impromptus de Schubert par Philippe Cassard, Tous droits réservés à Universal Music

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (32) : et puis coupez

Les élèves des Pavillons-sous-Bois m’ont accueilli les bras ouverts et offert un flacon d’Egoïste de Chanel pour me remercier d’avoir dansé nu dans un collège public. Je m’en suis passionnément aspergé, mais sans grand succès car le dernier conseil de classe a déserté les rangs de Rosny (j’en connais pourtant une qui aurait bien aimé être remerciée).

Nawel et Sophie m’ont gentiment accompagné pour les dernières minutes de mon péplum. Nawel a même lu Le petit prince (que je devrais lire quelques centaines de fois au cours des prochaines années) pour me faire plaisir.

Comme lorsqu’un pays découvre les joies de la démocratie, on peut dire que les vrais problèmes commencent maintenant, dans la solitude de l’ombre de mon ordinateur, mais chut, chut, ma petite cocotte, laisse glisser.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (31) : A ma mère

“Il faut toujours finir qu’est-ce qu’on a commencé” disait Fritz Lang dans Le mépris, alors pourquoi pas nous ? Et puis c’était une scène importante à nos yeux puisqu’il s’agissait cette année de reprendre le chemin du collège au moment où ma mère prenait sa retraite de l’Education Nationale, et puis Yves Ansel qui fut mon enseignant de français en 3e et 4e publie prochainement Albert Camus, totem et tabou qui apporte toutes les réponses aux godelureaux qui m’écrivent régulièrement pour me dire que je n’ai rien compris au Prix Nobel, alors Champagne !

La comédienne Sophie Lafaille a gentiment repris le chemin de l’école pour interpréter la conseillère d’orientation de notre héroïne. La route m’a récemment fait croiser le sympathique Stéphan Castang venu présenter Jeunesses françaises au Festival Côté Court, où l’on voit des jeunes gens dans un dispositif Photomaton répondre à un conseiller d’orientation qui leur rappelle la loi du jeu social et appuie sur leurs illusions. Il m’eût été bien difficile d’aller dans une telle voie vu ma filiation et puis il s’agissait surtout d’écouter la jeune Emily raconter la route qu’elle a tracée grâce à ses parents et ses enseignants, de filmer la confiance qu’elle a prise dans mon beau film biscornu et puis le rideau s’approche, alors snif, snif, raconte Modesta, raconte.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (30) : technique du montage Boléro

A la question d’une spectatrice sur les raisons du naturel des jeunes filles qui ont le courage d’aller jusqu’au bout du tournage, j’étais bien en peine de répondre sinon en louant le talent de ces jeunes non professionnelles sélectionnées avec brio pour l’aventure, par leurs enseignants.

Ce n’est qu’après coup que je me suis rendu compte qu’il me plaisait particulièrement de monter plusieurs prises d’un même plan en comptant sur la manière dont les actrices montent progressivement en gamme sur un thème donné. Cette technique que nous nommerons Boléro en souvenir du morceau de Ravel qui répétait 169 fois le même thème en ajoutant à chaque reprise un ou plusieurs instruments, est bien pratique pour accroître l’intensité d’une scène dramatique en tournant autour d’un thème unique. Les comédiennes sont justes parce qu’elles s’ajustent au fil des prises, et le fait de conserver le même extrait assorti de nuances de plusieurs prises fait participer le spectateur au travail de l’acteur.

Il faudra compter sur une ou deux semaines supplémentaires de tournage pour s’accorder sur le matériau définitif du péplum dionysien que nous tournons, mais les petites frayeurs passagères ne devraient plus entamer notre rêve de rose.

21e Festival Côté Court (2) : Fais croquer de Yassine Qnia, Tony Montana n’est pas français

Fais croquer de Yassine Qnia est un film sur le jour où l’on se rend compte que l’on ne deviendra pas Martin Scorsese parce que l’on vit en France et que ce pays n’est pas bâti sur le rêve des pionniers mais sur la tragédie grecque, la rédemption chrétienne et la révolution, et que le seul rêve qu’il reste à vivre au héros du film est de devenir un cinéaste de film d’auteur.

Fais croquer est le récit de la préparation d’un film fauché entre jeunes gens issus de l’immigration africaine, où l’épopée scorsesienne capote faute de moyens, de bons comédiens, de souplesse du réalisateur (joué par le cinéaste du film) et d’incapacité de la troupe à se mettre au travail.

Yassine Qnia a le sens de la comédie désabusée et des situations en montrant l’incapacité du réalisateur à mener à bien son projet de film alors que deux enfants sont prêts à tout pour faire la régie, lorsqu’il préfère une femme qui porte le tchador à une comédienne libérée pour le premier rôle de son polar, et que comme le personnage de Louis-Ferdinand Céline dans Mort à crédit, il ne trouve même plus la force de se masturber face au poids de son naufrage. Si le cinéma ne devait servir qu’à sortir de la dépression pour trouver le courage de se soulever de terre chaque jour, Fais croquer en serait l’un de ses plus vaillants défenseurs.

Festival Côté Court de Pantin, du 6 au 16 juin 2012

Prometheus de Ridley Scott : Omnia fui, nihil expedit

“Je fus tout. Rien ne vaut”. Cette phrase ultime de l’empereur romain Septime Sévère peut s’appliquer à la carrière de Ridley Scott, qui commença brillamment par un bon film de costume sur les guerres napoléoniennes avant de réaliser l’un des plus grands films de science-fiction avec Alien, puis d’alterner des projets plus ou moins personnels qui renfermeraient quelques beaux moments de cinéma (Rutger Hauer en robot ayant un geste humain avant la mort dans Blade Runner, deux femmes se vengeant de la violence des hommes dans Thelma et Louise) avant de devenir surtout le réalisateur de publicités le plus demandé au monde.

“Tout n’est rien” est la phrase culte du film prononcée par Michael Fassbender en robot fan de Peter O’Toole dans Lawrence d’Arabie, qui aurait pu élever beaucoup plus haut le Prometheus du titre pour ce prequel, comme on dit poétiquement, d’Alien. Une équipe d’ingénieurs et d’archéologues atterrit à la fin du XXIe siècle sur une planète très lointaine dont la galaxie ressemble à une forme répétitive de représentation de l’espace par les civilisations antiques. L’équipe partie à la recherche de l’origine du monde découvre l’hostilité de semi-dieux et de créatures dinosoraumorphes et cannibales.

La bonne nouvelle du film est la lenteur du début, impensable dans la plupart des films hollywoodiens contemporains, qui permet de rester saisi devant la beauté d’une planète vierge aux allures de nouveau monde et de vestiges antiques qui mêlent l’imaginaire d’Angkor au Cambodge aux dessins originaux de H.R. Giger pour le premier Alien. Le casting impressionnant, de Charlize Theron en héritière chargée de la mission à Noomi Rapace du Millenium suédois en archéologue, en passant par l’inquiétant Michael Fassbender, fait beaucoup de bien pour crédibiliser une histoire qui voudrait tutoyer Kubrick.

Las. Ridley Scott a le sens des mises en scènes opératiques, mais ce n’est pas un cinéaste intellectuel, et il est rapidement mal à l’aise avec le sous-texte gréco-païen du scénario. Comme disaient les Grecs justement, apprenons à nous connaître nous-mêmes, et les chèvres seront mieux gardées.

Prometheus – Les Origines [VOST-HD] par Eklecty-City

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (29) : Abraham plutôt qu’Ulysse

Comment finir son film lorsque la comédienne principale prépare une compétition de danse, qu’une autre est en Algérie pour deux semaines, qu’une troisième s’occupe de ses neveux, qu’une quatrième vous donne royalement l’autorisation de tourner jusqu’à 14 heures 30 et que pendant que vous tournez une scène sur un créneau d’une demie-heure dans l’infirmerie, vous ouvrez la porte de la salle d’attente et découvrez quatre gamins de 12 ans en train de fouiller dans le sac de la comédienne pour lui prendre son argent ?

Le métier qui consistait pour les comédiens, selon Louis Jouvet, à “trouver une chaise” est pour les cinéastes celui qui consiste à ne jamais s’asseoir avant la salle de montage. Si cette intranquillité chère à l’immense Fernando Pessoa s’est avérée aussi féconde, c’est sans doute parce que la victoire contre les bouffeurs d’espoir est aussi chère, et que puisqu’il faut bien se choisir une vie, alors autant ce combat plutôt qu’un autre pour voir se soulever de jeunes gens courageux prêts à défier la bêtise du monde.

Nous en revenons pour le parcours du personnage principal, Eve, au point de départ du tournage, la lecture d’Emmanuel Levinas et son concept d’altérité, m’amenant, bobo issu de la classe moyenne nantaise affublé d’une paire de lunettes d’intellectuel de gauche, à filmer le parcours de jeunes gens qui défient la trouille de la vieille France dont on a récemment vu à quel point elle se plaisait de vivre dans la peur de l’autre, mais aussi de tous ceux qui dans leur quartier préfèrent qu’il ne se passe rien plutôt que de devoir changer.

Emmanuel Levinas propose dans un article de substituer l’histoire d’Abraham quittant à jamais sa patrie pour une terre inconnue, et interdisant à son serviteur de ramener son fils à son point de départ, à celle d’Ulysse et du retour au foyer sur laquelle sont bâties la plupart des mythes occidentaux, d’Oedipe-Roi à Autant en emporte le vent. L’invitation du prophète juif dans un territoire où ce nom est souvent synonyme de nombreux maux n’est pas le moindre plaisir de cette marche difficile qui devrait encore me prendre plusieurs semaines avant d’apercevoir le jour.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (28) : S’agite et se pavane

Tout film se rêvant à la fois voyage mélancolique et salve d’avenir, il était naturel de boucler la boucle avec Fabien Leca avec lequel j’ai fait mes premières armes cinématographiques il y a dix ans sous un climat bien rude et dans une ambiance électrique (“elle avait des rêves pour chacun d’entre vous pour dix ans” délirait Nicolas Gabion, ce grand acteur tragique).

La dernière partie de l’intrigue me posait problème depuis le début de l’année lorsque Yoann avait remarqué fort justement qu’un kidnapping dans une cité de la banlieue parisienne était un peu cliché (euphémisme). Je ne voyais pas comment mettre en scène la fin du film jusqu’à ce que les intégristes venus interrompre le spectacle de Romeo Castellucci m’offrent la matière à mon personnage qui rêve d’immaculée conception et hurle à la lune au “problème de l’immigration” tout en dégainant son avocat dès lors qu’on le traite de raciste. Il n’a pas fallu beaucoup pousser les jeunes filles pour qu’elles s’énervent devant la violence et la laideur humaine de mon personnage. Quel malheur de devoir choisir d’attendre quelque temps avant de montrer une aussi belle scène qui ne pourra figurer dans la version courte du film.

Nous avons pris un verre par la suite avec Fabien et mon frère qui m’a proposé de jouer un autre type de monstre, preuve que je dois me trouver dans une période d’intense création artistique. Nous nous sommes souvenus d’avoir vu il y a quelques mois Les sept samouraïs dans une salle pleine à craquer où les gens riaient comme des enfants aux plaisanteries de Toshiro Mifune, et puis étaient graves devant une intrigue profonde, politique et poétique, dans un monde déserté par les dieux comme chez Shakespeare, et des images belles comme les estampes qu’admirait tellement Vincent Van Gogh. Il aurait fallu en saluer beaucoup d’autres, mais il n’y avait pas assez de Cognac, alors nous avons bu à la mémoire d’Akira Kurosawa.

Sept samourais Trailer par aikidorosheim

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (27) : cinéma pleine lune (2)

Un kidnapping et une tentative de résurrection plus tard, nous avons tourné dans la belle maison hitchcockienne d’Arnauld Ménager qui nous a gentiment accueillis à Montreuil.

La scène clôt le tournage de la version courte de L’or de leurs corps, d’environ 40 minutes qui sera projetée le 8 juin au Festival Côté Court de Pantin. Il est encore difficile de savoir ce qui manque pour parvenir éventuellement à une version longue tant les scènes ont été tournées dans le désordre. Il reste une énergie commune à toutes les scènes qui, de Michel Berga de Radio France depuis le PC routier de Rosny, jusqu’à l’adagio des rêves de la dernière scène du film au bord du canal de l’Ourcq à Sevran, en passant par les nombreuses scènes de cours, de récréation et de rue qui alternent notre part de violence et de sacré, font l’unité d’un film.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (22) : cinéma pleine lune

Un mariage sous le riz pour nos héros, une déclaration d’amour enflammée et c’est le clap de fin pour Lorenzo da Ponte et Mozart qui nous ont tant amusés.

Il en fallait de la joie pour fédérer ces jeunes gens brillamment portés par leur enseignante Joëlle Dinot-Smadja. Nous sommes parvenus à un ovni cinématographique, où les élèves chantent en play-back Mozart comme dans On connaît la chanson, lisent Frantz Fanon plutôt que Platon et mettent en bouche le langage salace de Lorenzo da Ponte sur le désir de l’autre. Il faudra accepter de passer outre les quelques défauts techniques pour s’amuser de la vanité masculine et des délires de pureté. Tout cela devrait tenir en 25 minutes de film pour une première le 12 juin au Festival Côté court de Pantin.