Silence de Martin Scorsese : l’asile de l’ignorance

Silence de Martin Scorsese, Adam Driver et Andrew GarfieldMartin Scorsese n’aide pas beaucoup son film en dressant le portrait des Japonais comme un peuple bigot, brutal et lâche acharné à battre ou se prosterner devant deux quasi-saints portugais (interprétés par Adam Driver et Andrew Garfield) venus les évangéliser et rechercher leur maître Ferreira au XVIIe siècle. L’influence avouée du film, Akira Kurosawa, semble bien loin, lui qui filmait avec beaucoup d’amour un officier russe et son aide de camp hezhen dans Dersou Ouzala.

Le cinéaste de la rédemption et des amples plans séquences semble piégé par une nature et les visages dont il n’est pas familier, que Kurosawa filmait comme des hiéroglyphes et des estampes. Le cinéaste new-yorkais capture d’un plan majestueux la souffrance inouïe des Chrétiens japonais refusant d’abjurer leur foi attachés à des croix, mais cet héritier du Caravage semble tétanisé, dès qu’il quitte le champ de la violence, par les longs passages de dialogues entre les évangélistes et leurs ouailles, avec leurs bourreaux ou un bouddhiste sincère persuadé que l’homme n’a pas besoin de transcendance.

Le père Rodrigues reproche au Christ son silence comme le faisait Harvey Keitel dans Bad Lieutenant d’Abel Ferrera. Scorsese prend le risque de faire parler in extremis Jésus comme dans le roman japonais de 1966 dont le film est adapté. Ce procédé grossier évoque plus “la volonté de dieu, asile de l’ignorance” de Spinoza que la grâce de certains cinéastes chrétiens dont chaque plan frémit de foi (dans Gertrud de Carl Dreyer, l’oubli de chaque homme est la condition sine qua non de l’éternité, dans Le miroir de Tarkovsky, Dieu est enfant dans un berceau, orphelin espagnol fuyant l’Espagne franquiste pour la Russie…). Les artistes et chercheurs à la frontière des cultures sont souvent de grands créateurs, de l’orientaliste Louis Massignon chrétien musulman à René Char, mystique sans Dieu célébré par Sartre. Dans ce Silence sans un regard humain sur les Japonais à l’exception de l’apparition in extremis d’un visage amoureux de femme, il est permis de chercher le Chrétien.

 

 

Lumière ! l’aventure commence réalisé par Thierry Frémaux : l’étrange sensation d’éternel retour du même

Lumière ! L'aventure commence réalisé par Thierry FrémauxThierry Frémaux regarde 100 films de Louis Lumière et de ses opérateurs avec le regard du cinéphile et de l’historien de l’art : il découvre l’impressionniste, l’expérimental, l’humaniste, le citoyen du monde généreux, le rythme du montage et la puissance du gros plan qui seront théorisés par Eisenstein, la captation du temps pour extraire l’humanité du néant qui deviendra l’axe majeur d’Ozu, la réaction de l’homme à la violence qui sera le grand oeuvre de Kurosawa…

Louis Lumière filme plusieurs fois la sortie des usines Lumière à Lyon le 19 mars 1895. Le triomphe public des premières projections enrichit l’affaire familiale qui expédie des opérateurs dans les quatre coins de France et du monde. Ils rapporteront des bijoux de Russie, du Vietnam ou d’Egypte. L’opérateur choisit systématiquement un cadre qui dramatise la scène d’actualité, quotidienne, amusante ou épique. Cette fête de la cinéphilie donne une impression de renaissance d’images du peuple ouvrier et bourgeois du XIXe siècle, et de miracle au regard fier d’un Russe qui aurait pu figurer dans un roman de Dostoievski ou au rire d’une petite vietnamienne amusée par le curieux manège de l’opérateur.

L’étrange leitmotiv de Nietzsche, l’éternel retour du même, surgit de chaque image choisie par Thierry Frémaux, comme si l’invention de 1895 marquait une étape définitive dans la connaissance de l’humanité par elle-même, qui pourrait génération après génération prendre la mesure du temps en s’extasiant devant la joie de l’enfance, les promesses de la famille, la curiosité pour l’autre, la peur, le rire face à la mort et la bêtise…

 

La La Land de Damien Chazelle : Lune peut le corps dansant

La La Land de Damien Chazelle : Emma Stone et Ryan GoslingC’est en retournant la phrase de Baruch Spinoza qui fait entrer la philosophie dans notre modernité, “nul ne sait ce que peut le corps”, que l’on obtient la possibilité pour le corps dansant de luner, conjugué comme chacun sait en je lune, tu lunes, il lune, nous lunons, viendrez-vous luner demain… Damien Chazelle adresse un salut fraternel au cinéaste nantais Jacques Demy, peut-être le dernier très grand cinéaste français si l’on nomme ainsi des artistes attachés à insérer chaque plan dans le langage cinématographique du film.

La la land embarque une aspirante actrice (Emma Stone) et un aspirant jazzman (Ryan Gosling) de castings humiliants pour la première en reprises musicales imbéciles pour le second afin de s’accrocher au rêve jusqu’à ce que… Les acteurs chantent comme dans Tout le monde dit I love you de Woody Allen, font des claquettes comme Fred Astaire dans The Gay divorcee ou Shall we dance, Emma Stone porte une robe rose comme Deneuve dans Les demoiselles de Rochefort, et Chazelle s’inspire des mouvements de caméra amples du cinéaste nantais pour transformer en épopée le rêve d’accomplissement de ses protagonistes.

Le film échappe à la pénible soupe à la gloire servie par trop de films pour enfants contemporains pour se focaliser sur la plus belle victoire des héros, avoir poussé l’autre à aller au bout de ses désirs et à danser tout ce que la vie ne pouvait pas offrir, trop embouteillée pour satisfaire tous les corps. Pour Damien Chazelle, la plus belle vie s’écrit en dansant d’autant de pieds qui nous chantent.

Corniche Kennedy de Dominique Cabrera : Pourvu que ça tourne

Corniche Kennedy de Dominique Cabrera d'après Maylis de Kerangal, Lola CretonCinéma dans la lune a été profondément étonné qu’aucun candidat à la Présidentielle ne retienne sa proposition de changement de classe sociale de tous les citoyens tous les cinq à dix ans, de manière ascendante ou descendante pour ceux qui ont atteint le palier le plus élevé, avec la possibilité de finir sa vie sur le palier le plus élevé, et en supprimant la grande pauvreté. Le cinéma et la littérature de la circulation entre les classes sociales, ethnies, territoires est le plus intéressant de notre temps, seule chance d’évoquer la possibilité de décloisonner les mondes sans le bruit et la fureur des armes.

Dominique Cabrera est une cinéaste passionnante qui m’accompagne depuis les “débuts” et la projection de L’autre côté de la mer au Katorza à Nantes, avec Claude Brasseur et Roschdy Zem à l’époque, Roschdy Zem et Claude Brasseur dirait-on aujourd’hui, signe que notre monde n’évolue pas si mal. Il était question d’un pied-noir rentrant d’Algérie pour se faire opérer par un médecin maghrébin. Pour l’adaptation du beau roman de Maylis de Kerangal Corniche Kennedy, Dominique Cabrera confie le rôle de la jeune bourgeoise marseillaise à la très belle Lola Creton, au profil en croissant de lune doublé par un tatouage sur sa hanche, et le rôle des minots qui se jettent des falaises de la Corniche et des calanques à de jeunes inconnus. C’est l’extraordinaire Aïssa Maïga qui donne corps à un rôle de capitaine de la Brigade des stups qui cherche à faire tomber un caïd local.

La cinéaste filme avec beaucoup de sensualité la rencontre des corps sur les rives de la mer Méditerranée, lieu de traduction et d’égalité des corps ballottés par les flots. Corniche Kennedy navigue entre le monde rêvé des sirènes et le monde cru de la Brigade des stups de filature en corps massacrés par le trafic de la drogue qui promet une solution rapide et dangereuse à tous les problèmes. Aïssa Maïga et ses collègues forcent les jeunes à la délation pour coincer le chef pendant que la jeune femme insouciante rêve d’ailleurs. La généreuse cinéaste offre une échappée belle à ses héros là où l’auteure du roman refermait son histoire sur le cloisonnement des classes sociales. En 2100, les historiens du cinéma se demanderont quels artistes ont découvert le frottement des mondes.

 

 

Ouvert la nuit de et avec Edouard Baer : histoire des saute-en-banque

190172Edouard Baer opère un glissement sémantique majeur dans l’étymologie des saltimbanques, de l’italien saltimbanco, celui qui “saute en banc”, ou par-dessus les bancs, en saltimbanca, celui qui “saute en banque”, avec son directeur de théâtre interprété par ses soins, en quête en une nuit folle, la veille de la première du spectacle qu’il produit, d’un singe et de 50 000 euros pour payer les salaires en retard du personnel en grève.

Le comédien cinéaste enrobe sa commedia dell’arte dans tous les sens du terme d’une troupe exceptionnelle, du plaisir de revoir Guilaine Londez en gardienne de la Ménagerie d’Austerlitz à Michel Galabru en vieil acteur bourru, la sublime danseuse japonaise Kaori Ito, sublime dans son spectacle Plexus chorégraphié par Aurélien Bory ici en traductrice, Grégory Gadebois en régisseur bourru et Montreuillais authentique, et bien sûr Sabrina Ouazani en stagiaire sciences po reléguée au bar, aussi juste, touchante et en colère que dans L’esquive, et Audrey Tautou, idéal féminin du cinéaste en Nawel, courageuse et maternelle comme jamais, double de la productrice du film et complice du cinéaste, Barka Hjij.

Il faudrait s’indigner auprès de ses proches qui n’ont pas encore vu Ouvert la nuit, pour leur reprocher dans ce cas de nier notre propre personne, et leur dire adieu. Symphonie tsigane, ode au croisement des mondes parisiens des microcosmes maliens de Montreuil aux maisons de milliardaires du parc Monceau, Ouvert la nuit dédié au mécène Jean-François Bizot, qui lança la carrière d’Edouard Baer sur Radio Nova et à Michel Galabru, est filmé comme on prend la main des copains pour leur dire qu’on les aime et que leur vie de saltimbanque est un acte sublime de courage, de poésie et de résistance.

 

Neruda de Pablo Larrain : l’amère fonction de l’exil

Neruda de Pablo Larrain : Luis GneccoIl faut se souvenir que dans Germinal, le patron de la mine est cocu et refuse de céder aux revendications de ses ouvriers qui forniquent sous son nez. La même frustration agite le Peluchonneau qui se rêve fils bâtard d’une prostituée et du créateur de la police du Chili, magistralement interprété par Gael Garcia Bernal, envieux du sénateur, poète et intellectuel communiste Pablo Neruda, futur Prix Nobel de littérature, devenu gênant pour le dictateur qu’il a contribué à faire élire, Gabriel Gonzalez Videla.

Luis Gnecco prête avec son art de la métamorphose ses traits à l’auteur d’un des plus beaux ouvrages de poésie du XXe siècle, Canto general (Chant général), écrit en partie durant l’exil forcé par les persécutions envers les communistes au Chili, qui narre dans une gigantesque fresque l’histoire de la violence de la conquête de l’Amérique latine, du joug exercé par les Etats-Unis sur les dictatures et des laquais de l’Empire, la souffrance des paysans et le martyr des syndicalistes assassinés, l’âpreté des paysages du Chili de désert en montagne, la misérable réjouissance des mâles au bordel et l’écriture d’une histoire commune de l’Amérique.

Pablo Larrain centre son film très impressionnant sur “l’amère fonction que l’exil/écrivit mon frère de coeur/et l’intervalle américain ainsi tomba, sombre paupière, sur le regard de ce cavalier du frisson,/Artigas, opprimé dans le regard de verre, le regard fixe d’un tyran, dans un royaume vide” (Les libérateurs, XXVI). Jeu du chat et de la souris, où le petit policier fasciste se découvre un destin en créant le mythe Neruda, persécuté, écrivant un grand récit de résistance, soutenu dans la ville des Lumières par des intellectuels de gauche rêvant d’éclairer le monde et un peintre espagnol généreux et très conscient du pouvoir démiurge de l’artiste au sein de la démocratie libérale de la mort de Dieu. Le parcours des deux adversaires (ce qui signifie littéralement “verser contre”) s’achève par la rencontre d’un millionnaire libertarien, préférant aider un communiste en fuite pour ses idées libérales qu’un représentant du percepteur d’impôt, comme le souligne Peluchonneau, futur vainqueur des échanges économiques. Les muses des poètes consolent finalement moins, tristesse de la chair, que la possibilité de faire peuple : “je ne suis pas seul dans la nuit, dans l’obscurité de la terre. Je suis peuple, peuple innombrable. J’ai dans ma voix la force pure qu’il faut pour franchir le silence et germer parmi les ténèbres. Mort, martyre, ombre, glace recouvrent brusquement la graine. Le peuple semble enseveli. Pourtant le maïs retourne à la terre. Ses mains implacables, ses mains rouges ont traversé le silence. Et de la mort nous renaissons“.

Fais de beaux rêves de Marco Bellocchio : jamais sans les mères

Fais de beaux rêves de Marco BellochioFais de beaux rêves dresse l’état avec l’ironie cruelle de Marco Bellocchio de la manière dont la société contemporaine est devenue dépendante des mères, en dressant le portrait d’un jeune Turinois errant à la recherche de celle disparue enfant, lui dit-on, de maladie.

Le parcours du jeune homme puis de l’adulte tourne sans cesse autour du fantôme de la Mamma, oubliée par la virilité et l’hystérie du jeune fan de foot, transformée en passion puis en métier. Le jeune journaliste obtient les confessions d’un richissime homme d’affaires, ému par sa condition d’orphelin, avant le suicide de ce dernier. Le scoop lui offre un poste de journaliste politique à la Stampa, puis il poursuit sa quête de femme idéale à Sarajevo où des Musulmans étaient assiégés et bombardés par des Chrétiens orthodoxes fanatiques du nettoyage ethnique.

Berenice Bejo impose une figure féminine suffisamment belle et intelligente pour prendre la place de la mère “à condition de s’en servir”, pour paraphraser Lacan au sujet du père. Le parcours du deuil, passant par l’admirable saut d’ange de la belle avant de lui offrir la contemplation de ses jolies fesses, compte moins que l’obsession de tous les personnages pour la figure maternelle, jusqu’au père du héros dont les “Forza” (en gros, “Allez”, “courage”) pour sortir l’enfant de sa léthargie portent à la fois le rêve misérable des années Berlusconi de revirilisation de l’occident au lieu d’accepter le partage du monde et des jouissances avec les femmes.

Paterson de Jim Jarmusch : l’art du latent

Paterson de Jim Jarmusch : Adam Driver, Golshifteh FarahaniLe latent est le dissimulé susceptible d’apparaître à tout moment, l’objet désiré, le mot au bout de la langue, le signe en cours de déchiffrement. Paterson (Adam Driver), chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, sur la ligne terminus Paterson (comme dans le poème de Gertrude Stein : “a rose is a rose is a rose”), écrit des poèmes entre ses journées de travail, les promenades de son chien et les baisers de sa belle compagne persane, Laura ou Golshifteh Farahani qui rêve d’enfants jumeaux et d’éléphants en argent.

Le maître de Paterson est William Carlos William (1883-1963), poète américain élevant à la suite d’Emily Dickinson le quotidien au rang d’épopée lyrique. Ainsi, le chauffeur de bus s’étonne de la découverte de la dimension du temps chez les adultes, d’une boîte d’allumettes pour allumer la cigarette sa la femme aimée et de celle-ci entre toutes les femmes désirées. Le poète de Jarmusch se confronte au néant, plonge dans la vie des passagers de son bus (enfants racontant une fusillade dans le quartier, hommes adultes suspendus au bord d’une histoire d’amour avec des femmes…) et se plonge dans les bras de la femme dont Walter Benjamin disait : “la satisfaction sexuelle délivre l’homme de son mystère, qui ne réside pas dans la sexualité, mais qui est tranché – et non dénoué – par cette satisfaction et peut-être par elle seule. Il faut le comparer aux liens qui l’attachent à la vie. La femme les tranche l’homme devient libre pour la mort, parce que sa vie a perdu son mystère. Il accède ainsi à une nouvelle naissance et, comme la bien-aimée qui le délivre de l’emprise magique de la mère, la femme le délivre plus littéralement encore de la Terre Mère, comme une sage femme qui tranche le cordon ombilical qu’a tressé le mystère de la nature(cité dans L’ouvert, de l’homme et de l’animal, de Giorgio Agamben).

Le bar tenu par Barry Shabaka Henley aux traits aussi désabusés que ceux de l’animal de compagnie de Paterson est le lieu de rencontre de toutes les solitudes, des amours manqués, recomposés ou imaginaires, où le poète se transforme en anthropophage câlin se nourrissant de la rumeur du monde. Face au bruit du siècle pour la vérité (en grec a-letheia, ce qui est dévoilé, non-latent), Paterson approfondit le mystère et le royaume de l’inapparence. Laura/Golshifteh Farahani atténue sa mélancolie par la joie qu’elle insuffle dans son petit monde qui ne tournerait pas sans la joie d’un bon plat partagé et l’étonnement devant la capacité de la musique à résister à toutes les théories du chaos. Jarmusch conclut sur le salut de la page blanche qui évoque l’éloge de l’ouvert par Rainer Maria Rilke dans les Elégies de Duino, dans lesquelles le poète mettait l’homme au défi de “voir dans l’Ouvert” comme l’animal, plutôt que de “cerner son libre élan” comme la plupart des hommes, de contempler le “pur espace devant nous” plutôt que le Monde connu. Cette oscillation entre l’étonnement face au latent et le jeu de langues avec ses contemporains donne le meilleur des êtres.

Personal Shopper d’Olivier Assayas : la somme des néants

Personal Shopper d'Olivier Assayas : Kristen StewartC’est une vie construite sur une somme de néants : un métier détesté (acheteuse de mode pour une mannequin doublée d’une “socialite”, c’est-à-dire une célébrité courant de podiums en mondanités et oeuvres de charité pour maintenir l’ordre social, Kyra), le deuil prolongé de son frère jumeau né à Paris dont elle attend les signes fantomatiques dans son ancienne maison, une conversation creuse par SMS avec un inconnu…

Les personnages d’Olivier Assayas n’ont que faire de la grande histoire, et même le Carlos de sa version semblait plus préoccupé par son panache et ses femmes que par les causes pour lesquelles il s’opposait à l’ordre établi. Maureen (étincelante Kristen Stewart) ne rêve pas de laisser son nom, d’écrire l’histoire, de faire ou d’élever des enfants qui lui survivront. Elle se berce de futilités qui comblent sa peur du néant. Ces portraits de personnages en échec au contact d’un artiste célèbre, peintre (L’heure d’été) ou comédienne (Sils Maria), ont offert une remarquable longévité au cinéaste, dans un monde d’après le titre de l’un de ses films, de l’Après-mai, où les idéologies se sont soldées par des montagnes de mort, et où la démocratie occidentale semble offrir un éternel retour du même dans lequel l’humanité pourrait se contenter de tanguer de jeu en jouir.

Personal Shopper est porté par deux remarquables comédiennes, Kristen Stewart dans un très grand rôle au bord de l’abîme, et Sigrid Bouaziz en jeune veuve amoureuse du double de son homme. Assayas est un très bon cinéaste lorsqu’il s’empare de la grammaire du cinéma de genre pour plonger son héroïne dans l’épouvante et l’irrationnel comme aux grandes heures des films de Jacques Tourneur et de Roman Polanski. L’actrice américaine s’en donne à coeur joie, promenant son androgynie captive des démons qui donnent un sens à sa vie. Le cinéaste court le risque de frôler le néant, s’y piquer, au lieu de laisser ses personnages contempler le monde avant la chute comme les grands cinéastes qui ont abordé la question, Ozu, Bergman, Pialat… A l’avant-première de Carlos, j’étais assis derrière André Marcon dont le visage occupait le dernier plan de la série, policier chargé de l’arrestation du terroriste, affirmant dans l’avion qui le ramenait captif à Paris : “vous êtes en territoire français”. Et une jeune femme assise à côté du comédien de lui dire : “c’est un film sur toi”. Personal shopper se referme sur l’egotrip de son héroïne alors que le monde lui tend les bras.

Baccalauréat de Cristian Mungiu : le cadre au bord de l’abîme

Baccalauréat de Cristian Mungiu

Il y a deux manières de voir le dernier film de Cristian Mungiu. La première, chagrinée-condescendante, consiste à n’y voir qu’un film sur la corruption en Roumanie, comme certains regardent les films qui viennent d’Iran pour dénoncer l’oppression faite aux femmes ou aux laïcs, ou les films américains comme une dénonciation de la prolétarisation dans ce pays-continent, sans rapport avec la France où selon un philosophe médiatique, nous vivrions dans “un paradis”. La seconde est d’y voir un film sur l’hypertension des parents du siècle en vue de la réussite scolaire de leurs enfants et le seuil du baccalauréat qui détermine toute la suite, en tout cas pour ceux qui n’hériteront pas d’une position sociale et économique protégée.

Mungiu filme son héros au bord de l’abîme dans la ville de Cluj-Napoca où il est revenu s’installer après la chute de Ceaucescu exercer la chirurgie. Le départ imminent de sa fille, brillante élève de Terminale, pour Londres avec l’aide d’une bourse tombe à l’eau après qu’elle soit violée sur un chantier à quelques jours du bac. Il combine autant qu’il peut pour obtenir un arrangement avec la commission du bac, quitte à commettre l’irréparable. L’univers précaire du héros (une épouse dépressive, une maîtresse qui sait peser sur sa culpabilité) s’effondre peu à peu à mesure que les agressions se multiplient : une pierre brise la vitre de son salon puis de sa voiture, l’enfant de sa maîtresse lui apparaît uniquement avec un masque angoissant d’animal, il poursuit sans succès un suspect du viol de sa fille…

Le cinéaste de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, lauréat de la Palme d’or à Cannes, poursuit après Au-delà des collines son exploration de personnages épuisés par la rigidité du cadre qui leur est imposée. Les audaces formelles de Baccalauréat, qui empruntent tant à la science du hors-champ angoissant du cinéma de Polanski, qu’à celle du plan-séquence de Bergman pour aller au bout de l’hystérie du mâle civilisé, appuient sur un délire très contemporain beaucoup plus pernicieux que la corruption, comme si la réussite des enfants devait expier toutes les lâchetés de la génération d’avant.