Félicité de Alain Gomis : que notre joie païenne demeure

Félicité d'Alain Gomis : Véro Tshanda Beya MputuLe très grand film Félicité d’Alain Gomis est une superbe réponse à la négativité française et occidentale, cet art pénible du déclin que ne nous envie personne, pesanteur d’exister et de ne pas en avoir assez, auquel cette jeune femme africaine oppose la danse et la lutte pour sauver la jambe de son fils d’abord, puis une forme de couple capable de résister aux aléas de la vie.

La jeune femme de Kinshasa, naïve comme le personnage de Flaubert du même nom, se déhanche pour les Kasai Allstars, groupe de musique congolaise païenne et pluriethnique se produisant dans des bars. Elle s’arrange avec le quotidien et les arnaques comme un son frigo mal réparé pour 100 dollars, mais le jour où son fils est victime d’un grave accident de moto, elle arpente les rues de la capitale à la recherche d’environ 1 000 dollars pour que son fils soit opéré.

Alain Gomis passe de la crudité des rues sales et de la pollution de la capitale à l’onirisme de la savane bercée par la musique d’Arvo Pärt de Fratres aux Sieben Magnificat portée vaillamment par l’Orchestre symphonique de Kinshasa. Le cinéaste refuse le misérabilisme qui a longtemps été le seul prisme pour filmer l’Afrique au profit d’un portrait de femme courageuse, prête à tout son possible pour sauver son fils, quitte à prendre des coups au corps et à l’ego, mais en restant toujours digne.

La beauté et le talent de l’interprète de l’héroïne du film, Véro Tshanda Beya Mputu, qui traverse sans sourciller les classes sociales et les ethnies de la capitale, portent l’histoire à des sommets de maternité avec sa grande poitrine et ses bras costauds de femme de la rue. Félicité incarne un nouveau visage de mère courage et femme désirante qui doit s’imposer comme une fondation, sans laquelle le cinéma européen sera condamné à tourner en rond.

L’autre côté de l’espoir de Aki Kaurismaki : la douleur du retour

Sherwan et Niroz Haji dans L'autre côté de l'espoir de KaurismakiLe très beau film du plus élégant des cinéastes des pauvres gens depuis Charlie Chaplin, le Finlandais Aki Kaurismaki, annonce tirer sa révérence avec une ode aux réfugiés syriens après un salut fraternel aux immigrés africains au Havre. L’autre côté de l’espoir est un film sur la nostalgie dont Barbara Bassin rappelait dans son très bel ouvrage sur cette sensation que ce mot d’origine grec signifiait “douleur (algos) du retour (nostos)”, peut-être inventé par un médecin pour décrire le mal du pays dont souffraient les mercenaires suisses de Louis XIV, les mêmes qui désertaient lorsqu’ils entendaient le chant des alpages.

Khaled débarque en Finlande en provenance d’Alep à la recherche de sa soeur perdue dans les violents mouvements de la foule refoulée à la frontière hongroise. Il suit le parcours des demandeurs d’asile déboutés sous prétexte que la vie à Alep n’est pas dangereuse alors que la télévision annonce le bombardement d’un hôpital pédiatrique, causant une trentaine de morts, par le gouvernement ou l’armée russe.

Kaurismaki unit fraternellement les pauvres finlandais au destin des réfugiés syriens et irakiens en accueillant le jeune homme dans un restaurant en quête d’identité (bar, sushi, café concert, restaurant de marin…). Une bande de néo-nazis pourchasse Khaled caché péniblement dans un garage et rêvant de son beau pays méditerranéen. L’autre côté de l’espoir est un grand film où la nostalgie du cinéaste pour la lente disparition du monde des gammes de gris des guitares électriques, des téléphones à fil et du papier peint au profit de l’obligation de jouir dans le sens du droit et du béton, embrasse celle d’un homme fuyant la guerre, tenu de sourire pour être respecté.

 

 

The lost city of Z de James Gray : le cosmos plutôt que l’éternité

The lost city of Z de James GrayL’épouse de Percy Fawcett dont elle attend des nouvelles de son voyage en Amazonie traverse l’écran en passant devant le portrait de la maison des ancêtres de sa maison victorienne pour entrer d’un pas léger dans la jungle. La douceur et l’ironie de James Gray conjugués aux couleurs de Darius Khondji à la photographie, maître des lumières douces, se croisent au sommet dans ce récit désabusé d’un précurseur de Claude Lévi-Strauss, géographe en colère contre les explorateurs destructeurs, aventurier à la recherche d’une cité indigène couverte d’or qui constituerait “le chaînon manquant de l’humanité”.

Charles Hunnam, touchant dans Pacific Rim de Guillermo del Toro, interprète avec panache cet homme attachant qui tranche avec sa douceur aux folies des précurseurs du cinéma de jungle, de Marlon Brando dans Apocalypse now à Klaus Kinski dans Aguirre. Le géographe accepte une première mission diplomatico-scientifique en Amazonie afin de rehausser le patronyme abîmé par l’alcoolisme et les déboires d’un ancêtre. Sa découverte des signes de vie des populations indigènes et les rumeurs qui circulent sur une cité perdue dans la jungle se transforme en obsession à peine abîmée par la boue des tranchées dans la Somme de 1914 à 1916.

James Gray filme un homme bouleversé par une nature humaine qui ne consommerait que ce dont elle a besoin, loin de la superbe séquence d’ouverture durant laquelle des officiers britanniques chassent le cerf. Percy Fawcett fraternise avec les tribus, herborise les plantes et animaux comestibles de la jungle, cherche patiemment une civilisation à même de rabattre l’orgueil de l’homme blanc, les massacres de la première guerre mondiale et l’horreur des méthodes employées relativisant beaucoup les pratiques anthropophages observées. Le cinéaste des cadeaux empoisonnés de la vie (le poids de la famille dans La nuit nous appartient, deux femmes désirées dans Two lovers) offre un très grand film sur la main tendue à ses contemporains pour se contenter du cosmos.

Grave de Julia Ducournau : passages de sang

Grave de Julia Ducournau : Garance MarillierGrave est un très grand film sur la part du sang dans la construction du corps et de la psyché féminine. L’ouverture sur un accident de voiture provoqué par une silhouette fugitive donne le ton autant qu’une scène de documentaire où deux égéries du cinéma d’auteur français, Laurent Lucas à la lèvre abîmée et Joana Preiss, égérie de Nan Goldin, transmettent le flambeau des études de vétérinaire à leur fille qui rejoint sa soeur dans un campus du Nord (Hauts-de-France, dit-on aujourd’hui).

L’excellente Garance Marillier est plongée dans le bizutage de sa grande école où la violence de la sélection est doublée par celle des rites de passage : rabaissement, humiliation, mise au service des corps féminins… La plongée dans l’enfer de la jeune fille qui rappelle le Carrie de De Palma qui ouvrait sur la terreur des règles, tournera autour du sang perdu, désiré, avalé à la frontière du cinéma d’horreur et d’auteur. Rabah Naït Oufella, bel acteur courant du cinéma au-delà du périph ou dans le quart nord-est de Paris (Entre les murs, Rengaine, Bande de filles, Braqueurs…), joue les points de suture entre la dissection d’un corps social clos, l’école vétérinaire, et la morsure des corps emblématique du jeune cinéma français.

La cinéaste mobilise la musique punk et de colère comme le rude Plus pute que toutes les putes du duo féminin de hip hop Ostie pour raconter la colère des corps brimés par le processus de sélection des meilleurs corps et des parcours d’excellence qui seront portés en exemple et désespèreront de tous les rebus. Julia Ducournau s’offre même un dernier plan d’anthologie en replaçant Laurent Lucas au sommet, dans une somme qui expose la cruauté dont les femmes devront faire preuve pour tenir la violence masculine au respect.

Miss Sloane de John Madden : du sexe du bon gouvernement

Miss Sloane de John Madden : Jessica Chastain et Gugu Mbatha-RawC’est un portrait de femme libre, avide de la gagne dans le monde très masculin des lobbyistes de Washington, spécialiste de droit international, victorieuse de l’extinction de la loi “Nutella” visant à taxer l’huile de palme importée d’Indonésie, dévastatrice pour les forêts et l’environnement, mais aussi pourvoyeuse de milliers d’emplois dans ce pays, qui se voit confier une campagne contre une loi qui vise à convaincre les femmes d’acheter des armes à feu pour se défendre.

Elisabeth Sloane (Jessica Chastain, rousse brûlante comme l’enfer beaucoup plus exaltant chez Dante que le Paradis) tripote son téléphone en guise de phallus manquant et sacrifie sa vie professionnelle par éthique, pour une cause perdue, lutter contre la prolifération d’armes à feu responsable de 15 000 meurtres en 2016 aux Etats-Unis, et de davantage de morts par des enfants de moins de 3 ans (environ 40 à 50 par an) que par des terroristes islamistes.

Le scénario très habile de Jonathan Perera oppose la jeune femme brillante, entourée de geeks férus de systèmes de surveillance implantés sur des cafards et de post-étudiants idéalistes, à son ancien cabinet en lutte contre la réglementation des armes. Le montage heurté imposé par les séries américaines correspond bien au récit très tendu de cette consommatrice de médicaments et d’escort-boys pour tenir le coup.

John Madden, cinéaste assez inégal, réalise un très beau film sur le caractère indispensable du droit et de la jurisprudence pour adapter sans cesse la loi au bien-être des populations. Miss Sloane décrit un système politique totalement pourri qui ne pourra être sauvé que par des initiatives individuelles assoiffées de justice et d’un modèle de gouvernement qui ne soit pas du côté de la jouissance phallique et de ses substituts, du pistolet de Sam Colt au fusil d’assaut. Cet amusant renversement du rêve américain place l’avenir du côté des femmes tant insultées par l’actuel Président, revanche des petits mâles blancs, qui ne peut plus en approcher qu’une seule sans risque.

20th Century women de Mike Mills : un homme au plaisir de la stimulation clitoridienne

20th Century Women de Mike Mills : Lucas Jade Zumann et Annette BeningLes tourments de l’adolescence d’un jeune américain élevé dans un gynécée à Santa Barbara en Californie par sa mère baba cool divorcée succèdent au désarroi d’un quadragénaire à la recherche du code pour parler avec son père homosexuel dans Beginners. Mike Mills invite dans son paysage autobiographique en offrant un très beau rôle à l’excellente Annette Bening qui traverse élégamment le cinéma américain depuis quarante ans, Greta Gerwig parachutée du cinéma indépendant new-yorkais en punkette californienne aux prises avec un cancer de l’utérus et obligeant les hommes à ânonner le nom de “menstruation” pour qu’ils saisissent cette part douloureuse de la féminité, Elle Fanning initiant le héros à la complexité de la jouissance féminine, plus mystérieuse, “l’autre face de Dieu” dont parlait Lacan (la première étant celle du Dieu des dix commandements), et la découverte du film, le jeune Lucas Jade Zumann, expliquant très sérieusement à un copain se vantant d’offrir des orgasmes à sa copine, que celle-ci ne jouit pas ou jouit peu de son mâle organe, mais s’extasie de la stimulation de son clitoris.

Education sentimentale sur fond du très beau discours de crise de confiance de Jimmy Carter et de la colère cathartique du punk des Talking Heads ou de l’inoubliable Cheree de Suicide, 20th century women est monté comme une mosaïque de sensations adolescentes des premiers baisers à l’attente interminable pour les garçons de la première femme qui acceptera la totalité de l’amour.

Cette déclaration d’amour filiale s’amuse de l’intérêt qu’ont les hommes, malgré la complexité du sujet, à se mettre au service de la jouissance féminine, tout simplement parce qu’elle cause beaucoup moins de morts que l’autre mode de jouissance. L’absence de code qui clôturait Beginners se mue en un étonnement devant les circonvolutions de la parole et du désir en d’interminables arabesques au bout desquelles chaque homme peut découvrir une voie plus fondamentale et profonde que la conquête.

 

Chez nous de Lucas Belvaux : la version française du désastre

Chez nous de Lucas Belvaux : Catherine Jacob

C’est une séquence inoubliable d’un film de René Vautier filmant un Algérien affirmant avoir été torturé par le fondateur du Front National, et présentant le couteau Waffen SS perdu par son propriétaire au nom gravé sur l’arme, Jean-Marie Le Pen, patriarche d’une dynastie nationaliste qui sert de décor au très bon dernier film de Lucas Belvaux. Bien sûr, la cinéphilie française qui préfère les universaux (le désir, la guerre, la mort…) risque de faire la fine bouche devant ce cinéma militant proche de la colère des cinéastes italiens opposés à la mafia, Francesco Rosi dans Main basse sur la ville ou Elio Petri dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon.

Lucas Belvaux retourne en terre du nord après le remarquable Pas son genre consacré à l’impossibilité de construire un monde commun durable entre un intellectuel parisien et une coiffeuse d’Arras, en ouvrant sur un champ labouré charriant les obus de la guerre 14-18 pendant, selon le personnage d’agriculteur qui les récolte, “encore 1 000 ans”, où il est possible de voir, plutôt que le “terrain miné” dont s’amuse un critique, la longévité des plaies des guerres célébrées par les créateurs du parti nationaliste français.

Dans Chez nous, une infirmière libérale (Emilie Dequenne, qui poursuit la remarquable entente avec Belvaux entamée avec Pas son genre) est approchée par un médecin nationaliste (glacial André Dussollier dans un très grand rôle de manipulateur) pour se présenter aux municipales comme prête-nom local pour la dirigeante d’un parti nationaliste en quête de respectabilité interprétée avec sobriété et talent par Catherine Jacob. La campagne croise l’histoire d’amour retrouvée de la jeune femme pour son amant de 16 ans interprété par l’excellent Guillaume Gouix, rare comédien français à pouvoir interpréter avec beaucoup de dignité et d’élégance les exclus et les ouvriers de Jimmy Rivière à Braqueurs et aujourd’hui un ancien néo-nazi qui cherche à se ranger tout en continuant les ratonnades de migrants.

Lucas Belvaux croise son portrait réaliste d’une petite ville minée par les délocalisations, la désertification des centre-villes au profit des zones péri-urbaines où se succèdent les mêmes marques offrant des emplois précaires à des salariés interchangeables, et la confrontation parfois violente dans un tel contexte entre les descendants de Chtis et l’immigration originaire d’Afrique du nord à la fin de l’époque glorieuse des corons, avec un polar sur les coulisses de la politique nationaliste. André Dussollier impose son immense talent dans un rôle de manipulateur d’une brave femme débordée en quête d’ordre et de reconnaissance. Emilie Dequenne offre tout son talent et son charme à la mystification dont elle est l’objet entre deux salauds et une femme tristement emblématique de la vie française au point de se prendre pour une sorte de messie depuis vingt ans. Belvaux, excellent directeur d’acteurs, offre aussi de très beaux rôles à Anne Marivin en enseignante qui trompe son ennui et ses frustrations par la vulgarité et la haine, ou Patrick Descamps en veuf communiste écoeuré par le pouvoir de fascination de la bête immonde jusque chez sa propre fille. Plutôt qu’une fin sensationnaliste à la recherche du Twist devenu une règle du cinéma hollywoodien, le simple quotidien d’une infirmière courageuse et attentive à la souffrance et aux désirs de tous ses patients, emporte un remarquable sens de l’avenir.

 

Loving de Jeff Nichols : le nom de l’aimant

Loving de Jeff Nichols : Ruth NeggaJeff Nichols donne à son film le nom d’un homme qui pouvait difficilement être moins amoureux en se nommant Loving, Richard Loving, petit blanc du très raciste état de Virginie, grandi parmi les Cherokees et les noirs, réveillé en pleine nuit par la police pour avoir épousé une femme noire dans le comté voisin de Columbia, engagé dans un long combat de dix ans pour avoir le droit de vivre avec son épouse sur ses terres.

L’acteur fétiche de Jeff Nichols, Michael Shannon (Shotgun stories, Take Shelter, Midnight special), est bien de la partie en photographe de Life chargé de médiatiser le couple intrépide, mais la vedette revient ici à l’actrice irlandaise Ruth Negga, belle, amoureuse, courageuse, menant de main de maître le combat avec l’aide des avocats de l’UCLA contre l’avis de son époux droit et peu cultivé, qui considère que le bon sens doit l’emporter.

Le classicisme de la mise en scène semble répondre au désir du cinéaste de s’effacer derrière ses personnages mythiques pour avoir élevé leur drame jusqu’à transformer la Constitution américaine pour imposer le mariage comme un droit dans tous les états. La beauté et le talent de Ruth Negga rappellent cruellement au spectateur français le retard pris par ce pays pour valoriser ses citoyens d’origine africaine en dehors du sport, de la musique ou de la comédie. Les nombreux niveaux de jeu qu’elle propose, la tension de ses traits face à la violence raciste ou la bêtise de la bureaucratie constituent la plus puissante découverte de ce film solaire.

Silence de Martin Scorsese : l’asile de l’ignorance

Silence de Martin Scorsese, Adam Driver et Andrew GarfieldMartin Scorsese n’aide pas beaucoup son film en dressant le portrait des Japonais comme un peuple bigot, brutal et lâche acharné à battre ou se prosterner devant deux quasi-saints portugais (interprétés par Adam Driver et Andrew Garfield) venus les évangéliser et rechercher leur maître Ferreira au XVIIe siècle. L’influence avouée du film, Akira Kurosawa, semble bien loin, lui qui filmait avec beaucoup d’amour un officier russe et son aide de camp hezhen dans Dersou Ouzala.

Le cinéaste de la rédemption et des amples plans séquences semble piégé par une nature et les visages dont il n’est pas familier, que Kurosawa filmait comme des hiéroglyphes et des estampes. Le cinéaste new-yorkais capture d’un plan majestueux la souffrance inouïe des Chrétiens japonais refusant d’abjurer leur foi attachés à des croix, mais cet héritier du Caravage semble tétanisé, dès qu’il quitte le champ de la violence, par les longs passages de dialogues entre les évangélistes et leurs ouailles, avec leurs bourreaux ou un bouddhiste sincère persuadé que l’homme n’a pas besoin de transcendance.

Le père Rodrigues reproche au Christ son silence comme le faisait Harvey Keitel dans Bad Lieutenant d’Abel Ferrera. Scorsese prend le risque de faire parler in extremis Jésus comme dans le roman japonais de 1966 dont le film est adapté. Ce procédé grossier évoque plus “la volonté de dieu, asile de l’ignorance” de Spinoza que la grâce de certains cinéastes chrétiens dont chaque plan frémit de foi (dans Gertrud de Carl Dreyer, l’oubli de chaque homme est la condition sine qua non de l’éternité, dans Le miroir de Tarkovsky, Dieu est enfant dans un berceau, orphelin espagnol fuyant l’Espagne franquiste pour la Russie…). Les artistes et chercheurs à la frontière des cultures sont souvent de grands créateurs, de l’orientaliste Louis Massignon chrétien musulman à René Char, mystique sans Dieu célébré par Sartre. Dans ce Silence sans un regard humain sur les Japonais à l’exception de l’apparition in extremis d’un visage amoureux de femme, il est permis de chercher le Chrétien.

 

 

Lumière ! l’aventure commence réalisé par Thierry Frémaux : l’étrange sensation d’éternel retour du même

Lumière ! L'aventure commence réalisé par Thierry FrémauxThierry Frémaux regarde 100 films de Louis Lumière et de ses opérateurs avec le regard du cinéphile et de l’historien de l’art : il découvre l’impressionniste, l’expérimental, l’humaniste, le citoyen du monde généreux, le rythme du montage et la puissance du gros plan qui seront théorisés par Eisenstein, la captation du temps pour extraire l’humanité du néant qui deviendra l’axe majeur d’Ozu, la réaction de l’homme à la violence qui sera le grand oeuvre de Kurosawa…

Louis Lumière filme plusieurs fois la sortie des usines Lumière à Lyon le 19 mars 1895. Le triomphe public des premières projections enrichit l’affaire familiale qui expédie des opérateurs dans les quatre coins de France et du monde. Ils rapporteront des bijoux de Russie, du Vietnam ou d’Egypte. L’opérateur choisit systématiquement un cadre qui dramatise la scène d’actualité, quotidienne, amusante ou épique. Cette fête de la cinéphilie donne une impression de renaissance d’images du peuple ouvrier et bourgeois du XIXe siècle, et de miracle au regard fier d’un Russe qui aurait pu figurer dans un roman de Dostoievski ou au rire d’une petite vietnamienne amusée par le curieux manège de l’opérateur.

L’étrange leitmotiv de Nietzsche, l’éternel retour du même, surgit de chaque image choisie par Thierry Frémaux, comme si l’invention de 1895 marquait une étape définitive dans la connaissance de l’humanité par elle-même, qui pourrait génération après génération prendre la mesure du temps en s’extasiant devant la joie de l’enfance, les promesses de la famille, la curiosité pour l’autre, la peur, le rire face à la mort et la bêtise…