Love and revenge de La Mirza et Rayess Bek à la Fondation Cartier : la 1002e nuit

Randa Mirza et Waël Koudaih : Love and revenge

D’un titre emprunté au film posthume de la sulfureuse chanteuse syrienne Asmahan (1912-1944), Amour et vengeance, La Mirza et Rayess Bek ont conçu un sublime spectacle vidéo et musical avec Mehdi Haddab à l’oud électro et Julien Perraudeau au clavier à la gloire du glamour arabe célébré par le cinéma égyptien des années 50. Les extraits kitschs de films d’amour remontés sur scène par Randa Mirza sont soulevés et tordus par les mix de Rayess Bek (Waël Koudaih), l’oud et le clavier.

Nous ne saurons sans doute jamais qui a tué la pauvre princesse druze Asmahan au Caire entre la Gestapo, les services français et britanniques, le roi Farouk 1er d’Egypte ou son premier mari, mais son chant dans une Vienne orientale est l’un des fils conducteurs de la beauté orientale croisée au kitsch de la virilité du cinéma arabe des années 50, dont La Mirza a extrait quelques perles comme cet extrait improbable où un belître en slip se vante de pratiquer le métier dans lequel 1 +1 font 2, à savoir, en réponse à sa belle, ni instituteur, ni comptable, mais directeur de banque, fonction qui consiste selon lui à glander en jouant au croquet…

Rayess Bek chantonne les tubes qu’il mixe sur ses platines, Mehdi Haddab ajoutant la puissance du rock à l’oud et Julien Perraudeau l’élégance et le classicisme des claviers. Le spectacle tient autant à la beauté de ces extraordinaires femmes libres de l’âge d’or du cinéma oriental jusqu’à Samia Gamal, déesse de la danse du ventre conviée pour ses talents dans Ali baba et les quarante voleurs (amis cinéphiles…).

Le projet Love and revenge résonne différemment selon les pays, critiquant l’oppression des femmes dans les pays d’Afrique du Nord, célébrant le glamour des femmes arabes en France tout en s’amusant du double bind entre la célébration de la libération féminine, et l’impératif fait aux femmes françaises et/ou orientales de répondre à un modèle unique de corps. Le projet poursuit la narration du célèbre conte oriental compilé et remixé par Antoine Galland en tentant la 1002e nuit et suivantes qui restent à écrire de corps arabes qui ne seraient ni écrasés sous la chape de plomb de l’intégrisme, ni broyés sous des bombes. Raconte, habibi.

Love and revenge conçu par La Mirza et Rayess Bek, à la Philharmonie de Paris le 7 avril 2018

Ed van der Elsken au Jeu de Paume : la jouissance hors marché

Beethovenstraat Amsterdam, 1967 Ed van der ElskenLe photographe Ed van der Elsken (1925-1990), qui fait l’objet de sa première rétrospective en France au Jeu de Paume, a capturé dans le Paris des années post-Libération l’aspect le plus précieux de la vie contemporaine, la possibilité de jouir de la vie en dehors des règles du marché, de s’habiller librement, d’embrasser librement entre adultes, de s’enivrer d’amitié, d’alcool et de sexe tant que cela nous chante.

D’Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-prés dans les années 50, roman à clé sur l’histoire d’amour libre entre une artiste australienne muse du photographe, Vali Myers, et un jeune homme mexicain, Roberto Inignez-Morelosy, à Eye love you qui entremêle les visions les plus modernes et radicales de l’amour et des portraits de l’amour et de la survie dans les pays pauvres, jusqu’à Bye sur la déchéance physique du photographe, Ed van der Elsken a capturé la vie comme une prise de bouche contre les conventions de l’époque.Brigitte Bardot Paris, 1952 (v. 1979) Ed van der ElskenTout ce qui a trait au désir s’accorde à son objectif, de Brigitte Bardot avant la gloire à l’expression des minorités sexuelles des transsexuels indiens et japonais. La photographe américaine reconnaîtra un précurseur de sa Ballad of sexual dependancy chez cet artiste amateur de montage de diapositives exprimant toutes les faces du désir. La muse Vali Myers n’est pas tendre envers l’époque traversée par leur troupe de “vagabonds” (en anglais dans le texte), tel qu’elle écrit à Ed van der Elsken en 1979 : “Nous vivions dans les rues et les cafés de notre quartier comme une meute de chiens bâtards et selon la stricte hiérarchie d’une telle tribu. Les étudiants et travailleurs étaient des “étrangers”. Les quelques touristes à l’affut de l’existentialisme étaient des “pigeons” pour un repas ou un verre, mais personne ne se vendait. Il y avait toujours de l’alcool bon marché et du haschisch algérien pour s’en sortir”.
Pierre Feuillette (Jean-Michel) et Paulette Vielhomme (Claudine) s’embrassant au café Chez Moineau, Rue du Four Paris, 1953 Ed van der Elsken

Il faut bien imaginer contemplant les photographies de van der Elsken ce qui a sauvé la jeunesse d’Europe au sortir de deux guerres qui ont repoussé les limites de la barbarie en à peine plus de trente ans d’intervalle. Eye love you, c’est Dionysos au secours de la jeunesse occidentale, en quête de jazz, d’alcool et d’une vie sexuelle intense pour se purger du goût du sang.

Ed van der Elsken, au Jeu de Paume jusqu’au 24 septembre 2017

Tom Stern, Directeur de la photographie d’Eastwood, au Grand action : la place de l’Autre de l’éblouissement à l’outre-noir

Tom Stern au Grand ActionJ’ai pleuré, pleuré, pleuré comme un enfant devant la douleur de Sean Penn comprenant dans Mystic River que la jeune fille retrouvée morte dans la Fosse aux Ours du zoo de Boston est la sienne, seuls les parents comprendront, en une soirée exceptionnelle offerte par le Grand Action le 7 mars en présence de Tom Stern, directeur de la photographie des films de Clint Eastwood depuis 2002 et Créances de sang, auparavant chef électricien auprès du même pour un total de 38 ans de vie professionnelle commune.

L’homme francophile et francophone a régalé les jeunes de l’école Louis Lumière et autres spectateurs de ses anecdotes sur sa méthode de travail avec le maître de la place prise à l’Autre, en amour (Sur la route de Madison), dans les flux migratoires (Gran Torino : les Asiatiques prennent la place des Irlandais dans les banlieues américaines), dans les schémas familiaux (Hilary Swank prenant la place laissée vacante par la fille dans Million dollar baby), dans les décisions professionnelles (Tom Hanks devant expliquer dans Sully aux juges pour quelle raison il a pris une meilleure décision qu’un algorithme en atterrissant sur l’Hudson River) comme en amitié dans Mystic River.

Tom Stern revendique le parrainage de Bruce Surtees, chef opérateur du plus grand comédien cinéaste américain de L’inspecteur Harry à Pale Rider. Pour Mystic River, Tom Stern a “recherché une image douce tout en gardant des noirs très forts. Boston, les Irlandais et les quartiers pauvres. J’ai demandé au chef décorateur de rehausser les couleurs”. Il ouvre la caméra d’un demi diaphragme pour surexposer légèrement l’image afin de plonger les personnages de cette sombre histoire de cloisonnement des classes sociales et d’enfermement des êtres humains dans les drames du passé, le trio de héros ne s’étant jamais vraiment remis de l’enlèvement de l’un des trois, interprété adulte par Tim Robbins, par deux pédophiles, alors qu’ils jouaient dans la rue. “J’essaie d’éviter de filmer les deux yeux des acteurs en même temps, explique Tom Stern qui maîtrise parfaitement la mise en image des duos. J’ai demandé à Sean Penn, qui n’est pas le garçon le plus simple du monde à diriger, d’enlever ses lunettes sur le plateau. Il a fait quelques pas, a retiré ses lunettes quelques secondes avant de les remettre et de me faire un doigt”.

Le chef opérateur mesure la chance de son parcours et de sa longévité : “Comme moi, Kaminski et Miranda (L’étrange histoire de Benjamin Button) ont été chef électro avant d’être chef opérateur. Aux Etats-Unis, il n’y a que deux cinéastes qui gardent leur chef opérateur, Spielberg avec Janusz Kaminski et Clint Eastwood avec moi. Quand un homme a une maîtresse, on dit qu’il la garde sous le coude. Moi aussi je suis son… sa…” confesse-t-il avec humour, expliquant qu’Eastwood se concentre sur le jeu d’acteurs et lui fait entièrement confiance quant au découpage des scènes : “Lorsqu’il arrive le matin sur le plateau, il salue tous les techniciens et les acteurs, déambule sur le plateau puis généralement revient vers moi, ou s’il ne le fait pas, je sais que c’est à moi d’aller le voir, en bon esclave, pour lui demander ce qu’il veut”. Le chef opérateur serre sa chance en rappelant que les films de Clint Eastwood coûtent environ 50 millions de dollars, que celui-ci rend généralement entre 3 et 5 millions aux producteurs, que tous ses films sont rentables et qu’ils sont souvent nommés parmi les meilleurs films de l’année.

Tom Stern confesse son plaisir d’être allé au bout du noir ou de l’Outre-noir pour reprendre le nom que donne le peintre Pierre Soulages à son travail, avec Lettres à Iwo Jima et la “futilité grandiose” de cette bataille pour l’honneur du Pacifique. Il ruse aussi avec Clint Eastwood pour suréclairer les scènes en sachant pertinemment que ce dernier lui demandera d’assombrir l’image, comme à la fin de Mystic River où des kilowatts de lumière semblaient éclairer la sombre scène opposant Sean Penn à Tim Robbins, à l’exception d’un petit projecteur latéral plongeant la moitié du visage de ces derniers dans le noir dans la plus belle tradition des films noirs américains et de la peinture de Edward Hopper. Tom Stern a éteint les projecteurs installés en hauteur pour allumer le petit projecteur latéral, malice de ce très grand directeur de la photographie anticipant et sublimant le désir du cinéaste au service des films.

 

 

Peter Campus, Video ergo sum au Jeu de Paume : l’image ouverte au-delà de la nature morte du portrait

Mathieu Tuffreau à l'exposition Peter Campus Video ergo sum, Jeu de PaumeLe dialogue très riche entretenu dans les installations vidéos de Peter Campus, pionnier de l’art vidéo né en 1937 à New York, entre l’image du visiteur et son double fait l’objet de la première exposition de l’artiste en France qui décrit ainsi son travail : “ce que je cherche à faire dans mes installations est d’engager le visiteur dans une relation à une projection de soi et ce que je fais est de manipuler certaines images ou aspects de soi“.

Les installations des années 70 mettent systématiquement en jeu un double ironique du visiteur qui chercherait en référence aux dialogues socratiques à se moquer géométriquement du visiteur pour lui faire entendre le contraire de ce qu’il attend. Anamnesis projette sur un écran deux doubles mouvants du visiteur, la seconde série d’images étant prise avec 3 secondes de décalage. Interface (photo) confronte le visiteur à son reflet sur une vitre, et à son double pris par une caméra placée derrière la vitre et projetée sur le mur à travers celle-ci. Les doubles “s’écartent ou se superposent simultanément selon le déplacement du visiteur”.

Les travaux vidéophotographiques postérieurs à 1979 rapprochent ses oeuvres de la peinture de Nicolas de Staël, notamment dans sa puissante Vague (2009) transformée en cubes mouvant au rythme et au son de la mer, jusqu’à l’oeuvre placide et apaisée tournée en 2016 dans le port de Pornic, arpenté par votre serviteur au moins une fois par an depuis près de 40 ans, Convergence d’images vers le port, comme une ultime tentative de l’artiste d’ouvrir l’accès au monde par le croisement de quatre caméras.

Peter Campus, focalisé sur l’interaction physique du spectateur avec l’oeuvre qu’il contemple, ouvre ses installations emblématiques des années 70 au-delà de la nature morte exposée dans la plupart des musées, empilement de corps désirés, arrachés à l’oubli par la projection de l’artiste. L’artiste américain offre une chance au spectateur, pour reprendre les mots de Giorgio Agamben dans L’ouvert de l’homme et de l’animal, d’apprendre à s’ennuyer, réveillé de sa propre stupeur et à sa propre stupeur. Ce réveil du vivant à son propre être étourdi, cette ouverture, angoissée et décidée, à un non-ouvert, c’est l’humain“.

Peter Campus au Jeu de Paume, jusqu’au 28 mai 2017

Chez nous de Lucas Belvaux : la version française du désastre

Chez nous de Lucas Belvaux : Catherine Jacob

C’est une séquence inoubliable d’un film de René Vautier filmant un Algérien affirmant avoir été torturé par le fondateur du Front National, et présentant le couteau Waffen SS perdu par son propriétaire au nom gravé sur l’arme, Jean-Marie Le Pen, patriarche d’une dynastie nationaliste qui sert de décor au très bon dernier film de Lucas Belvaux. Bien sûr, la cinéphilie française qui préfère les universaux (le désir, la guerre, la mort…) risque de faire la fine bouche devant ce cinéma militant proche de la colère des cinéastes italiens opposés à la mafia, Francesco Rosi dans Main basse sur la ville ou Elio Petri dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon.

Lucas Belvaux retourne en terre du nord après le remarquable Pas son genre consacré à l’impossibilité de construire un monde commun durable entre un intellectuel parisien et une coiffeuse d’Arras, en ouvrant sur un champ labouré charriant les obus de la guerre 14-18 pendant, selon le personnage d’agriculteur qui les récolte, “encore 1 000 ans”, où il est possible de voir, plutôt que le “terrain miné” dont s’amuse un critique, la longévité des plaies des guerres célébrées par les créateurs du parti nationaliste français.

Dans Chez nous, une infirmière libérale (Emilie Dequenne, qui poursuit la remarquable entente avec Belvaux entamée avec Pas son genre) est approchée par un médecin nationaliste (glacial André Dussollier dans un très grand rôle de manipulateur) pour se présenter aux municipales comme prête-nom local pour la dirigeante d’un parti nationaliste en quête de respectabilité interprétée avec sobriété et talent par Catherine Jacob. La campagne croise l’histoire d’amour retrouvée de la jeune femme pour son amant de 16 ans interprété par l’excellent Guillaume Gouix, rare comédien français à pouvoir interpréter avec beaucoup de dignité et d’élégance les exclus et les ouvriers de Jimmy Rivière à Braqueurs et aujourd’hui un ancien néo-nazi qui cherche à se ranger tout en continuant les ratonnades de migrants.

Lucas Belvaux croise son portrait réaliste d’une petite ville minée par les délocalisations, la désertification des centre-villes au profit des zones péri-urbaines où se succèdent les mêmes marques offrant des emplois précaires à des salariés interchangeables, et la confrontation parfois violente dans un tel contexte entre les descendants de Chtis et l’immigration originaire d’Afrique du nord à la fin de l’époque glorieuse des corons, avec un polar sur les coulisses de la politique nationaliste. André Dussollier impose son immense talent dans un rôle de manipulateur d’une brave femme débordée en quête d’ordre et de reconnaissance. Emilie Dequenne offre tout son talent et son charme à la mystification dont elle est l’objet entre deux salauds et une femme tristement emblématique de la vie française au point de se prendre pour une sorte de messie depuis vingt ans. Belvaux, excellent directeur d’acteurs, offre aussi de très beaux rôles à Anne Marivin en enseignante qui trompe son ennui et ses frustrations par la vulgarité et la haine, ou Patrick Descamps en veuf communiste écoeuré par le pouvoir de fascination de la bête immonde jusque chez sa propre fille. Plutôt qu’une fin sensationnaliste à la recherche du Twist devenu une règle du cinéma hollywoodien, le simple quotidien d’une infirmière courageuse et attentive à la souffrance et aux désirs de tous ses patients, emporte un remarquable sens de l’avenir.

 

Folle Journée 2017 (7) : Johnny Rasse et Jean Boucault chanteurs d’oiseaux, Geneviève Laurenceau violon, Shani Diluka piano, “japoniser” le monde tant qu’il est temps

chanteurs d'oiseaux : Shani Diluka, Geneviève Laurenceau, Johnny Rasse et Jean Boucault

Toutes les promesses d’extraire sans violence l’humanité de l’impératif du marché apparaissent comme des aurores boréales, tant la planète ne pourra survivre d’un mode de jouissance dicté par les échanges économiques. Les chanteurs d’oiseaux Johnny Rasse et Jean Boucault de la baie de Somme, la pianiste Shani Diluka et la violoniste Geneviève Laurenceau fructifient depuis plus d’un an leur rencontre d’Obernai en Folle journée de Nantes autour de la musique classique et du chant du monde.

La Symphonie des oiseaux fait l’objet d’un disque et d’un nouveau spectacle très poétique, organisé cette année par thème, de l’apparition offerte par Granados à la volière mise en musique par Tchaïkovsky, en passant par la naïveté des échanges amoureux par Kreisler et Satie, ou les jeux de lutte de Saint-Saëns à Debussy. L’hilarant Bourdon de Rimsky-Korsakov écrasé l’an dernier par Jean Boucault laisse la place à l’expression de la part animale de l’homme qui cesserait de détruire la planète en “réglant sa richesse sur le besoin, se contentant de peu” (Spinoza, Ethique, 4, XIX). Les chanteurs d’oiseaux donnent corps et son aux alouettes, pigeons, goélands, chouettes hulottes, pygargues vocifères ou cygnes chanteurs. Les musiciennes déploient toutes les couleurs des Danses populaires de Bartok, de la Danse macabre de Saint-Saëns et de la musique du Lac des cygnes de Tchaïkovsky. Shani Diluka rend Satie, trop souvent déformé par la mélancolie et la pitié admirative suscitée par les artistes maudits, à l’amour qu’il pratiqua sans dépense, et Schubert à l’amitié et l’art du dialogue amoureux entre les amants. Geneviève Laurenceau sort Tchaïkovsky des salons aristocrates que Visconti n’oubliait pas de filmer avec leurs pots de chambre dans Le guépard, pour lui rendre ses battements de coeur célébrés par Nina Berberova.

La brièveté de la vie impose naturellement de limiter le temps passé avec les fâcheux pour se focaliser sur les usages non destructeurs du monde. La symphonie des oiseaux porte une promesse qui nous intéresse au plus au point, et sera bien sûr au centre de la sortie imminente de Silence de Scorsese consacré à l’échec de l’évangélisation du Japon au XVIIe siècle, d’une post-histoire qui selon Alexandre Kojève, n’a pas cessé pour autant d’être humaine : “La civilisation japonaise post-historique s’est engagée dans des voies diamétralement opposées à la “voie américaine”. Sans doute n’y a-t-il plus eu au Japon de religion, de morale ni de politique au sens “européen” ou “historique” de ces mots. Mais le snobisme à l’état pur y créa des disciplines négatrices du donné naturel ou animal qui dépassèrent de loin, en efficacité, celles qui naissaient, au Japon ou ailleurs, de l’action “historique”, c’est-à-dire des luttes guerrières et révolutionnaires ou du travail forcé. Certes les sommets (nulle part égalés) du snobisme spécifiquement japonais que sont le théâtre Nô, la cérémonie du thé et l’art des bouquets de fleurs furent et restent encore l’apanage exclusif des gens nobles et riches. Mais en dépit des inégalités économiques et sociales persistantes, tous les Japonais sans exception sont actuellement en état de vivre en fonction de valeurs totalement formalisées, c’est-à-dire vidées de tout contenu “humain” au sens “d’historique”. Ce commentaire ironique et redoutablement intelligent du philosophe fait vaciller la promesse béate d’éternité de l’occident transformé en une compétition sanglante pour la première place en business, sport ou art qui ne résistera pas aux millénaires, pour inviter à la contemplation du monde, seul berceau disponible à ce jour pour l’espèce humaine. Giorgio Agamben commentant dans L’ouvert le philosophe franco-russe déduit une autre voie possible pour cette humanité nourrie de chants d’amour et d’oiseaux : “dans la jouissance, les amants, qui ont perdu leur mystère, contemplent une nature humaine rendue parfaitement oisive, l’oisiveté et le désoeuvrement de l’humain et de l’animal comme figure suprême et insauvable de la vie.”

La symphonie des oiseaux, Mirare, de Dvorak à Messian en passant par les poules domestiques, merles noirs et pics verts, un très grand geste esthétique et politique au sens étymologique du terme.

Folle Journée 2017 (6) : Abdel Rahman El Bacha, plus d’un pays

AbdelRahmanElBachaFJ2017Un individu devient passionnant à partir du moment où il fait l’expérience approfondie de plus d’un pays, qu’il s’agisse de naissance, de parcours d’étude, professionnel, amoureux ou de passion esthétique (les furieux de peinture italienne, de parcs japonais, d’architecture arabe…). Le pianiste et compositeur Abdel Rahman El Bacha interprète des oeuvres du franco-polonais Frédéric Chopin (1810-1849) comme à la recherche de toutes les cultures qui se superposent dans l’histoire d’un seul être humain : désir d’Espagne dans le Boléro, quatre mazurkas écrites en France en souvenir de la Pologne de l’enfance occupée par les Russes, valses conjuguant l’esprit viennois et français en alternant l’allégresse, la mélancolie et la frivolité, Tarentelle pour capter les odeurs et le rythme de la Méditerranée, et bien sûr Polonaise pour ne pas oublier d’où l’on vient.

L’artiste franco-libanais natif de Beyrouth connaît mieux qu’aucun autre pianiste de musique classique les ravages des délires identitaires exclusifs, alors qu’il semble naturel en suivant Giorgio Agamben dans l’un des ouvrages majeurs de notre temps, L’ouvert de l’homme à l’animal, qu’il est clair pour quiconque ne fait pas preuve de mauvaise foi qu’il n’y a plus pour les hommes de tâches historiques assumables, voire seulement assignables. Que les Etats-nations ne soient plus en mesure d’assumer des tâches historiques et que les peuples mêmes soient voués à disparaître était, en quelque sorte, déjà évident dès la fin de la Première Guerre mondiale“.

La mélancolie est toujours rattrapée par le plaisir d’entrer dans la danse sur les Mazurkas. La virtuosité prend le dessus dans la Tarentelle qui fait vivre un instant cet extraordinaire creuset de langues et de cultures qu’est la Méditerranée. Abdel Rahman El Bacha tisse des arabesques entre des oeuvres marquées par le métissage de son compositeur, seule méthode existante pour être assuré de créer du nouveau.

Folle Journée 2017 (5) : Vikingur Olafsson, l’effet océanique

Vikingur OlafssonFolleJournéeLe jeune prodige islandais d’à peine plus de 20 ans célèbre les 80 ans du compositeur américain Philip Glass par la sortie d’un très beau disque et ses tous premiers concerts en France. Les études pour piano sont précédées de la 6e partita de Bach manifeste de l’art de l’ellipse du compositeur allemand contemporain des découvertes de Kepler sur l’abandon de la circularité des mouvements célestes au profit de la forme elliptique.

Vikingur Olafsson relie d’un puissant effet océanique, pour reprendre le titre L’effet aquatique du beau film tourné en France et en Islande par Solveig Anspach et co-écrit par jean-Luc Gaget, la musique du XVIIIe à celle du XXe siècle et les boucles répétitives de Glass. Ce proche de Björk offre une interprétation tellurique et aquatique de la musique classique et contemporaine. Sa grande taille doublée d’une belle élégance crée un effet burlesque qui ajoute au charme de la performance.

L’humour du pianiste manifestement heureux du voyage s’exprime de nouveau lors de sa promesse “d’encore” (la traduction de bis en anglais) par Le rappel des oiseaux de Rameau. Alors que la responsable du concert lui accorde deux minutes pour son “encore” en raison du rythme effréné de la Folle Journée, il dit que puisqu’il est en France (entendons, le pays du parler comme disent les Américains), il lui en faudra trois.

Piano works de Philip Glass par Vikingur Olafsson, Deutsche Grammophon, le plaisir du son d’un bijou parfaitement assorti à une main.

 

Folle Journée de Nantes 2017 (4) : Philippe Cassard, l’infiniment secret des valses françaises

PhilippeCassard_Follejournée2017Philippe Cassard est le maître de ce qu’il y a de plus sensuel en la musique et le seul à affirmer à ma connaissance, ce qui plaît forcément au lecteur de Freud et Lacan que je suis, que l’on peut avoir accès à psychologie de la plupart des compositeurs par leur musique, ce qu’il tente notamment dans son très bel essai consacré à Franz Schubert.

L’artiste offrait aux Folles Journées une performance-conférence comme il oeuvre depuis tant d’années pour France Musique, aujourd’hui pour son émission Portraits de famille. Il avait retenu pour le thème de la danse une série de valses de la frivolité d’Auguste Durand à la rigueur mathématique de Francis Poulenc et sa valse aux “98 do”. Le voyage traverse le pétillant Peppermint-gel inspiré à Déodat de Séverac par la boisson du même nom (renommée Get…) et l’élégance des femmes proustiennes rencontrées dans les grands hôtels, la suggestive Kitty-Valse de Fauré et Cortot, la lubricité exquise de Satie pour Je te veux, les arabesques de Debussy et l’érotisme des valses nobles et sentimentales de Maurice Ravel.

La générosité du pianiste n’a finalement d’égal que sa coquinerie à emporter son auditoire, sous couvert de frivolités, dans des territoires de grande sensualité où l’on retrouve la mise en garde de Lacan à propos de la sublimation qui consiste à assouvir l’objet d’une pulsion sans atteindre son but : “là je vous parle, mais je prends autant de plaisir que si je b…”.

 

Folle Journée de Nantes 2017 (3) : Nathalia Milstein, la polyphonie entre nos mains

Nathalia-MilsteinNathalia Milstein donne corps à ce qu’il y a de plus russe en l’homme moderne, cette rupture fondamentale apportée par Dostoïevski à la littérature, la découverte de l’artiste porteur de plusieurs voix complémentaires ou contradictoires, même avec lui-même comme dans Les frères Karamazov où l’écrivain raye Dieu d’un trait dans la bouche d’un des frères révolté contre une nature faisant violence au moindre enfant, avant d’offrir une victoire limite au plus pieux de la fratrie.

La pianiste virtuose offre pour les Folles Journées un programme d’oeuvres de Prokofiev, de Mazurkas de Chopin et Le tombeau de Couperin de Ravel jusqu’à l’éblouissante Toccata où l’on se demande si Nathalia Milstein va enfin réussir à entrer physiquement dans son piano. On comprend mieux la comparaison des mazurkas par Schumann à “des canons cachés sur des fleurs” dans cette interprétation colorée par une jeune femme de parents russes à la recherche d’un paradis perdu qui concilierait toutes ses cultures contre la tyrannie identitaire. L’exil est aussi inhérent à l’oeuvre du compositeur russe Prokofiev, installé aux Etats-Unis de 1918 aux années 30, mais précurseur des nouveaux rythmes et des sonorités du XXe siècle avec ses Dix pièces pour piano opus 12.

Le geste fraternel de Ravel à Couperin referme le programme avec toute l’élégance et la profondeur de la pianiste qui choisit une oeuvre composée en 1917, dont on pourrait dire comme Baudelaire à propos de Chopin : “musique légère et passionnée qui ressemble à un brillant oiseau voltigeant sur les horreurs d’un gouffre”. Chaque pièce du Tombeau de Couperin est dédiée à des amis du musicien tombés au front de la première guerre mondiale. La malice de Nathalia Milstein fait mouche en imposant avec maestria l’espoir sans cesse renouvelé que la musique puisse désarmer les tenants du canon.