Festival Côté Court de Pantin (5) : 45 centimètres de Salma Cheddadi, suppléer au rapport sexuel

D’une civilisation fondée sur la répression des pulsions au prix d’un certain malaise, dixit Freud, la cinéaste Salma Cheddadi filme des individus qui suppléent au fait de ne pouvoir avoir de rapports sexuels : une fille et son père dans Hallo Papi, où une jeune Allemande au téléphone avec son père thaï qui ne s’est pas occupé d’elle, surjoue sa sensualité et son autonomie pour combler son manque affectif, deux jeunes femmes en voyage en Thaïlande dans Mangousteens on milk, se jouant des fantasmes masculins véhiculés par la pornographie pour changer la manière dont elles souhaitent être regardées en tant que femmes désirables, une jeune Islandaise qui s’est débarrassée des pères de ses deux enfants pour vivre librement, mais fatalement seule dans un imaginaire peuplé de créatures féériques, dans Sweet viking, ou les deux collégiens boxeurs de 45 centimètres (projeté en ouverture du Festival Côté Court), réduits à se cogner dessus de ne pouvoir s’aimer.

L’exergue annonce la couleur : “45 centimètres, distance limitée par la longueur des membres, la vue est un peu déformée et on note le début d’un contact thermique et olfactif, (…) entrée dans la sphère intime. En dehors de la sphère familiale ou amoureuse, cette sphère n’est pas pénétrée dans un espace social public sans stress ou gêne“. Salma Cheddadi filme la préparation puis le combat de deux jeunes adolescents qui comblent les affres de la croissance par une quête de virilité et de jouissance. La cinéaste filme comme chez Hitchcock l’approche et la joute des deux amis comme un acte sexuel, un corps à corps où l’acte est réussi à condition qu’il n’y ait pas de rapport, comme dans l’acte sexuel dont la réussite veut que chacun jouisse dans sa sphère.

La seule manière de filmer dignement l’outremonde de la société est de se mettre au niveau de la jouissance du personnage (Dans Germinal, Zola décrit la haine du patron de la mine envers ses ouvriers jouisseurs alors qu’il est cocu) et d’éviter la rédemption qui ne véhicule jamais que le discours du maître (combien de films de boxe, de gangsters, de catch, etc., ternis par une fin où le héros rentre dans le rang pour rassurer le spectateur à la vie terne). 45 centimètres est une très belle réussite de cinéma qui élève ses personnages au niveau d’une mythologie contemporaine en filmant l’usage de la violence comme la seule voie d’accès possible à l’intimité pour ses personnages.

Palmarès du Festival Côté Court de Pantin

45centimetres from Festival Côté court on Vimeo.

L’inconnu du lac d’Alain Guiraudie : le banquet des hommes amoureux

Le très beau film d’amour et de désir d’Alain Guiraudie, superbement photographié par Claire Mathon, suit une poignée d’hommes autour d’un lieu de drague, représentant chacun une facette de l’amour.

Au bord d’un lac du sud de la France, le beau Franck discute avec un solitaire un peu triste venu pour d’obscures raisons (quitté par sa femme, bisexuel, dépressif), puis flashe sur un athlète à la Tom Selleck qui disparaît dans les bois avec un jaloux. C’est le deuxième décor du film avec le lac, un mélange de fourrés et de bois où les hommes se matent, se frôlent, s’accouplent, avec une intensité et une violence que l’on n’avait pas ressentie depuis la pièce La solitude des champs de coton de Koltès mise en scène par Patrice Chéreau.

A la tombée de la nuit, l’homme fantasmé du lieu se sépare de son jaloux en le noyant sous le regard de Franck, dissimulé dans les bois, qui reste muet, subjugué par l’objet de son désir. La tension monte alors que l’amour entre Franck et Michel devient exclusif, et qu’un inspecteur de police vient rôder autour du couple plus suspect qu’il ne voudrait le laisser paraître.

L’ambiance poétique et tendue de L’inconnu du lac évoque rien moins que la puissance onirique du Banquet de Platon, où des hommes conversaient entre eux sur la supériorité de telle ou telle forme d’amour, et d’où il ressortait que 1. l’amour doit gouverner notre conduite (Phèdre). 2. il faut aimer honnêtement (Pausanias) 3. la médecine est la science des mouvements amoureux du corps (Eryximaquee), ce qui fait marrer Aristophane qui 4. pense que dans l’amour, “chacun cherche sa moitié”. 5. l’amour rend jeune et inspire la sociabilité (Agathon) 6. l’amour est plus fort en tenant l’objet du désir à distance (Socrate citant Diotime 7. l’amour rend exclusif et méchant (Alcibiade, congédié par Socrate).

Franck tombe rapidement amoureux, mais son amant refuse de partager son intimité avec lui. Un voyeur s’incruste dans les ébats qui se déroule dans les bois, puis se présente comme l’objet exclusif d’un homme jaloux qui interdit aux autres de s’approcher de son ami. Le solitaire propose à Franck de vivre avec lui pour le plaisir de l’amour platonique… Les amants ne sont jamais à l’unisson que dans le plaisir sexuel, ou dans le plaisir narcissique de montrer son corps nu.

L’angle de caméra choisi par Alain Guiraudie, en contre-plongée dans le sens de la pente de la plage au bord du lac, offre un point de vue inédit sur le corps masculin qui devrait faire plaisir aux femmes et aux hommes qui aiment les hommes, rarement récompensés dans le cinéma qui offre souvent un spectacle d’érotisation du corps de la femme. Le cinéaste filme ici un monde où le désir est la seule solution à l’impasse issue de la libération sexuelle, et où la seule éthique qui tienne en amour consiste à traiter convenablement l’être que l’on aime.

L’inconnu du Lac d’Alain Guiraudie – Bande… par Outplay

Festival Côté Court de Pantin (4) : Kingston Avenue d’Armel Hostiou, Symptôme, mon amour

Les chansons d’amour le disent, l’amour, c’est là où ça fait Miam-Miam et ça fait mal, alors Armel Hostiou s’est attaché à un perdant collé comme une ventouse à son ancien amour dans la Grosse Pomme sur les traces des lieux de tournage de James Gray.

Le rôle est tenu par Vincent Macaigne, coqueluche du cinéma d’auteur indépendant contemporain, et auteur d’un moyen-métrage remarqué, mais un peu trop gueulé à mon goût, parce que la gueulante ne fait pas plus le comédien ou le clochard dans son film, que des tonnes de peinture, le peintre. Il court ici après une jolie fille amoureuse d’un bellître américain à côté duquel il ne fait résolument pas le poids, mais il s’enfonce, la harcèle à un vernissage, dérange le couple dans le feu de l’action, s’humilie devant sa belle et son amant atterré…

Le talent de ce comédien touchant et drôle irradie dans chaque scène, clown beckettien à la recherche de Godot, c’est-à-dire de rien, séducteur d’une jolie Danoise qui voudrait bien lui taquiner le museau, type minable capable du pire pour demeurer dans son symptôme. Car c’est bien de ça qu’il s’agit, d’un homme qui voudrait prolonger le symptôme-femme qui le ronge : “apprécier une femme consiste à l’élever au rang de symptôme” nous dit Colette Soler, c’est-à-dire à “la faire servir à la jouissance”. Kingston Avenue est le portrait d’une descente aux enfers burlesque d’un clown triste attaché à son symptôme pour ne pas sombrer devant l’inanité de sa vie.

Festival Côté Court, jusqu’au 15 juin 2013

Festival Côté Court de Pantin (3) : Margot Abascal, François Guignard, comédiennes, disent-elles

Que s’est-il passé pour que le métier le plus mal famé de la société bourgeoise d’après-guerre avec celui de prostituée, comédienne, soit devenu le rêve de toute jeune fille contemporaine ? Qu’en est-il du jeu dans la féminité ? Qu’en est-il du plaisir d’être joué dans la masculinité ?

Dans Florides, Margot Abascal se filme en comédienne et musicienne ratée refusant les jobs précaires auxquels sont condamnées les jeunes femmes de sa condition (hôtesse, serveuse, vendeuse…), et embouchant les hommes de passage contre quelques euros, avant de leur proposer l’amour pour le plaisir. Cette cousine bretonne de la Rosetta des Dardenne place sa vie sous l’horizon du fantasme dont aucun n’est réalisable (ni la gloire, ni l’amour, ni le plaisir avec un homme de passage qui voudrait payer pour consommer) jusqu’à se condamner à une solitude terrifiante, proche de celle de Gena Rowlands dans Opening night.

Dans Simon et Suzanne, Ninon, François Guignard filme en huis-clos un rendez-vous amoureux adolescent contrarié par la petite soeur de la première qui s’incruste et critique son aînée d’un terrible “nue de dos, t’es aussi moche que Maman”. Le cinéaste tourne autour du trio amoureux en flirtant avec l’inceste, qu’il aurait dû accentuer jusqu’à la limite où un personnage craque. Il capte excellemment le pouvoir d’envoutement de la féminité qui conquiert un homme indécis par un baiser, un dévoilement de sein ou une invitation au jeté de culotte.

Le plaisir pris à la projection de ces deux films est finalement en suspens, puisqu’il suppose de pousser le sujet à bout car un bon film, quel que soit le spectateur, c’est quand ça mord, du requin mangeur de hippies des Dents de la mer à l’agonie d’une mourante entourée de soeurs hystériques sous la photographie veloutée de Sven Nykvist dans Cris et chuchotements. Et les jeunes cinéastes de mordiller trop souvent (la comédienne ratée plonge dans l’eau, la soeurette attend son tour), comme hier soir le si mignon petit Evan qui goûtait le concombre et le recrachait satisfait, quand il faut enfoncer le couteau dans la plaie pour ne plus le ressortir : mords, bébé, mords.

Festival Côté Court de Pantin, du 5 au 15 juin 2013

Festival Côté Court de Pantin (2) : Shanti Masud et Emilie Aussel, manger le baiser

A quoi sert un baiser sur la bouche ? Préliminaire et métaphore du coït dans le cinéma masculin, le baiser est chez deux cinéastes en compétition à Pantin, Shanti Masud et Emilie Aussel, la porte d’entrée d’un festin érotique imaginaire.

On croise chez la première, dans Pour la France, émouvante déclaration d’amour à notre beau pays révolutionnaire et conservateur, comme en son temps la trilogie de Kieslowski, des noctambules en quête de bouche pour suspendre le dialogue amoureux et “encadrer” le souvenir comme dit le garçon qui croise une belle Allemande sortie tout droit de chez Wenders, de bouche à embrasser pour ouvrir l’imaginaire érotique, ou de bouche à parler pour suspendre le monologue intérieur dans la mégalopole anthropophage si prisée des touristes.

Emilie Aussel filme à Marseille et ses environs une bande de skaters interviewés dans un style qui mêle documentaire et fiction autour des premiers émois du ravissement amoureux (Do you believe in rapture ?, “rapture” signifiant ravissement). La chanson homonyme de Sonic Youth sert d’inspiration à la cinéaste pour monter progressivement vers un climax sensuel où l’extase procurée par le groupe et la drogue pallie à l’absence de rapport sexuel. Où une partenaire se réveille à l’aube en se demandant pourquoi après une telle extase, poursuivre son chemin. Dans ce très beau film, Emilie Aussel évite la description pornographique des adolescents modernes en vogue chez les héritiers de Larry Clark pour se focaliser sur la jouissance de la mise en bouche (jeux de langue, embrouille, baisers volés…).

Festival Côté Court de Pantin, jusqu’au 15 juin 2013

Festival Côté Court de Pantin : Pierre Creton et le cinématerre

Quelle est l’odeur d’un film ? Ni éloge de la terre éternelle, ni cinéma terre à terre, mais entreprise inouïe de concilier l’être au monde, pour voler ce concept majeur du XXe siècle à son créateur, le malhonnête Martin Heidegger.

D’où filmes-tu est-on en droit de demander aux cinéastes, comme quand on demandait dans les amphis en mai 68 à son interlocuteur d’où il parlait, c’est-à-dire de quelle classe sociale il défendait le pouvoir ? Pierre Creton est un cinéaste ouvrier agricole, ancien étudiant aux beaux-arts, qui fait l’objet d’une rétrospective au festival Côté Court de Pantin, où il est entré en projection comme d’autres aux ordres, c’est-à-dire le moment où l’artiste échappe à la douleur vincentienne (“tu peux prendre parti, je le trouve, agissant réellement avec humanité, mais que veux-tu ?”), pour trouver dans l’audience un lien, O combien fragile, mais promesse de reconnaissance pour le voyage accompli.

Pierre Creton est entré en cinéma donc en filmant un pauvre agriculteur homosexuel normand, éleveur de lait enfermé dans sa haine de soi et son monde secret, puis il a trouvé chez les pensionnaires d’une maison de retraite un autre monde. Il a fraternisé avec le cinéaste ex-maçon, jeune homme d’Aubervilliers, Yassine Qnia qu’il associe à sa rétrospective avec son beau film Fais croquer, arabe donc, in-vu du film antifasciste Casablanca et victime négligeable de l’absurde dans la littérature algérienne d’Albert Camus, où il suffit de changer un seul élément pour créer le malaise (un Arabe qui tue un Français, un Français qui tue une Arabe, un Arabe qui tue une Arabe… ne commettent pas un geste absurde).

Filmer, c’est lever le voile depuis la caverne de Platon qui s’y connaissait en cinéma : “Représente-toi la lumière d’un feu qui brûle sur une hauteur loin derrière eux et, entre le feu et les hommes enchaînés, un chemin sur la hauteur, le long duquel tu peux voir l’élévation d’un petit mur, du genre de ces cloisons qu’on trouve chez les montreurs de marionnettes et qu’ils érigent pour les séparer des gens. Par-dessus ces cloisons, ils montrent leurs merveilles”. Pierre Creton élève son cinéma à cette ambition de dévoilement du monde, de la lecture de la poésie de Pavese à tous les frôlements qui réconcilient l’être avec la vie.

En séminaire avant-hier auprès de Colette Soler, je me fendais rapportant le propos de la Dame – scribe je suis – d’un superbe lapsus : la “subversion sexuelle” de Freud devenait “subvention sexuelle”. Et Paulo Queiroz de m’expliquer que j’avais naturellement intégré mes préoccupations sur le financement du cinéma à ce discours subversif. De Jacques Demy le Nantais à Pierre Creton, en passant par Maurice Pialat et Abdellatif Kechiche, ou pour les plus jeunes, Shanti Masud, Aurélien Vernhes-Lermusiaux, Salma Cheddadi ou Thomas Salvador, la même course de fonds. Aux enfants illégitimes du cinéma.

Festival Côté Court de Pantin, du 5 au 15 juin 2013

Film annonce Côté court 2013 from Festival Côté court on Vimeo.

La musique d’Alexandre Desplat en concert symphonique : l’épopée intime

Il est la seule star inconstestée du cinéma français, auteur à ce jour de près de 80 musiques de film, héritier de la tradition “ondinesque”, comme on dit sur France Musique, de la musique héritée de Claude Debussy et Ravel, jusqu’à Georges Delerue et Maurice Jarre pour la musique de film (influence que l’on retrouve dans toutes ses BO pour les films de Jacques Audiard), du lyrisme de la musique italienne de cinéma, de Nino Rota à Ennio Morricone (notamment pour les cuivres de la BO de L’ennemi intime de Siri), et de l’épopée du cinéma américain de Bernard Herrmann à John Williams (en particulier pour la BO de Ghost writer de Polanski, sa meilleure à notre goût), que l’on espère entendre lors de la Folle Journée de Nantes 2014 consacrée à la musique américaine au XXe siècle.

France Musique et la SACEM organisaient ce soir Salle Pleyel à Paris le premier concert symphonique entièrement consacré aux oeuvres du compositeur français, sous la direction du jeune chef d’orchestre Jean Deroyer. Le programme comportait uniquement les productions anglo-saxonnes, pas toutes de premier plan d’un point de vue cinématographique (La jeune fille et la perle, le film interdit aux plus de 16 ans Twilight, etc.), pour lesquelles Alexandre Desplat a composé la musique. L’obligation de se consacrer pour ce concert à la musique offrait la possibilité de mesurer l’importance et la puissance du compositeur français.

Le romantisme de La jeune fille et la perle (d’après Vermeer) alterne avec l’angoisse de Ghost Writer (un “nègre” écrivant la biographie d’un homme politique anglais aussi béat et dangereux pour des millions de gens que Tony Blair), la mélancolie de The Queen laisse place à l’inquiétude de Birth (film fantastique avec Nicole Kidman). A l’issue d’un entracte, l’orchestre Philharmonique de Radio France reprend par le lyrisme de Twilight à la manière de John Barry et la mélancolie de Benjamin Button (le plus beau film américain mis en musique par Desplat, en partant du principe que Ghost writer est un film aussi cosmopolite que son cinéaste).

C’est sans doute le sens de la fusion entre l’intimité et l’épopée d’Alexandre Desplat qui plaisent autant aujourd’hui chez les cinéastes américains, pour en faire l’égal de Maurice Jarre. Le concert organisé par France Musique et la SACEM est une formidable nouvelle pour tous ceux qui rêvent de décloisonnement entre les genres, et de mourir un jour comblés d’être allés chercher par-delà leur entre-soi.

Concert France Musique/SACEM du 1er juin 2013 en réécoute à la carte sur le site de France musique, présenté par Thierry Jousse

Emission d’Emilie Munera “Changez de disque” sur la discothèque idéale d’Alexandre Desplat (Debussy, Ravel, Delerue, Herrmann, Nino Rota…)

Emission de Denisa Kerschova “Venez quand vous voulez” consacrée à la musique de film dans le cadre de la journée Desplat sur France Musique, avec notamment le très bel extrait de la musique Moonrise Kingdom composée par Desplat.

Shokuzaï, celles qui voulaient se souvenir de Kurosawa : se rapprocher autant que possible d’une vie humaine

Le cinéaste du devenir autiste de l’humanité, Kiyoshi Kurosawa (un virus propagé par internet isole les humains et les force à se suicider dans Kaïro, un tueur en série aux pouvoirs fantastiques provoque une épidémie de meurtres dans Cure, un cadre au chômage assiste à la décomposition de sa vie dans Tokyo Sonata), nous offre une saga sublime avec Shokuzaï (“pénitence” en japonais), ou l’histoire de quatre jeunes filles condamnées par une mère à une souffrance sans fin pour ne pas avoir protégé sa fille victime d’un assassin introuvable.

Les fantômes ne sont jamais très loin chez Kurosawa qui nimbe le drame d’apparitions, de spectres et de sentences glaciales. Dans le premier épisode, l’une des jeunes filles échappe à la solitude et la peur des hommes en épousant un maniaco-dépressif qui l’enferme dans ses fantasmes. Une autre jeune fille qui voulait se souvenir devient une enseignante prête au pire pour protéger ses élèves, quitte à devoir s’excuser auprès des parents d’élève au cours d’humiliantes séances d’expiation dans un monde où le croisement de l’enfant-roi et du soupçon promettent à ce métier des expériences bien pénibles.

Film sur la souffrance engendrée par la morale chrétienne de la rédemption et de la faute dans la culture du zen, Shokuzaï suit des personnages qui voudraient tous, comme l’annonce l’amoureux transi de la première héroïne du film, “se rapprocher autant que possible d’une vie humaine”, à l’ère de la réalisation des fantasmes dans un monde virtuel et de la marchandisation de tous les rapports humains, jusqu’à l’amitié par les réseaux sociaux.

En s’emparant d’un bâton, la seconde héroïne du film fait tomber la carapace des pulsions réprimées par la civilisation pour laisser parler son corps : Kurosawa filme la jouissance du justicier terrassant sa proie en trouvant par la même occasion une voie de sortie à son symptôme (se libérer de la promesse faite à la mère de la petite victime de lui offrir une compensation). Ce spectacle du corps en quête illusoire de lien non symptomatique est le plus grand film de ce début d’année.

Deuxième volet de la saga, Shokuzaï, celles qui voulaient oublier, sortie le 5 juin 2013

Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir… par LE-PETIT-BULLETIN

Only God forgives de Nicolas Winding Refn : Ci-gît Blondin

Only God forgives est un enterrement de premier classe du héros hollywoodien taiseux personnifié par Clint Eastwood et tant d’autres depuis cinquante ans, débarqué dans le dernier film du Danois Nicolas Winding Refn à Bangkok.

Beau comme un camion avec ses T-shirts de camionneur à la Marlon Brando, le héros américain est poussé à la vengeance par une Médée de notre temps (Kristin Scott Thomas à contre-emploi, dévorant ses enfants) ravagée par la perte de son fils violeur et assassin d’une jeune prostituée. Le blondin aimerait mieux passer du temps avec sa jolie amie thaïe qui occupe le métier jugé normal dans ce pays d’entertainer. Les sbires de sa mère se heurtent au mur d’un justicier impitoyable, héritier d’un siècle de cinéma de sabre et de kung-fu (Vithaya Pansringarm) dans la capitale poisseuse à souhait du peuple thaï, éclairée par des néons aux couleurs criardes (superbement rendus par Larry Smith, le chef-opérateur d’Eyes wide shut) et couverte par le bruit assourdissant des deux roues.

Comme dans White material de Claire Denis, où l’Afrique des colons laissait place à de nouveaux maîtres non moins cruels, mais majoritaires et amoureux de leur culture, les expatriés occidentaux d’Only God forgives (quel titre ridicule) cèdent du terrain au profit de policiers qui chantent des poèmes comme dans le film coréen Poetry, tuent avec délectation comme Hannibal le cannibale et aiment leurs enfants comme Gregory Peck dans Du silence et des ombres.

Le cinéaste d’un monde où la mythologie de la violence est l’ultime voie ouverte aux hommes seuls pour avoir le sentiment d’exister (la petite criminalité danoise dans la trilogie Pusher, un guerrier viking banni en quête de nouveau monde dans Valhalla, un chauffeur de la mafia se prenant pour un justicier pour sauver une blonde inaccessible dans Driver…), filme l’homme occidental face à l’abîme qu’il a créé, monstre tentaculaire prometteur de plus-de-jouir qui suppose de repousser sans cesse les limites de l’interdit. Son film a la beauté du Requiem d’un monde qui a vécu, au profit d’un crépuscule qui laissera place à des aurores étincelantes et désenchantées.

ONLY GOD FORGIVES – Bande-Annonce (VOST) par lepacte-distribution

Le passé d’Asghar Farhadi : les prolétaires parisiens et le sage perse

L’intelligence d’Asghar Farhadi en fait l’un des cinéastes les plus attendus, entomologiste du discord du couple et de la douleur des enfants qui découvrent la fragilité des adultes.

Il filme avec Le passé, son premier film hors d’Iran, une mère de famille (Bérénice Bejo) de Sevran (Seine-Saint-Denis) accueillant son mari iranien (Ali Mossafa, cinéaste et époux de Leila Hatami, vedette d’Une séparation) pour divorcer afin de pouvoir épouser son amant dépressif (Tahar Rahim) depuis le suicide de sa femme.

Farhadi s’attache bien entendu à inverser les rôles comme dans A propos d’Elly et Une séparation qui offraient au spectateur occidental des images de femmes puissantes dans un pays où on les imagine nécessairement soumises. Il nous rappelle ici que l’occident comporte son lot de “corps prolétaires” (Colette Soler), sans papier acculé au pire pour survivre (l’extraordinaire Sabrina Ouazani), petit commerçant débordé par les cadences, lycéenne égarée par les intermittences du coeur de sa mère…

Le mari perse surnage au milieu du marasme des non-dits et des souffrances des Français héritiers du dialogue socratique qui impose de prendre le dessus sur son adversaire, quitte à lui mentir et se mentir. Mais ce n’est pas plus un cinéaste de l’incommunicabilité (“un bon sujet de conversation” dit Michaël Papon) qu’Anton Tchekhov au théâtre. Asghar Farhadi ouvre sur l’image d’un ancien couple séparé par la même vitre qui clôturait Une séparation pour clôturer sur deux mains qui se serrent en dépit de toute la souffrance du monde.


Le Passé Bande-annonce par toutlecine