La Folle journée de Nantes (5) : Anne Queffélec, l’art de la joie

L’infatigable Domenico Scarlatti (1685-1757) a lâché les chevaux à la mort de son père alors qu’il était âgé de 42 ans et qu’il se libéra physiquement et spirituellement en épousant une jeune femme de 16 ans et en composant 555 sonates sous forme d’ode à la joie dont la partition invite simplement l’interprète et l’auditeur à “être plus humain que critique : sois heureux (vivi felici)”.

Anne Queffélec retrouve ses amours des débuts en offrant une série de sonates sous forme de disque et de concert pour les Folles journées, de l’allégresse de la K54 à la sensualité de la K27 magnifiée par Arnaud Desplechin dans Un conte de noël. La pianiste s’enivre des “leçons de lumière” du maître italien sans doute de manière plus mélancolique que lors de ses débuts porteurs d’avenir et en serrant sa chance. La joie prend des couleurs de promenade, de conversation, de bal, de chuchotement ou de baiser passionné. La discrète d’Anne Queffélec s’offre la folie des timides confrontés à une passion incontrôlable qui les force à lâcher prise pour le plus grand plaisir du spectateur : “Et si cet homme – mon vieux petit ami – s’étend sur moi avec son beau corps lourd et léger, et me prend comme il le fait maintenant, ou me baise entre les jambes comme Tuzzu le faisait autrefois, je me retrouve à penser bizarrement que la mort ne sera peut-être qu’un orgasme aussi comblant que celui-là.” (Goliarda Sapienza, derniers mots de L’art de la joie).

Anne Queffélec, Ombre et lumière, Scarlatti, Mirare, 1 CD. Une sensation enivrante de parfum et de conversation de femme sous forme d’invitation au voyage.

La Folle journée de Nantes (4) : Shani Diluka, aimer résonne

Le moindre qu’on puisse demander à un piano en matière de lyrisme est de résonner, et la petite salle Aristote de 80 places de la Cité des congrès pouvait s’en donner à coeur joie avec la passion de Shani Diluka et son programme Passionnément… à la folie de Schumann à Beethoven.

Robert Schumann était convié pour ouvrir le bal avec un extrait de Papillons pour exprimer les tourments d’un homme qui poussa la passion jusqu’à la folie.

Shani Diluka fait monter l’émotion à son paroxysme avec la merveilleuse transcription par Liszt de La mort d’Isolde qui clôt l’opéra de Wagner, puis avec la Sonate Appassionata que Beethoven composa alors qu’il était certain que sa surdité serait incurable, et voulait s’enivrer de beauté avant la nuit. La pianiste laisse résonner en elle les tourments de Schumann, l’admiration de Liszt pour son génial et bouillonnant gendre et l’élégance de Beethoven face à la déchéance. Elle redescend finalement avec la Valse de l’Adieu de Chopin pour retrouver ses esprits et calmer les ardeurs du public.

La pianiste généreuse avec son public s’enflamme sur son instrument prévu pour une salle au moins trois fois plus grande. Elle vibre avec les mouvements de la partition dont tout son corps donne la couleur (joie, souvenir mélancolique, détresse, peur de la page blanche, illumination, rêve de voyage…). Le plaisir du spectateur et de l’auditeur de Shani Diluka est identique à celui du spectateur et de l’auditeur de Maria Callas ou d’Audrey Hepburn, lorsque le goût de la beauté s’allie à une très grande rigueur et un engagement corps et âme pour son art, en résonance avec les joies et les douleurs de son temps.

La folle journée de Nantes, Passions de l’âme et du coeur, jusqu’au 1er février 2015

La Folle journée de Nantes (3) : la passion Waed Bouhassoun

L’amour courtois ayant été inventé dans le monde arabo-bédouin pré-islamique entre le VIe et le VIIe siècle avant de franchir les Pyrénées au XIIe siècle sans doute par la grâce des troubadours qui circulaient entre l’Espagne musulmane et les pays de langue d’oc catholiques, il était heureux de convier le chant arabe à la Folle journée. René Martin a eu la délicatesse de convier la chanteuse et joueuse d’oud syrienne Waed Bouhassoun venue porter quelques chansons d’amour physique et spirituel du VIIe au XIIIe siècle jusqu’à une ode à Damas de Qays Ibn al-Mulawwah dit Le fou de Layla, poème de l’amour impossible qui a notamment inspiré Louis Aragon pour la composition de Fou d’Elsa.

Waed Bouhassoun apparaît dans une éblouissante robe à motifs pour entamer des improvisations à l’oud avant d’ouvrir sur un chant qui mêle l’amour au divin, Ya wahiban, O toi qui donnes, le divin étant interpellé pour expliquer le “désir qui attise sa douleur”. La chanteuse pose sa voix pour l’appel au divin, Bismil-Ilah, avant de déchirer le coeur avec Loin de ma patrie, poème également issu de Fou de Layla composé de 664 à 688 : “Loin de ma patrie, couché sur la terre/veillant et pleurant, j’observe les étoiles/On dit que Layla est en Irak, malade/Que ne suis-je son médecin traitant/Je t’ai aimée Layla, alors que tu n’étais qu’une enfant/J’avais sept ans et pas encore huit./On disait que tu étais brune et même éthiopienne (noire)/Mais si le musc n’était pas noir, il ne se vendrait pas si cher./ O Dieu rends-moi mon âme/Et soigne-moi avec Layla, pour que disparaissent tristesse et soupirs./ Eloignement, passion, alanguissement et tremblements/Ni c’est toi qui t’approche de moi, ni moi qui suis plus près. (…) J’ai mille directions dont je connais le chemin/Mais sans coeur, vers où dois-je aller ?”

La chanteuse clôt le récit a capella pour un ode évident à Damas, ville d’odeurs et de splendeurs de la somptueuse mosquée qui renferme le tombeau de Jean le Baptiste aux richesses du principal musée de la ville qui héberge une fresque de plusieurs mètres de haut sauvée d’une synagogue du IVe siècle, représentant la vie de Moïse. La tristesse des amoureux de Damas et de la Syrie est bercée par la voix et l’appel déchirant de Waed Bouhassoun à la paix dans son beau et lointain pays martyrisé.

La Folle journée de Nantes 2015, jusqu’au 1er février

La Folle Journée de Nantes (2) : Trio Wanderer, l’éclaircie du promeneur en trio

Il était naturel pour Cinéma dans la lune d’ouvrir notre Folle journée par le “mouvement Barry Lyndon” puisque même le Trio Wanderer (“promeneur” en allemand) lui donne ce nom.

Cette folle journée consacrée à la l’extension du domaine de la joie entendue comme une “passion par laquelle l’âme passe à une perfection plus grande” (Spinoza) de la Passion du Christ sublimée par Bach ou Liszt à l’exaltation de la passion amoureuse qui a fini par justifier une vie depuis Racine, au point de pouvoir dire aujourd’hui comme Giono que celui qui n’a pas bu à la source aura soif pour l’éternité.

Le trio avec piano n°2 en mi bémol majeur opus 100 de Franz Schubert unit les deux formes de la passion par cette musique que le compositeur affirmait écrite malgré lui : “chaque fois que je veux composer l’amour c’est la mort qui vient. Chaque fois que je veux composer la mort c’est l’amour qui vient”. Le mot Appassionato revient souvent dans la partition et en particulier dans le “mouvement Barry Lyndon” qui s’inspire d’un morceau folklorique suédois pour bercer l’auditeur de mélancolie. L’air revient dans les mouvements suivants plus joyeux comme le 3e qui prend la forme d’une ronde paysanne et la suite qui prend des airs de poursuite amoureuse en plein champ. La tendresse et la sagesse des membres du trio portent aux cimes les mouvements amoureux composés par Schubert qui donne accès à l’être si fragile de l’amour, d’une main frôlée à la déclaration, de la pulsion à la recherche du plaisir de l’autre, du plaisir au désir d’enfant, des arrachements aux retrouvailles…

L’éclaircie est le mot qui vient aux lèvres pour décrire cette sentimentalité allemande et germanophone qui courut de Hölderlin, Goethe et Schubert à Heidegger en passant par Rilke et Kafka afin de trouver une échappée à la violence de la révolution industrielle. Guettez l’éclaircie.

Trio Wanderer, Schubert, Trios avec piano, Edition Harmonia Mundi. Un bijou

La Folle Journée de Nantes, jusqu’au 1er février

Imitation Game avec Benedict Cumberbatch : éloge des autistes

Pour le plus grand comédien britannique vivant bien sûr, Benedict Cumberbatch, et pour l’histoire de cet autiste Aspergher hors du commun qui décrypta le fameux code Enigma utilisé par l’armée allemande pour communiquer avec ses sous-marins.

Marcel Proust s’associait à la communauté des nerveux, “le sel de la terre”, et le génial mathématicien Alan Turing mériterait d’y ajouter les autistes, obligés d’imiter le jeu social des autres à défaut de pouvoir exprimer leurs sentiments comme leurs semblables. C’est aussi le titre du film, Imitation game (le “jeu de l’imitation”), qui évoque le fonctionnement du cerveau de façon purement logique des autistes, ce qui en fait parfois de remarquables scientifiques ou artistes.

Les ressorts dramatiques lourdingues du scénario diminuent la portée du récit de cet homme impertinent et libre, condamné après-guerre pour homosexualité et à la castration chimique qui allait mener à son suicide. Le cinéaste sauve uniquement la révélation qui mène au décryptage du code allemand, par le repérage réel ou fictif de récurrences dans les codes liés aux langages les plus proches du babil amoureux (le prénom de l’aimée) et de la bêtise des foules (“Heil Hitler”).

Pour Benedict Cumberbatch donc, bégayant, osseux et maladroit, plus attaché à sa machine qu’au commerce des hommes. C’est tout l’échec du film de ne pas tirer parti de cet immense comédien pour dessiner le chemin accompli par un autiste vers les autres, hommes et femmes, objets de désir ou non, prêts à se transformer en machines pour être considérés juste comme des humains.

L’héritage de la chouette de Chris Marker : la Grèce et la complexité de notre expérience

L’actualité grecque et une carte postale envoyée du pays par la traductrice hellène de L’héritage de la Chouette réalisée en 1989 par Chris Marker nous amènent à saluer la possibilité de visionner cette série presque invisible de cinq heures consacrées à la manière dont la Grèce antique a façonné le monde dans lequel nous vivons.

En 13 épisodes de “Symposium” (littéralement “boire ensemble”) à “la philosophie ou le triomphe de la chouette”, oiseau symbole de sagesse et de la déesse Athéna dans l’antiquité, Chris Marker invite de nombreux spécialistes du monde grec et artistes (Angélique Ionatos, Elia Kazan) à questionner cet héritage dans la politique, le sport, l’art…

Le philologue George Steiner salue cette chose émergée en Grèce “qui a accentué le mystère de la nuit… dire merci à la Grèce signifie dire merci à la complexité de notre expérience”. Cornelius Castoriadis médite sur les erreurs de traduction du mot polis devenu Cité en français, city en anglais et der Staat (l’Etat) en allemand, langue dans laquelle l’antiquité grecque servit à légitimer les rêves de toute puissance de l’Etat du IIIe Reich, alors que les cités-états grecques donnaient le pouvoir à leurs citoyens, exclusivement de sexe masculin, ce que ne rappelle hélas pas le film. La constitution était celle des Athéniens, et non d’Athènes : ses citoyens étaient appelés à légiférer sur un grand nombre de sujets et pouvaient contester les lois dans une atmosphère qui donna naissance au concept inépuisable de démagogue (littéralement “celui qui conduit le peuple”).

Chris Marker, l’un des plus grands monteurs de film du XXe siècle, offre des séquences virtuoses au spectateur en reliant l’olympisme à la guerre dans le second épisode, et la voix chaleureuse d’André Dussollier offre une très belle résonance aux images. Castoriadis déplore que les conceptions modernes de l’Etat ne “soient pas sorties des conceptions issues de la monarchie absolue”, de l’Etat-Leviathan de Hobbes au biopouvoir dénoncé par Michel Foucault, amenant celui-ci à s’introduire dans tous les aspects de la vie individuelle. Le philosophe déplore aussi que cette vie s’organise autour de l’idée de Benjamin Constant que l’Etat serve uniquement de “garantie de nos jouissances”. L’appel de la série à poursuivre le banquet de Platon pour faire vivre l’idée selon laquelle il n’y a de vérité que par le dialogue, et à saluer en la Grèce la naissance du “rêve de connaissance qui transcende toute vie individuelle” (Steiner), n’est pas un luxe par les temps qui courent.

Série L’héritage de la Chouette de Chris Marker (1989) (5 heures)

Foxcatcher de Bennett Miller : la production du petit maître

La tenue la plus inesthétique du monde, le slip de lutteur, fut l’objet d’une lutte homérique à hauteur du XXIe siècle, grandiose et pathétique, entre l’héritier d’une vieille famille américaine ayant gardé l’habitus de son origine aristocratique française, les Du Pont de Nemours, et un prolétaire américain champion olympique de lutte gréco-romaine à Los Angeles en 1984.

Le film de Bennett Miller, spécialiste des malaises dans la civilisation (la solitude de l’écrivain Truman Capote en prise avec le monstre qu’il a créé avec De sang-froid, face à face entre l’écrivain mondain new-yorkais qui marche vers la gloire et le prolétaire américain en route pour l’échafaud, l’ambition avortée d’un entraîneur de base-ball persuadé que les mathématiques auront raison de l’argent dans Le stratège) est impressionnant pour son parti de mise en scène qui ne cesse de confronter le mythe de la réussite individuelle à l’autoreproduction de la fortune. Un héritier (le comique Steve Carell) rongé par l’ennui et ses névroses réunit des athlètes de lutte autour de lui par patriotisme, volonté de dominer et homosexualité refoulée. Un athlète fragile (Channing Tatum) entre dans son jeu, s’isolant de son frère aimé (Mark Ruffalo, l’un des plus grands comédiens contemporains) pour répondre au désir d’emprise de celui qui veut être appelé « coach » et « mentor ». Le jeune homme est environné par le poids de la famille du Pont qui contemple le monde de son mépris jusque dans les toilettes. Le jeu du maître et de l’esclave se mue rapidement en parade homosexuelle entre le pathétique héritier et l’orphelin.

Le cinéaste tire parti du potentiel comique de Steve Carell pour rappeler qu’un tyran devrait être un objet naturel de moquerie dans un pays libre, mais qu’un tyran riche dispose de nombreux moyens pour taire ou détourner les critiques (armée de laquais, mécénat pour mettre en avant sa générosité plutôt que la manière dont l’énormité de sa plus-value lèse les travailleurs…). John du Pont tourne toutes ses phrases autour des notions « d’excellence, d’intensité et de domination » comme le rappelle un cinéaste chargé de mettre en scène le documentaire à la gloire du financeur. Le film porte maladroitement l’intrigue vers une mère castratrice (Vanessa Redgrave) un peu trop commode, même si elle est fascinante lorsqu’elle est dévastée par le spectacle pathétique de son fils faisant semblant d’entraîner ses poulains. Le lien constant du début à la fin du film entre patriotisme et infantilisme est beaucoup plus profond, de la scène d’ouverture où l’athlète est chargé pour 20 dollars de motiver un amphithéâtre rempli d’enfants, à la scène de fin où il vend son corps dans les combats de lutte libre dont les participants s’entretuent sous le cri de « USA, USA ».

Le petit maître, cette icône promise à un bel avenir dans un monde bâti autour de la disparition des grandes espérances, y prend un coup aussi fragile que son héros, mais c’est un coup de signifiant-maître, un maître symbolique et discutable, seul à même de contrer la production massive de maîtres.

William Christie et les Arts Florissants à la Philharmonie de Paris : la passion qui accroît la perfection de l’âme

Joyeux Anniversaire William Christie donc puisque c’est par là que le concert s’acheva, Paul Agnew, Directeur adjoint des Arts Florissants, se chargeant du dernier rappel pour célébrer la naissance du plus éminent représentant de la musique baroque enveloppée par la sensualité de la soprano américaine Danielle de Niese et la suavité du baryton Marc Mauillon.

Et le plus français des Américains de célébrer dans l’émotion sa joie de porter avec les musiciens de son ensemble créé en 1979 à Caen, “la beauté, le réconfort et l’amusement, choses qui rendent la musique indispensable aujourd’hui, dans ce nouveau temple de la culture pas encore terminé… mais qui le sera”.

Temple de la musique donc que la grande salle de la Philharmonie conçue par l’architecte Jean Nouvel et l’acousticien Harold Marshall, invitation au voyage et à sa sainte trinité “luxe, calme et volupté”, des nuages qui supportent les spectateurs, les spots et les baffles à l’ilot scénique situé au milieu des spectateurs pour permettre de voir ce qui se joue jusqu’au fond du choeur, des percussions et des seconds violons, et surtout pour le plaisir de voir William Christie communier avec ses musiciens et capter un peu du baiser amoureux donné à quelques centimètres de ses lèvres par la belle Zima (Danielle de Niesen) en coiffe indienne à son amant Adario (Elliot Madore) dans l’opéra de Rameau, Les indes galantes.

Les Arts Florissants livraient pour cette ouverture de la Philharmonie un parcours de la musique baroque de Charpentier (Te Deum), Mondoville (In Exitu Israel) et Rameau, où il s’agit toujours d’accroître sa joie, cette “passion par laquelle l’âme passe à une perfection plus grande” (Spinoza). La belle Zima qui ne veut “d’un époux ni jaloux ni volage”, célèbre la joie : “Régnez plaisirs et jeux ! Triomphez dans nos bois ! Nous n’y connaissons que vos lois. Tout ce qui blesse la tendresse est ignoré dans nos ardeurs. La nature qui fit nos coeurs prend soin de les guider sans cesse”. Le public d’ouverture de cet écrin du grand art donne aussi la mesure de l’immense chemin qui reste à parcourir pour “devenir Républicain”. Que nos ardeurs ne blessent la tendresse.

Philharmonie de Paris

Retransmission du concert des Arts Florissants sur France Musique

The smell of Us de Larry Clark : le plus profond en l’homme

Le dernier cinéaste totalement rock’n roll en activité, Larry Clark qui s’amuse à se nommer Rockstar dans son film où il interprète un clochard, secoue la jeunesse skateuse du Trocadéro dans son nouveau cocktail de sexe, d’image, d’alcool et de drogues.

Il est dès l’ouverture question de désir chez ces jeunes qui se déshabillent en un claquement de doigt et prennent le travail d’escort pour maintenir leur rang dans une société focalisée autour de l’orgasme permanent accessible pour tant que l’on produise ou devienne un objet à jouir. La jeune femme de la bande se désespère que ses compagnons la délaissent pour leurs client(e)s, leur planche et leurs téléphones intelligents.

La caricature n’est jamais très loin chez un cinéaste qui ne fait pas dans la dentelle capable du sublime (la mise en scène d’une orgie de son, de désir et d’adrénaline, dans un site de skate comme chez un riche client du héros, endormi par ses soins) comme du kitsch (les hommes ne la désireraient pas car ils sont tous devenus homosexuels…). Le cinéaste est de premier ordre lorsqu’il filme l’amour en tant qu’il est “hommosexuel” (Lacan), parce qu'”à trop aimer l’habit qu’est l’image, l’amour reste “hors sexe” (Colette Soler). Les meilleures scènes captent au-delà du “narcynisme” (Soler) généralisé de ses personnages, à l’exception de l’héroïne, l’appel de la peau, ses odeurs et sécrétions, en écho à Paul Valéry : “ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau”.

Loin des hommes de David Oelhoffen : le passage à l’Autre

L’adaptation de la plus intéressante des fictions algériennes d’Albert Camus est évidemment un événement de première importance à la suite des attentats survenus en France qui évoquent un lointain écho de la guerre la plus douloureuse de l’histoire contemporaine du pays.

L’hôte parue dans le recueil L’exil et le royaume, le dernier publié du vivant de l’auteur, croise le destin d’un instituteur isolé dans l’Atlas et d’un Algérien tueur de son cousin qu’il est chargé d’escorter dans une autre ville pour qu’il y soit jugé. L’ego expérimental de Camus est interprété par Viggo Mortensen qui justifie de film en film l’effet qu’il cause chez les femmes et au-delà (une journaliste de Libération dresse son portrait à peu près tous les six mois). L’Algérien est porté par Reta Kateb, apparemment spécialisé dans les rôles d’arabe qui recommence à manger après avoir été torturé, comme dans Zero dark thirty, consacré à la traque de Ben Laden, et plus largement au sujet passionnant du seuil accepté par chaque citoyen de violence légitime qu’il assume ou non de la part des forces de l’ordre de son pays.

David Oelhoffen ajoute à l’intrigue très courte de la nouvelle des éléments de dénonciation de la misère des Algériens, en écho aux articles regroupés dans l’ouvrage Misère de la Kabylie, dans lesquels l’écrivain et journaliste dénonçait la misère de ce peuple dans les années 30. Le cinéaste introduit la guerre dans le récit alors que le conflit reste essentiellement métaphorique dans l’oeuvre de Camus qui n’a jamais été à l’aise pour traiter le sujet de la guerre dans ses fictions. Dans le film, l’instituteur et l’Algérien sont faits prisonniers par des insurgés, puis assistent à l’exécution de leurs geôliers par l’armée française qui abat même les hommes qui se rendent.

Loin des hommes tourne naturellement autour de la naissance de l’amitié de deux “ennemis complémentaires” pour reprendre le titre du meilleur ouvrage consacré à la situation de l’Algérie quelques années avant l’indépendance, par la courageuse Germaine Tillion qui désespérait des inégalités et redoutait ce qui se passerait en cas d’indépendance précipitée. David Oelhoffen réalise finalement la meilleure adaptation d’un récit de Camus au cinéma, sans doute parce que cette histoire est la plus passionnante écrite par l’auteur, mais aussi parce que le cinéaste tord le récit pour regretter le double gâchis de la colonisation et de certains aspects de la décolonisation.

Le film court évidemment le risque de confondre l’altérité avec la question du grand idéal qui soulève chaque individu. Le fait que Daru cite le Coran pour encourager son nouvel ami à la révolte n’est pas du meilleur effet. On peut avoir de la compassion pour la douleur d’un peuple martyrisé sans convoquer Dieu qui revient en force en ce moment quand bien même un journal comme Charlie Hebdo a beaucoup fait pour extraire sa puissance du débat public et renvoyer le sujet à la sphère intime de ceux qui y croient. David Oelhoffen clôt comme Camus son récit sur la solitude de l’homme qui refuse de choisir entre deux violences. Or la question concerne moins l’autre que l’Autre, c’est-à-dire la manière dont chacun fait vivre son idéal en lien avec ses contemporains. Germaine Tillion a créé les premiers centres sociaux en Algérie qui ont été mitraillés par l’OAS (l’écrivain Mouloud Feraoun est assassiné avec quatre de ses collègues en 1962). Albert Camus s’est peu investi en Algérie après 1945 et a écrit un roman, L‘Etranger, considéré par Jacques Derrida (né dans une famille juive algérienne) comme emblématique de l’incapacité des pieds-noirs à accepter la violence de la colonisation, et par Jacques Lacan comme une forme d’abjection de notre culture par sa manière de faire passer le meurtre d’un arabe comme un geste absurde.

Honorer la mémoire des victimes des attentats, des journalistes les plus irrévérencieux du monde, des policiers courageux et des juifs accusés d’être juifs depuis de nombreux siècles en Europe, c’est agir et penser un monde où l’Autre ne se réduise pas aux interprétations infinies des commandements divins et à la jouissance commandée par les formes du marché qui segmente et oppose les hommes entre eux.