L’autre côté de l’espoir de Aki Kaurismaki : la douleur du retour

Sherwan et Niroz Haji dans L'autre côté de l'espoir de KaurismakiLe très beau film du plus élégant des cinéastes des pauvres gens depuis Charlie Chaplin, le Finlandais Aki Kaurismaki, annonce tirer sa révérence avec une ode aux réfugiés syriens après un salut fraternel aux immigrés africains au Havre. L’autre côté de l’espoir est un film sur la nostalgie dont Barbara Bassin rappelait dans son très bel ouvrage sur cette sensation que ce mot d’origine grec signifiait “douleur (algos) du retour (nostos)”, peut-être inventé par un médecin pour décrire le mal du pays dont souffraient les mercenaires suisses de Louis XIV, les mêmes qui désertaient lorsqu’ils entendaient le chant des alpages.

Khaled débarque en Finlande en provenance d’Alep à la recherche de sa soeur perdue dans les violents mouvements de la foule refoulée à la frontière hongroise. Il suit le parcours des demandeurs d’asile déboutés sous prétexte que la vie à Alep n’est pas dangereuse alors que la télévision annonce le bombardement d’un hôpital pédiatrique, causant une trentaine de morts, par le gouvernement ou l’armée russe.

Kaurismaki unit fraternellement les pauvres finlandais au destin des réfugiés syriens et irakiens en accueillant le jeune homme dans un restaurant en quête d’identité (bar, sushi, café concert, restaurant de marin…). Une bande de néo-nazis pourchasse Khaled caché péniblement dans un garage et rêvant de son beau pays méditerranéen. L’autre côté de l’espoir est un grand film où la nostalgie du cinéaste pour la lente disparition du monde des gammes de gris des guitares électriques, des téléphones à fil et du papier peint au profit de l’obligation de jouir dans le sens du droit et du béton, embrasse celle d’un homme fuyant la guerre, tenu de sourire pour être respecté.

 

 

The lost city of Z de James Gray : le cosmos plutôt que l’éternité

The lost city of Z de James GrayL’épouse de Percy Fawcett dont elle attend des nouvelles de son voyage en Amazonie traverse l’écran en passant devant le portrait de la maison des ancêtres de sa maison victorienne pour entrer d’un pas léger dans la jungle. La douceur et l’ironie de James Gray conjugués aux couleurs de Darius Khondji à la photographie, maître des lumières douces, se croisent au sommet dans ce récit désabusé d’un précurseur de Claude Lévi-Strauss, géographe en colère contre les explorateurs destructeurs, aventurier à la recherche d’une cité indigène couverte d’or qui constituerait “le chaînon manquant de l’humanité”.

Charles Hunnam, touchant dans Pacific Rim de Guillermo del Toro, interprète avec panache cet homme attachant qui tranche avec sa douceur aux folies des précurseurs du cinéma de jungle, de Marlon Brando dans Apocalypse now à Klaus Kinski dans Aguirre. Le géographe accepte une première mission diplomatico-scientifique en Amazonie afin de rehausser le patronyme abîmé par l’alcoolisme et les déboires d’un ancêtre. Sa découverte des signes de vie des populations indigènes et les rumeurs qui circulent sur une cité perdue dans la jungle se transforme en obsession à peine abîmée par la boue des tranchées dans la Somme de 1914 à 1916.

James Gray filme un homme bouleversé par une nature humaine qui ne consommerait que ce dont elle a besoin, loin de la superbe séquence d’ouverture durant laquelle des officiers britanniques chassent le cerf. Percy Fawcett fraternise avec les tribus, herborise les plantes et animaux comestibles de la jungle, cherche patiemment une civilisation à même de rabattre l’orgueil de l’homme blanc, les massacres de la première guerre mondiale et l’horreur des méthodes employées relativisant beaucoup les pratiques anthropophages observées. Le cinéaste des cadeaux empoisonnés de la vie (le poids de la famille dans La nuit nous appartient, deux femmes désirées dans Two lovers) offre un très grand film sur la main tendue à ses contemporains pour se contenter du cosmos.

Grave de Julia Ducournau : passages de sang

Grave de Julia Ducournau : Garance MarillierGrave est un très grand film sur la part du sang dans la construction du corps et de la psyché féminine. L’ouverture sur un accident de voiture provoqué par une silhouette fugitive donne le ton autant qu’une scène de documentaire où deux égéries du cinéma d’auteur français, Laurent Lucas à la lèvre abîmée et Joana Preiss, égérie de Nan Goldin, transmettent le flambeau des études de vétérinaire à leur fille qui rejoint sa soeur dans un campus du Nord (Hauts-de-France, dit-on aujourd’hui).

L’excellente Garance Marillier est plongée dans le bizutage de sa grande école où la violence de la sélection est doublée par celle des rites de passage : rabaissement, humiliation, mise au service des corps féminins… La plongée dans l’enfer de la jeune fille qui rappelle le Carrie de De Palma qui ouvrait sur la terreur des règles, tournera autour du sang perdu, désiré, avalé à la frontière du cinéma d’horreur et d’auteur. Rabah Naït Oufella, bel acteur courant du cinéma au-delà du périph ou dans le quart nord-est de Paris (Entre les murs, Rengaine, Bande de filles, Braqueurs…), joue les points de suture entre la dissection d’un corps social clos, l’école vétérinaire, et la morsure des corps emblématique du jeune cinéma français.

La cinéaste mobilise la musique punk et de colère comme le rude Plus pute que toutes les putes du duo féminin de hip hop Ostie pour raconter la colère des corps brimés par le processus de sélection des meilleurs corps et des parcours d’excellence qui seront portés en exemple et désespèreront de tous les rebus. Julia Ducournau s’offre même un dernier plan d’anthologie en replaçant Laurent Lucas au sommet, dans une somme qui expose la cruauté dont les femmes devront faire preuve pour tenir la violence masculine au respect.

Miss Sloane de John Madden : du sexe du bon gouvernement

Miss Sloane de John Madden : Jessica Chastain et Gugu Mbatha-RawC’est un portrait de femme libre, avide de la gagne dans le monde très masculin des lobbyistes de Washington, spécialiste de droit international, victorieuse de l’extinction de la loi “Nutella” visant à taxer l’huile de palme importée d’Indonésie, dévastatrice pour les forêts et l’environnement, mais aussi pourvoyeuse de milliers d’emplois dans ce pays, qui se voit confier une campagne contre une loi qui vise à convaincre les femmes d’acheter des armes à feu pour se défendre.

Elisabeth Sloane (Jessica Chastain, rousse brûlante comme l’enfer beaucoup plus exaltant chez Dante que le Paradis) tripote son téléphone en guise de phallus manquant et sacrifie sa vie professionnelle par éthique, pour une cause perdue, lutter contre la prolifération d’armes à feu responsable de 15 000 meurtres en 2016 aux Etats-Unis, et de davantage de morts par des enfants de moins de 3 ans (environ 40 à 50 par an) que par des terroristes islamistes.

Le scénario très habile de Jonathan Perera oppose la jeune femme brillante, entourée de geeks férus de systèmes de surveillance implantés sur des cafards et de post-étudiants idéalistes, à son ancien cabinet en lutte contre la réglementation des armes. Le montage heurté imposé par les séries américaines correspond bien au récit très tendu de cette consommatrice de médicaments et d’escort-boys pour tenir le coup.

John Madden, cinéaste assez inégal, réalise un très beau film sur le caractère indispensable du droit et de la jurisprudence pour adapter sans cesse la loi au bien-être des populations. Miss Sloane décrit un système politique totalement pourri qui ne pourra être sauvé que par des initiatives individuelles assoiffées de justice et d’un modèle de gouvernement qui ne soit pas du côté de la jouissance phallique et de ses substituts, du pistolet de Sam Colt au fusil d’assaut. Cet amusant renversement du rêve américain place l’avenir du côté des femmes tant insultées par l’actuel Président, revanche des petits mâles blancs, qui ne peut plus en approcher qu’une seule sans risque.

Tom Stern, Directeur de la photographie d’Eastwood, au Grand action : la place de l’Autre de l’éblouissement à l’outre-noir

Tom Stern au Grand ActionJ’ai pleuré, pleuré, pleuré comme un enfant devant la douleur de Sean Penn comprenant dans Mystic River que la jeune fille retrouvée morte dans la Fosse aux Ours du zoo de Boston est la sienne, seuls les parents comprendront, en une soirée exceptionnelle offerte par le Grand Action le 7 mars en présence de Tom Stern, directeur de la photographie des films de Clint Eastwood depuis 2002 et Créances de sang, auparavant chef électricien auprès du même pour un total de 38 ans de vie professionnelle commune.

L’homme francophile et francophone a régalé les jeunes de l’école Louis Lumière et autres spectateurs de ses anecdotes sur sa méthode de travail avec le maître de la place prise à l’Autre, en amour (Sur la route de Madison), dans les flux migratoires (Gran Torino : les Asiatiques prennent la place des Irlandais dans les banlieues américaines), dans les schémas familiaux (Hilary Swank prenant la place laissée vacante par la fille dans Million dollar baby), dans les décisions professionnelles (Tom Hanks devant expliquer dans Sully aux juges pour quelle raison il a pris une meilleure décision qu’un algorithme en atterrissant sur l’Hudson River) comme en amitié dans Mystic River.

Tom Stern revendique le parrainage de Bruce Surtees, chef opérateur du plus grand comédien cinéaste américain de L’inspecteur Harry à Pale Rider. Pour Mystic River, Tom Stern a “recherché une image douce tout en gardant des noirs très forts. Boston, les Irlandais et les quartiers pauvres. J’ai demandé au chef décorateur de rehausser les couleurs”. Il ouvre la caméra d’un demi diaphragme pour surexposer légèrement l’image afin de plonger les personnages de cette sombre histoire de cloisonnement des classes sociales et d’enfermement des êtres humains dans les drames du passé, le trio de héros ne s’étant jamais vraiment remis de l’enlèvement de l’un des trois, interprété adulte par Tim Robbins, par deux pédophiles, alors qu’ils jouaient dans la rue. “J’essaie d’éviter de filmer les deux yeux des acteurs en même temps, explique Tom Stern qui maîtrise parfaitement la mise en image des duos. J’ai demandé à Sean Penn, qui n’est pas le garçon le plus simple du monde à diriger, d’enlever ses lunettes sur le plateau. Il a fait quelques pas, a retiré ses lunettes quelques secondes avant de les remettre et de me faire un doigt”.

Le chef opérateur mesure la chance de son parcours et de sa longévité : “Comme moi, Kaminski et Miranda (L’étrange histoire de Benjamin Button) ont été chef électro avant d’être chef opérateur. Aux Etats-Unis, il n’y a que deux cinéastes qui gardent leur chef opérateur, Spielberg avec Janusz Kaminski et Clint Eastwood avec moi. Quand un homme a une maîtresse, on dit qu’il la garde sous le coude. Moi aussi je suis son… sa…” confesse-t-il avec humour, expliquant qu’Eastwood se concentre sur le jeu d’acteurs et lui fait entièrement confiance quant au découpage des scènes : “Lorsqu’il arrive le matin sur le plateau, il salue tous les techniciens et les acteurs, déambule sur le plateau puis généralement revient vers moi, ou s’il ne le fait pas, je sais que c’est à moi d’aller le voir, en bon esclave, pour lui demander ce qu’il veut”. Le chef opérateur serre sa chance en rappelant que les films de Clint Eastwood coûtent environ 50 millions de dollars, que celui-ci rend généralement entre 3 et 5 millions aux producteurs, que tous ses films sont rentables et qu’ils sont souvent nommés parmi les meilleurs films de l’année.

Tom Stern confesse son plaisir d’être allé au bout du noir ou de l’Outre-noir pour reprendre le nom que donne le peintre Pierre Soulages à son travail, avec Lettres à Iwo Jima et la “futilité grandiose” de cette bataille pour l’honneur du Pacifique. Il ruse aussi avec Clint Eastwood pour suréclairer les scènes en sachant pertinemment que ce dernier lui demandera d’assombrir l’image, comme à la fin de Mystic River où des kilowatts de lumière semblaient éclairer la sombre scène opposant Sean Penn à Tim Robbins, à l’exception d’un petit projecteur latéral plongeant la moitié du visage de ces derniers dans le noir dans la plus belle tradition des films noirs américains et de la peinture de Edward Hopper. Tom Stern a éteint les projecteurs installés en hauteur pour allumer le petit projecteur latéral, malice de ce très grand directeur de la photographie anticipant et sublimant le désir du cinéaste au service des films.

 

 

Peter Campus, Video ergo sum au Jeu de Paume : l’image ouverte au-delà de la nature morte du portrait

Mathieu Tuffreau à l'exposition Peter Campus Video ergo sum, Jeu de PaumeLe dialogue très riche entretenu dans les installations vidéos de Peter Campus, pionnier de l’art vidéo né en 1937 à New York, entre l’image du visiteur et son double fait l’objet de la première exposition de l’artiste en France qui décrit ainsi son travail : “ce que je cherche à faire dans mes installations est d’engager le visiteur dans une relation à une projection de soi et ce que je fais est de manipuler certaines images ou aspects de soi“.

Les installations des années 70 mettent systématiquement en jeu un double ironique du visiteur qui chercherait en référence aux dialogues socratiques à se moquer géométriquement du visiteur pour lui faire entendre le contraire de ce qu’il attend. Anamnesis projette sur un écran deux doubles mouvants du visiteur, la seconde série d’images étant prise avec 3 secondes de décalage. Interface (photo) confronte le visiteur à son reflet sur une vitre, et à son double pris par une caméra placée derrière la vitre et projetée sur le mur à travers celle-ci. Les doubles “s’écartent ou se superposent simultanément selon le déplacement du visiteur”.

Les travaux vidéophotographiques postérieurs à 1979 rapprochent ses oeuvres de la peinture de Nicolas de Staël, notamment dans sa puissante Vague (2009) transformée en cubes mouvant au rythme et au son de la mer, jusqu’à l’oeuvre placide et apaisée tournée en 2016 dans le port de Pornic, arpenté par votre serviteur au moins une fois par an depuis près de 40 ans, Convergence d’images vers le port, comme une ultime tentative de l’artiste d’ouvrir l’accès au monde par le croisement de quatre caméras.

Peter Campus, focalisé sur l’interaction physique du spectateur avec l’oeuvre qu’il contemple, ouvre ses installations emblématiques des années 70 au-delà de la nature morte exposée dans la plupart des musées, empilement de corps désirés, arrachés à l’oubli par la projection de l’artiste. L’artiste américain offre une chance au spectateur, pour reprendre les mots de Giorgio Agamben dans L’ouvert de l’homme et de l’animal, d’apprendre à s’ennuyer, réveillé de sa propre stupeur et à sa propre stupeur. Ce réveil du vivant à son propre être étourdi, cette ouverture, angoissée et décidée, à un non-ouvert, c’est l’humain“.

Peter Campus au Jeu de Paume, jusqu’au 28 mai 2017

20th Century women de Mike Mills : un homme au plaisir de la stimulation clitoridienne

20th Century Women de Mike Mills : Lucas Jade Zumann et Annette BeningLes tourments de l’adolescence d’un jeune américain élevé dans un gynécée à Santa Barbara en Californie par sa mère baba cool divorcée succèdent au désarroi d’un quadragénaire à la recherche du code pour parler avec son père homosexuel dans Beginners. Mike Mills invite dans son paysage autobiographique en offrant un très beau rôle à l’excellente Annette Bening qui traverse élégamment le cinéma américain depuis quarante ans, Greta Gerwig parachutée du cinéma indépendant new-yorkais en punkette californienne aux prises avec un cancer de l’utérus et obligeant les hommes à ânonner le nom de “menstruation” pour qu’ils saisissent cette part douloureuse de la féminité, Elle Fanning initiant le héros à la complexité de la jouissance féminine, plus mystérieuse, “l’autre face de Dieu” dont parlait Lacan (la première étant celle du Dieu des dix commandements), et la découverte du film, le jeune Lucas Jade Zumann, expliquant très sérieusement à un copain se vantant d’offrir des orgasmes à sa copine, que celle-ci ne jouit pas ou jouit peu de son mâle organe, mais s’extasie de la stimulation de son clitoris.

Education sentimentale sur fond du très beau discours de crise de confiance de Jimmy Carter et de la colère cathartique du punk des Talking Heads ou de l’inoubliable Cheree de Suicide, 20th century women est monté comme une mosaïque de sensations adolescentes des premiers baisers à l’attente interminable pour les garçons de la première femme qui acceptera la totalité de l’amour.

Cette déclaration d’amour filiale s’amuse de l’intérêt qu’ont les hommes, malgré la complexité du sujet, à se mettre au service de la jouissance féminine, tout simplement parce qu’elle cause beaucoup moins de morts que l’autre mode de jouissance. L’absence de code qui clôturait Beginners se mue en un étonnement devant les circonvolutions de la parole et du désir en d’interminables arabesques au bout desquelles chaque homme peut découvrir une voie plus fondamentale et profonde que la conquête.

 

Chez nous de Lucas Belvaux : la version française du désastre

Chez nous de Lucas Belvaux : Catherine Jacob

C’est une séquence inoubliable d’un film de René Vautier filmant un Algérien affirmant avoir été torturé par le fondateur du Front National, et présentant le couteau Waffen SS perdu par son propriétaire au nom gravé sur l’arme, Jean-Marie Le Pen, patriarche d’une dynastie nationaliste qui sert de décor au très bon dernier film de Lucas Belvaux. Bien sûr, la cinéphilie française qui préfère les universaux (le désir, la guerre, la mort…) risque de faire la fine bouche devant ce cinéma militant proche de la colère des cinéastes italiens opposés à la mafia, Francesco Rosi dans Main basse sur la ville ou Elio Petri dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon.

Lucas Belvaux retourne en terre du nord après le remarquable Pas son genre consacré à l’impossibilité de construire un monde commun durable entre un intellectuel parisien et une coiffeuse d’Arras, en ouvrant sur un champ labouré charriant les obus de la guerre 14-18 pendant, selon le personnage d’agriculteur qui les récolte, “encore 1 000 ans”, où il est possible de voir, plutôt que le “terrain miné” dont s’amuse un critique, la longévité des plaies des guerres célébrées par les créateurs du parti nationaliste français.

Dans Chez nous, une infirmière libérale (Emilie Dequenne, qui poursuit la remarquable entente avec Belvaux entamée avec Pas son genre) est approchée par un médecin nationaliste (glacial André Dussollier dans un très grand rôle de manipulateur) pour se présenter aux municipales comme prête-nom local pour la dirigeante d’un parti nationaliste en quête de respectabilité interprétée avec sobriété et talent par Catherine Jacob. La campagne croise l’histoire d’amour retrouvée de la jeune femme pour son amant de 16 ans interprété par l’excellent Guillaume Gouix, rare comédien français à pouvoir interpréter avec beaucoup de dignité et d’élégance les exclus et les ouvriers de Jimmy Rivière à Braqueurs et aujourd’hui un ancien néo-nazi qui cherche à se ranger tout en continuant les ratonnades de migrants.

Lucas Belvaux croise son portrait réaliste d’une petite ville minée par les délocalisations, la désertification des centre-villes au profit des zones péri-urbaines où se succèdent les mêmes marques offrant des emplois précaires à des salariés interchangeables, et la confrontation parfois violente dans un tel contexte entre les descendants de Chtis et l’immigration originaire d’Afrique du nord à la fin de l’époque glorieuse des corons, avec un polar sur les coulisses de la politique nationaliste. André Dussollier impose son immense talent dans un rôle de manipulateur d’une brave femme débordée en quête d’ordre et de reconnaissance. Emilie Dequenne offre tout son talent et son charme à la mystification dont elle est l’objet entre deux salauds et une femme tristement emblématique de la vie française au point de se prendre pour une sorte de messie depuis vingt ans. Belvaux, excellent directeur d’acteurs, offre aussi de très beaux rôles à Anne Marivin en enseignante qui trompe son ennui et ses frustrations par la vulgarité et la haine, ou Patrick Descamps en veuf communiste écoeuré par le pouvoir de fascination de la bête immonde jusque chez sa propre fille. Plutôt qu’une fin sensationnaliste à la recherche du Twist devenu une règle du cinéma hollywoodien, le simple quotidien d’une infirmière courageuse et attentive à la souffrance et aux désirs de tous ses patients, emporte un remarquable sens de l’avenir.

 

Loving de Jeff Nichols : le nom de l’aimant

Loving de Jeff Nichols : Ruth NeggaJeff Nichols donne à son film le nom d’un homme qui pouvait difficilement être moins amoureux en se nommant Loving, Richard Loving, petit blanc du très raciste état de Virginie, grandi parmi les Cherokees et les noirs, réveillé en pleine nuit par la police pour avoir épousé une femme noire dans le comté voisin de Columbia, engagé dans un long combat de dix ans pour avoir le droit de vivre avec son épouse sur ses terres.

L’acteur fétiche de Jeff Nichols, Michael Shannon (Shotgun stories, Take Shelter, Midnight special), est bien de la partie en photographe de Life chargé de médiatiser le couple intrépide, mais la vedette revient ici à l’actrice irlandaise Ruth Negga, belle, amoureuse, courageuse, menant de main de maître le combat avec l’aide des avocats de l’UCLA contre l’avis de son époux droit et peu cultivé, qui considère que le bon sens doit l’emporter.

Le classicisme de la mise en scène semble répondre au désir du cinéaste de s’effacer derrière ses personnages mythiques pour avoir élevé leur drame jusqu’à transformer la Constitution américaine pour imposer le mariage comme un droit dans tous les états. La beauté et le talent de Ruth Negga rappellent cruellement au spectateur français le retard pris par ce pays pour valoriser ses citoyens d’origine africaine en dehors du sport, de la musique ou de la comédie. Les nombreux niveaux de jeu qu’elle propose, la tension de ses traits face à la violence raciste ou la bêtise de la bureaucratie constituent la plus puissante découverte de ce film solaire.

Silence de Martin Scorsese : l’asile de l’ignorance

Silence de Martin Scorsese, Adam Driver et Andrew GarfieldMartin Scorsese n’aide pas beaucoup son film en dressant le portrait des Japonais comme un peuple bigot, brutal et lâche acharné à battre ou se prosterner devant deux quasi-saints portugais (interprétés par Adam Driver et Andrew Garfield) venus les évangéliser et rechercher leur maître Ferreira au XVIIe siècle. L’influence avouée du film, Akira Kurosawa, semble bien loin, lui qui filmait avec beaucoup d’amour un officier russe et son aide de camp hezhen dans Dersou Ouzala.

Le cinéaste de la rédemption et des amples plans séquences semble piégé par une nature et les visages dont il n’est pas familier, que Kurosawa filmait comme des hiéroglyphes et des estampes. Le cinéaste new-yorkais capture d’un plan majestueux la souffrance inouïe des Chrétiens japonais refusant d’abjurer leur foi attachés à des croix, mais cet héritier du Caravage semble tétanisé, dès qu’il quitte le champ de la violence, par les longs passages de dialogues entre les évangélistes et leurs ouailles, avec leurs bourreaux ou un bouddhiste sincère persuadé que l’homme n’a pas besoin de transcendance.

Le père Rodrigues reproche au Christ son silence comme le faisait Harvey Keitel dans Bad Lieutenant d’Abel Ferrera. Scorsese prend le risque de faire parler in extremis Jésus comme dans le roman japonais de 1966 dont le film est adapté. Ce procédé grossier évoque plus “la volonté de dieu, asile de l’ignorance” de Spinoza que la grâce de certains cinéastes chrétiens dont chaque plan frémit de foi (dans Gertrud de Carl Dreyer, l’oubli de chaque homme est la condition sine qua non de l’éternité, dans Le miroir de Tarkovsky, Dieu est enfant dans un berceau, orphelin espagnol fuyant l’Espagne franquiste pour la Russie…). Les artistes et chercheurs à la frontière des cultures sont souvent de grands créateurs, de l’orientaliste Louis Massignon chrétien musulman à René Char, mystique sans Dieu célébré par Sartre. Dans ce Silence sans un regard humain sur les Japonais à l’exception de l’apparition in extremis d’un visage amoureux de femme, il est permis de chercher le Chrétien.