L’ombre des femmes de Philippe Garrel : la dénégation du désir féminin pour mieux étreindre

La bêtise masculine d’imaginer la femme enivrée de son aura au point de ne pas désirer en dehors du foyer quand le porteur du phallus juge naturel d’aller voir ailleurs se heurte à l’affirmation du désir féminin dans la sphère publique et privée. Le héros du dernier film de Philippe Garrel interprété par Stanislas Mehrar, meilleur interprète de la mélancolie garrelienne, est de ceux-là, nécessiteux de se transformer en mari-enfant au contact de sa compagne Manon (Clotilde Courau), mais incapable de résister au besoin de la tromper avec une belle étudiante en doctorat (Lena Paugam).

Afin de s’accorder les pleins pouvoirs sur son amant, la maîtresse utilise sa vision de l’adultère de la compagne dévouée prise en flagrant délit de caresser un homme de passage (Mounir Margoum) alors qu’elle semblait vivre dans l’ombre de Pierre. La nouvelle ravage le jeune artiste fauché qui sombre dans le machisme minable et la jalousie.

Philippe Garrel capte parfaitement les demandes d’amour féminine (regard, main à la recherche de l’étreinte) et la fuite masculine magnifiées par le chef-opérateur Renato Berta qui parsème l’image en Cinémascope de petites touches de lumière qui illuminent une main ouverte et un visage fermé, avec les yeux hagards de Stanislas Mehrar. Les scénarios les plus ciselés de Garrel (ici associé à Caroline Deruas, Arlette Langmann et Jean-Claude Carrière) éloignent son univers du romantisme wertherien pour livrer des histoires plus denses et généreuses.

Amateur de psychanalyse, le cinéaste laisse s’exprimer l’inconscient de ses personnages avec un accent mis dans cet opus sur la dénégation, dont Freud affirmait “que la reconnaissance de l’inconscient du côté du moi s’exprime dans une formule négative (…) le symbole de la négation permet un premier degré d’indépendance à l’endroit du refoulement et de ses suites et par là aussi de la contrainte du principe du plaisir”. Pierre, cinéaste idéaliste, est incapable d’admettre qu’il n’est pas indispensable et que sa compagne peut désirer un autre homme, et tout aussi incapable d’accepter que le vieux pseudo-résistant si attachant et convaincant qu’il filme est un salaud qui a fait fusiller ses camarades durant l’occupation. Dans L’ombre des femmes, c’est la dénégation du désir qui permet aux personnages d’avancer dans leur désir de couple et de film, où l’inconscient trahit les personnages pour leur permettre de se réaliser.

 

Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin : les premières jaculations

Du temps où les jaculations verbales croisent le chatouillement du bassin, Arnaud Desplechin a tiré ce très beau film semi-autobiographique, où son personnage récurrent Paul Dedalus de nouveau porté par Mathieu Amalric se découvre un double juif en Australie et par une suite de “Je me souviens” à la manière de Georges Perec parcourt les flux de la mémoire et des vies fantasmées entre film d’espionnage en Biélorussie et romance sentimentale entre Roubaix et Paris.

Les nouvelles recrues du territoire Desplechin s’appellent Quentin Dolmaire et Lou Roy-Collinet à la si jolie bouche qui appelle les baisers et les déclarations d’amour. Paul Dedalus s’en mêle à la sortie du lycée de sa soeur alors qu’il est étudiant en anthropologie à Paris. Ce premier amour comporte tous les délices et les orages des premières fois et de toutes les histoires d’amour qui se coltinent dans le temps avec la délicate question d’être deux.

Le jeune homme est héroïque à seize ans en donnant son passeport à un jeune Biélorusse juif refuznik désireux de quitter son pays, puis un étudiant amoureux de livres (Le rouge et le noir, Levi-Strauss, Freud…) et de jolies femmes entre Roubaix et Paris. Le parcours reprend des acteurs familiers du cinéma de Desplechin, d’Olivier Rabourdin à Françoise Lebrun, et accueille de formidables nouvelles recrues comme la comédienne russe Dinara Droukarova (Depuis qu’Otar est parti), Pierre Andrau admiré dans Mon amie Victoria ou Mélodie Richard qui compose sur le plaisir féminin depuis Métamorphoses.

Les deux héros s’enlacent et s’embouchent dans un environnement plus érotique que dans les derniers films de Desplechin peut-être mis au défi par les audaces de Kechiche. Les deux jeunes gens se livrent avec l’impudeur et la maladresse des amoureux. Dans Trois souvenirs de ma jeunesse, on parle mieux à mesure qu’on a aimé avec plus de ferveur que les autres. L’identité n’est assurée que par le fait d’avoir été aimé “plus que la vie” comme le promet le jeune homme à la belle, rappelant la promesse d’Alain Badiou : “Ce monde, j’y vois directement la source du bonheur qu’être avec l’autre me dispense. “Je t’aime” devient : il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l’eau de cette source je vois notre joie, la tienne d’abord. Je vois, comme dans le poème de Mallarmé : Dans l’onde toi devenue/Ta jubilation nue”.

 

La loi du marché de Stéphane Brizé et le problème du film plus intelligent que ses personnages

La loi du marché est un film intéressant pour ce qu’il raconte de la manière dont certains perçoivent les pauvres gens, broyés par le marché, sans ressort pour se défendre et sans aucune passion. La plupart des individus ont des passions, de ma grand-mère qui se délecte de romans noirs violents à telle cousine qui adore danser tard dans la nuit avec son compagnon à tel cousin qui rêve de maisons en bois ou tel autre qui rêve ses vignes et son Muscadet. Ici tout est laborieux, ce couple qui peine à bouger son corps alors que Vincent Lindon et Karine de Mirbeck ont belle et fière allure, cet homme brisé par un conseiller Pôle Emploi ou une séance d’humiliation collective et laquais de son employeur qui cherche les plus petites fautes pour réduire ses effectifs.

Bien sûr, on peut imaginer les scénaristes au travail pour réunir des anecdotes véridiques sur les séances d’humiliation dans les ateliers de chercheurs d’emploi ou la férocité du monde de la grande distribution… Le cinéma, c’est filmer un visage qui entre en résistance, comme celui de Vincent Lindon lorsqu’il met un terme à la parade de l’acheteur qui fait sa mijaurée pour obtenir un vil prix du mobil-home de son interlocuteur. C’est le seul moment cinématographique du film. Le reste relève de la sociologie, intéressante parfois, mais on rêve d’histoires de solidarité entre salariés (Deux jours une nuit des Dardenne ouvrait une voie), de soutien des représentants du personnel à leurs collègues au-delà de la seule promesse de procès ou d’intervention des responsables de ressources humaines ou sociales au-delà du portrait un peu facile du laquais du directeur assassin dans La loi du marché.

Le problème réside moins dans le propos que dans l’acharnement du cinéaste à vouloir passer son message sur la loi du marché, plutôt que de laisser vivre ses personnages dans le cadre passionnant des vigiles d’un supermarché. Ca riait fort dans la salle face au mot du Directeur félicitant une salariée pour la qualité de son travail au rayon charcuterie. Il faut dire que le méchant était désigné avec à peine plus d’habilité que dans Mad Max, mais ce dernier est un cartoon, pas La loi du marché. Idiot le spectateur qui se croit plus intelligent que celui du film d’action d’en face parce qu’il a vu une série d’anecdotes inacceptables qui donnent envie de quitter le supermarché mais ne donne aucune piste sur la vie hors du supermarché.

 

Mad Max Fury Road de George Miller : la barbarie durera toujours

La série Mad Max n’a inventé ni le genre post-apocalyptique, ni le film de poursuite de voiture, mais l’idée selon laquelle la barbarie avait hélas de vilains jours devant elle dans un monde trop imparfait pour contenir toutes les pulsions de l’homme, désir de violence (Mad Max), de pétrole (Mad Max 2) ou simplement d’eau et de lait dans le dernier opus consacré au retour de la soif dans le monde d’après la grande catastrophe (nucléaire, pollution des sols, guerre apocalyptique…).

George Miller a story-boardé les 3 500 plans du film avant de lâcher les chevaux des bolides dans le désert de Namibie, dans lequel la Furiosa du titre, Charlize Theron en coupe garçonne, tente de sauver les amazones pondeuses de la barbarie du chef de tribu Immortan Joe. Le célèbre Max, ici Tom Hardy en taiseux prisonnier des demi-vivants, croise la route de la belle qui lui administre une bonne raclée afin de placer la lutte à hauteur de la délicatesse des relations entre hommes et femmes à présent que les Dames rendent tous les coups.

Le génial cinéaste australien s’amuse comme un fou avec sa bande de demi-vivants imbéciles qui suivent leur chef comme des moutons en rêvant d’atteindre le Valhalla où les attend un “McFestin” ! En admirateur de Buster Keaton, il s’amuse à filmer Tom Hardy tentant maladroitement de limer la serrure de son casque de fer durant de nombreuses minutes alors que le monde s’embrase autour de lui. Il excelle dans la représentation du fracas des armes et des bolides avec d’extraordinaires perchistes qui volent entre les véhicules.

L’issue du film (trouver une improbable rédemption et une terre arable) compte moins ici que le festival pyrotechnique couleur sang et la lutte entre Max et Furiosa pour s’apprivoiser en se mordant à pleines dents avant de s’allier contre le mal. “Malheur aux peuples qui ont besoin de héros” écrivait Bertolt Brecht qui aurait mieux fait de balayer devant sa porte et de festoyer un peu moins dans le Berlin de la fin des années 20 pour se soulever contre les barbaries à venir. Aucune fiction ne contient la barbarie, mais elle peut lui survivre, tel Achille qui a fait le choix de quitter son village pour inscrire son nom dans la mythologie d’Homère (“Deux sorts peuvent me conduire au terme de mes jours. Si je reste à me battre ici devant les murs de Troie, c’en est fait du retour, mais j’y gagne un renom sans borne.”,Witness me”, “retiens mon nom” murmure le demi-vivant racheté avant de se sacrifier pour la troupe de Furiosa) qui parle d’une guerre dont la réalité est sujette à controverse.

Zaneta de Petr Vaclav : le regard de la Rom

Le cinéma est histoire d’affamés et il y aura toujours plus d’émotion, de rage et de mélancolie dans le visage d’Isabelle Adjani ou d’Olga Kurylenko qui ont gardé le souvenir de la faim que dans certaines de leurs collègues trop bien nourries, et la grande erreur de Xavier Beauvois lorsqu’il filme l’histoire de deux charlots modernes qui ont dérobé le cercueil de Chaplin est de raconter le contraire de ce qu’il prétend en humiliant ses personnages face à des héritiers qui n’en demandaient manifestement pas tant.

Alors le cinéaste tchèque filme une Mère Courage rom tendue comme un arc pour donner des conditions de vie décentes à sa fille alors que son compagnon s’enfonce dans les dettes et la petite criminalité sur fond de mouvements anti-roms dans un vaste territoire européen, le plus riche du monde, où le goût du patrimoine et la peur de la chute sociale ont fait reculer le goût de l’autre.

Le Rom est la frontière langagière entre le rêve d’une humanité post-raciale et le désir de sélection, de séparation entre les légitimes et les autres. Le cinéma sur les Roms est devenu indispensable en tant qu’il met au défi l’expérience du regard de chaque spectateur sur les Roms qu’il croise dans le métro, la rue… Vaclav filme tambours battants ceux qui ne “thésaurisent ni sur l’argent ni sur le temps” (Didi-Huberman), pères humiliés d’être rejetés dans une sous-humanité, Mère Courage continuant de danser après s’être fait voler son portefeuille et secouant les hommes au petit matin pour qu’ils aillent travailler et grapiller quelques euros pour donner une éducation décente aux enfants. Rêve d’une société matriarcale concluait Bernard Maris dans son ultime essai un peu fourre-tout, règne du “pas-toute généralisé” (Colette Soler) sans doute pas plus propice au bonheur de tous de l’ancien ordre social, mais beaucoup moins meurtrier.

 

Michelangelo Antonioni à la Cinémathèque : les pop fictions au secours de l’angoisse

L’exposition consacrée au cinéaste italien Michelangelo Antonioni (1912-2007) à la Cinémathèque soulève des questions passionnantes sur le croisement entre la vie intellectuelle, politique et artistique au XXe siècle pour tout passager qui voudrait traverser le XXIe avec un minimum d’ambition en faisant de son trou dans le réel une proposition pour les générations futures.

La mode Antonioni dans le cinéma contemporain qui lui rend souvent hommage de Brian de Palma (Blow out) à Wim Wenders (Paris, Texas) et Gus Van Sant (Gerry) en passant par les frères Larrieu ne doit pas faire oublier le parcours de ce sympathisant fasciste tombé comme la plupart des cinéastes italiens de sa génération dans le néoréalisme avant de creuser sa voie vers une esthétique radicale dont la sécheresse fut atténuée par la beauté de sa muse Monica Vitti et de quelques passagers impressionnants de son oeuvre (Lucia Bose, Jeanne Moreau, Marcello Mastroianni, Vanessa Redgrave, Jane Birkin…) : “le néoréalisme d’après guerre faisait porter l’attention sur les rapports qui unissent personnages et réalité. Aujourd’hui il me semble important d’aller observer la trace que toutes ces expériences passées ont laissé au dedans des personnages”.

Le virage de L’Avventura (1960), film aussi important que Hiroshima mon amour ou Pierrot le fou pour comprendre notre modernité, est naturellement le moment le plus intéressant de l’exposition. Le croisement de la beauté évanescente de Monica Vitti et d’une esthétique qui hisse le cinéma au niveau des arts plastiques accouche d’une grande oeuvre d’art au bout de l’angoisse existentielle : L’Avventura est le film qui m’a le plus coûté, qui m’a contraint plus que tout autre film à être présent à moi-même”. Les personnages de cette histoire d’oisifs à la recherche de leur amie disparue sur une île méditerranéenne, jetés dans le monde, angoissés, étrangers au monde et à eux-mêmes, deviendront emblématiques de son cinéma. Il sera dès lors moins question de “psychanalyse de l’homme moderne” contrairement à ce qui est indiqué sur un panneau de l’exposition, que d’exploration de la manière dont l’homme contemporain surmonte l’angoisse, “vertige de la liberté” chez Kierkegaard, “réaction à la perception d’un danger extérieur” chez Freud”, sentiment d’être “chassé de chez soi” chez Heidegger, “réitération de l’effet castration dans l’orgasme par l’éclipse de l’organe phallique” (Colette Soler à propos de Lacan).

La suite de l’oeuvre du cinéaste déroule la manière dont nos contemporains surmontent leur angoisse par des pop fictions, faits divers oiseux au secours de la vacuité du divertissement (une femme disparue dans L’Avventura, un meurtre pris par hasard en photo dans Blow up, un reporter prend l’identité de l’homme mort dans la chambre voisine de son hôtel dans Profession reporter), l’exaltation des jeux de l’amour et de leur mise en bouche en réponse à l’épuisement de la déclaration d’amour entre Jeanne Moreau et Mastroianni à la fin de La nuit, l’esthétisation du réel urbain et industriel pour surmonter sa laideur (l’environnement industriel de l’épouse délaissée du Désert rouge dont certains plans ont la puissance des tableaux de Rothko), le rêve d’orgasme permanent de la vie contemporaine à partir du rêve hippie de jouissance sans entrave et d’implosion des objets inventés par le capitalisme pour détourner la jouissance vers des biens consommables (Zabriskie Point).

Nous vivons une période d’extrême instabilité, politique, morale, sociale voire même physique. Le monde est instable autour de nous comme il l’est en nous-mêmes. Je fais mes films sur l’instabilité des sentiments , sur le mystère des sentiments” écrit le cinéaste à propos du Désert rouge qui débouchera sur la rupture avec sa muse. La suite, Zabriskie Point et Profession reporter, condense selon le commissaire de l’exposition Dominique Païni “les puissance picturales du XXe siècle, le hiératisme de Mark Rothka, la danse fébrile de Jackson Pollock, l’optimisme inquiet de l’art pop de Marco Schifano”. Le plus grand pop artist de l’histoire du cinéma a tiré sa révérence en mettant son visage ridé en perspective avec celui du Moïse romain de l’autre célèbre Michel-Ange, Le regard de Michel-Ange en 2004, sachant son nom gravé pour longtemps dans l’histoire de l’Art. Pourvu qu’elles soient pops.

Rétrospective et exposition Antonioni à la Cinémathèque, jusqu’au 19 juillet




Caprice d’Emmanuel Mouret au ciné 104 : le festin de bouche

L’immense plaisir pris au spectacle de Caprice vient tout d’abord de la débauche de jouissance si particulière des personnages interprétés par Virginie Efira, Anaïs Demoustier, Laurent Stocker, Emmanuel Mouret lui-même et d’autres, pur plaisir du texte qui supporte tout ce que le commerce des corps épuise en matière d’amour, d’amitié, de désir ou de transmission.

Il y est question d’un instituteur interprété par le gauche personnage inventé dans un court-métrage par Emmanuel Mouret et réservé à ses propres films, empêtré avec son fils plongé dans ses livres, écartelé entre l’amour pour une actrice star (Virginie Efira toute de tendresse et de mélancolie) et la Caprice du titre (Anaïs Demoustier), amoureuse envahissante qui fait dire à un personnage que “c’est terrible d’être le rêve d’une femme, on est sûr de la décevoir”. L’instituteur se retrouve par hasard à garder le neveu (nommé Jacky Evrard, tout un programme) de la star dans le quartier de la Tour Eiffel et à entrer dans sa vie peuplée de gens sophistiqués qu’il salue avec autant d’attention que la femme de ménage du théâtre où travaille la star.

Emmanuel Mouret donne le meilleur de lui-même lorsque sa fantaisie est totalement jouie, de la lumière de Laurent Desmet qui parsème l’image de lumières qui capturent la silhouette de Virginie Efira en ombres chinoises aux comédiens qui épousent le texte et les méandres de ses marivaudages, en passant par la musique du jazzeux Giovanni Mirabassi qui woodyallenise le ton de cet univers de sympathiques intellectuels qui résistent à la violence du monde environnant en se moquant des certitudes des hommes et de l’élasticité des corps et des coeurs, Anaïs Demoustier s’invitant comme maîtresse de cet enfant gâté qui rend tout le monde malheureux.

Le cinéastes a laissé le scénario maturer plusieurs années avant de trouver l’issue de cette histoire d’amours croisés délicate comme toute histoire qui embarque des coeurs d’adultes et des enfants. Où le corps aimé est celui qui s’accorde le mieux à la jouissance des yeux et de la bouche.

Velazquez au Grand Palais, l’art de la pommette

Bien sûr on peut lire des choses beaucoup plus intelligentes sur Velazquez, l’ouverture des Mots et les choses par Michel Foucault ou le commentaire de son oeuvre par Elie Faure dans son Histoire de l’art moderne lue par Belmondo dans Pierrot le fou, mais c’est beaucoup moins amusant que Cinéma dans la Lune.

C’est donc l’art consommé de la pommette chez le peintre “à égale distance des rois et des nains” (Nicolas de Staël) qui nous captive, pommette ronde et rouge des biens nourris, du roi Philippe IV, du pape Innocent X, de l’infant Balthasar Carlos, Démocrite, Marie-Thérèse, l’infante Marguerite, pommette creuse du cocu Vulcain, de Saint-Thomas, Saint-Paul, de la vieille dame aux oeufs (hélas restée à Edimbourg) et de ses nains. Que dire de sa Vénus à son miroir et ses fesses joufflues ? Que le visage qui se reflète dans le miroir O vanités a un aspect bouffi nettement moins gracile que la courbe qui eut valu l’excommunication à l’hildalgo si son nu avait été connu dans la prude Espagne du XVIIe siècle.

Brièvement, profondément, d’une puissante tache blonde qui frémit dans une enveloppe d’argent et sur qui des accents plus clairs ou plus foncés indiquent seuls en frappes de lumière les arêtes et les saillies, les méplats et les bosses, il construisait ces faces de vie concentrée où, sous la mobilité du masque musculaire, se voit le dur squelette du visage” écrit Elie Faure dans son Velazquez. C’est là toute l’originalité du peintre qui capta la frénésie avec laquelle l’aristocratie espagnole s’inscrivit dans les prestigieuses lignées européennes (tout un pan de sa peinture raconte les rapports de force entre les couronnes d’Espagne, de France et d’Autriche) pour faire oublier son métissage avec les Maures si visible chez le petit peuple espagnol auquel Velazquez accorda autant d’attention : bouffons appelés (dont Pablo de Valladolid entouré de néant qui inspira le joueur de flûte de Manet) à divertir sa Majesté et sa cour qui paradent dans leurs sinistres vêtements noirs évoquant la phrase de Pascal “Un roi sans divertissement est un homme plein de misère”, demoiselles d’honneur (“meninas”, titre de son plus célèbre tableau exposé au Prado) s’épuisant à tromper l’ennui des enfants de la couronne , cuisinières absorbées par leur tâche comme si elles tutoyaient les anges…

L’irruption du crâne dans le portrait vivant par Velazquez est une découverte qui nous mène aux rivages de notre modernité frappée par l’angoisse baudelairienne du devenir charogne de toute beauté. Cet appel de la pommette devrait être le souci de tout artiste digne de notre modernité pas moins peuplée d’aristocrates, de bouffons et de nains magnifiques.

Velazquez au Grand Palais, du 25 mars au 13 juillet 2015

L’astragale de Brigitte Sy d’après Albertine Sarrazin : l’amour en cage

La tendresse au pouvoir, ça n’exclut pas les coups de griffe et les songes rongeurs de son homme ou de sa belle dans les bras d’un ou d’une autre et Brigitte Sy adapte avec tendresse, intelligence et mélancolie le roman furieux d’amour d’Albertine Sarrazin, enfant “hispano-mauresque” abandonnée à Alger, élevée par un couple dont le père médecin militaire la placera en maison de correction, début du cycle du vol et de la zonzon jusqu’à une terrible erreur sur le billard qui allait l’emporter à 29 ans.

Albertine et Julien, amoureux griffés par les coups et les passages en cabane, sont portés de manière lumineuse par Leïla Bekhti et Reda Kateb, elle avec ses grands yeux noirs à l’éclat vivifié par ses pommettes hautes et lui avec son air de prolétaire doux, unique dans le cinéma français qui filme surtout l’Odyssée des bourgeois parisiens.

Le cinéma de Brigitte Sy, piégé par la mélancolie de la Nouvelle Vague jusqu’à un acteur emprunté à Thierry Garrel qui ressemble franchement à Jean-Pierre Léaud (parrain de Louis Garrel, etc.), filme merveilleusement ce martyr d’une femme amoureuse des années 50 prête à mordre et à tuer pour avoir le droit d’aimer son homme et d’écrire. Elle a le talent pour les scènes de couple et de famille, de la petite coco qui s’insère dans le monde des grands, de la régulière de Julien qui s’inquiète de ce que “Monsieur désire ?” alors que ce dernier cherche une ligne de fuite, de l’impatience de l’amoureuse toutes griffes dehors pour vivre son histoire à pleines dents. Pauvre Albertine, qui n’a pas eu la chance de la patience des corps.

Histoire de Judas de Rabah Ameur-Zaïmeche : Heureux les naïfs

L’éblouissement causé par Histoire de Judas est affaire de géographie physique et mentale : les paysages des hauts plateaux des environs de Biskra en Algérie, des gorges d’El Kantara ou de l’antique cité romaine de Timgad, les visages du cinéaste Rabah Ameur Zïmeche interprète de Judas et de ses amis qui interprètent le Christ, ses disciples comme la belle Patricia Malvoisin ou les colons romains, le retournement du traître Judas en un disciple fidèle, émotif et sincère du prophète cité 11 fois dans le Coran.

L’image d’Irina Lubtchansky emprunte à la peinture religieuse du Caravage à Rembrandt en renvoyant l’histoire du Christ au monde des Sémites, qui partageaient des langues à la racine commune au Moyen-Orient au début de notre ère. Le cinéaste signe son plus beau film en s’attachant à la descente commune de Judas et du Christ à Jérusalem, quelques scènes tirées des Evangiles (la chasse aux marchands du temple, la femme adultère menacée de lapidation, invitée par le Christ à partir en paix à moins que “ceux qui n’ont jamais péché lui jettent la première pierre”) et ses réflexions personnelles sur l’utilisation politique de Judas pour détourner la haine du peuple des colons et se focaliser sur un bouc-émissaire idéal pour les siècles à venir.

Cette réhabilitation audacieuse de la figure si commode de Judas sert surtout au cinéaste à rappeler la portée du message d’amour et de révolte du Christ contre les injustices et la violence de l’occupation romaine dans l’acculturation par la force des populations locales comme l’a vécu l’Algérie pendant plusieurs siècles d’un processus d’une grande violence. Là où Scorsese manquait sa Dernière Tentation en renvoyant tous les sens au péché, Rabah Ameur-Zaïmeche ose dans la plus belle scène du film la sensualité de la scène où une femme “pécheresse” verse un parfum coûteux dans les cheveux du Christ devant son hôte conservateur consterné : heureux les naïfs (littéralement “ceux qui viennent de naître”) qui agissent contre la raison politique et les bien-pensants, une main leur ouvre le monde.