Ouvert la nuit de et avec Edouard Baer : histoire des saute-en-banque

190172Edouard Baer opère un glissement sémantique majeur dans l’étymologie des saltimbanques, de l’italien saltimbanco, celui qui “saute en banc”, ou par-dessus les bancs, en saltimbanca, celui qui “saute en banque”, avec son directeur de théâtre interprété par ses soins, en quête en une nuit folle, la veille de la première du spectacle qu’il produit, d’un singe et de 50 000 euros pour payer les salaires en retard du personnel en grève.

Le comédien cinéaste enrobe sa commedia dell’arte dans tous les sens du terme d’une troupe exceptionnelle, du plaisir de revoir Guilaine Londez en gardienne de la Ménagerie d’Austerlitz à Michel Galabru en vieil acteur bourru, la sublime danseuse japonaise Kaori Ito, sublime dans son spectacle Plexus chorégraphié par Aurélien Bory ici en traductrice, Grégory Gadebois en régisseur bourru et Montreuillais authentique, et bien sûr Sabrina Ouazani en stagiaire sciences po reléguée au bar, aussi juste, touchante et en colère que dans L’esquive, et Audrey Tautou, idéal féminin du cinéaste en Nawel, courageuse et maternelle comme jamais, double de la productrice du film et complice du cinéaste, Barka Hjij.

Il faudrait s’indigner auprès de ses proches qui n’ont pas encore vu Ouvert la nuit, pour leur reprocher dans ce cas de nier notre propre personne, et leur dire adieu. Symphonie tsigane, ode au croisement des mondes parisiens des microcosmes maliens de Montreuil aux maisons de milliardaires du parc Monceau, Ouvert la nuit dédié au mécène Jean-François Bizot, qui lança la carrière d’Edouard Baer sur Radio Nova et à Michel Galabru, est filmé comme on prend la main des copains pour leur dire qu’on les aime et que leur vie de saltimbanque est un acte sublime de courage, de poésie et de résistance.

 

Neruda de Pablo Larrain : l’amère fonction de l’exil

Neruda de Pablo Larrain : Luis GneccoIl faut se souvenir que dans Germinal, le patron de la mine est cocu et refuse de céder aux revendications de ses ouvriers qui forniquent sous son nez. La même frustration agite le Peluchonneau qui se rêve fils bâtard d’une prostituée et du créateur de la police du Chili, magistralement interprété par Gael Garcia Bernal, envieux du sénateur, poète et intellectuel communiste Pablo Neruda, futur Prix Nobel de littérature, devenu gênant pour le dictateur qu’il a contribué à faire élire, Gabriel Gonzalez Videla.

Luis Gnecco prête avec son art de la métamorphose ses traits à l’auteur d’un des plus beaux ouvrages de poésie du XXe siècle, Canto general (Chant général), écrit en partie durant l’exil forcé par les persécutions envers les communistes au Chili, qui narre dans une gigantesque fresque l’histoire de la violence de la conquête de l’Amérique latine, du joug exercé par les Etats-Unis sur les dictatures et des laquais de l’Empire, la souffrance des paysans et le martyr des syndicalistes assassinés, l’âpreté des paysages du Chili de désert en montagne, la misérable réjouissance des mâles au bordel et l’écriture d’une histoire commune de l’Amérique.

Pablo Larrain centre son film très impressionnant sur “l’amère fonction que l’exil/écrivit mon frère de coeur/et l’intervalle américain ainsi tomba, sombre paupière, sur le regard de ce cavalier du frisson,/Artigas, opprimé dans le regard de verre, le regard fixe d’un tyran, dans un royaume vide” (Les libérateurs, XXVI). Jeu du chat et de la souris, où le petit policier fasciste se découvre un destin en créant le mythe Neruda, persécuté, écrivant un grand récit de résistance, soutenu dans la ville des Lumières par des intellectuels de gauche rêvant d’éclairer le monde et un peintre espagnol généreux et très conscient du pouvoir démiurge de l’artiste au sein de la démocratie libérale de la mort de Dieu. Le parcours des deux adversaires (ce qui signifie littéralement “verser contre”) s’achève par la rencontre d’un millionnaire libertarien, préférant aider un communiste en fuite pour ses idées libérales qu’un représentant du percepteur d’impôt, comme le souligne Peluchonneau, futur vainqueur des échanges économiques. Les muses des poètes consolent finalement moins, tristesse de la chair, que la possibilité de faire peuple : “je ne suis pas seul dans la nuit, dans l’obscurité de la terre. Je suis peuple, peuple innombrable. J’ai dans ma voix la force pure qu’il faut pour franchir le silence et germer parmi les ténèbres. Mort, martyre, ombre, glace recouvrent brusquement la graine. Le peuple semble enseveli. Pourtant le maïs retourne à la terre. Ses mains implacables, ses mains rouges ont traversé le silence. Et de la mort nous renaissons“.

Fais de beaux rêves de Marco Bellocchio : jamais sans les mères

Fais de beaux rêves de Marco BellochioFais de beaux rêves dresse l’état avec l’ironie cruelle de Marco Bellocchio de la manière dont la société contemporaine est devenue dépendante des mères, en dressant le portrait d’un jeune Turinois errant à la recherche de celle disparue enfant, lui dit-on, de maladie.

Le parcours du jeune homme puis de l’adulte tourne sans cesse autour du fantôme de la Mamma, oubliée par la virilité et l’hystérie du jeune fan de foot, transformée en passion puis en métier. Le jeune journaliste obtient les confessions d’un richissime homme d’affaires, ému par sa condition d’orphelin, avant le suicide de ce dernier. Le scoop lui offre un poste de journaliste politique à la Stampa, puis il poursuit sa quête de femme idéale à Sarajevo où des Musulmans étaient assiégés et bombardés par des Chrétiens orthodoxes fanatiques du nettoyage ethnique.

Berenice Bejo impose une figure féminine suffisamment belle et intelligente pour prendre la place de la mère “à condition de s’en servir”, pour paraphraser Lacan au sujet du père. Le parcours du deuil, passant par l’admirable saut d’ange de la belle avant de lui offrir la contemplation de ses jolies fesses, compte moins que l’obsession de tous les personnages pour la figure maternelle, jusqu’au père du héros dont les “Forza” (en gros, “Allez”, “courage”) pour sortir l’enfant de sa léthargie portent à la fois le rêve misérable des années Berlusconi de revirilisation de l’occident au lieu d’accepter le partage du monde et des jouissances avec les femmes.

Paterson de Jim Jarmusch : l’art du latent

Paterson de Jim Jarmusch : Adam Driver, Golshifteh FarahaniLe latent est le dissimulé susceptible d’apparaître à tout moment, l’objet désiré, le mot au bout de la langue, le signe en cours de déchiffrement. Paterson (Adam Driver), chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, sur la ligne terminus Paterson (comme dans le poème de Gertrude Stein : “a rose is a rose is a rose”), écrit des poèmes entre ses journées de travail, les promenades de son chien et les baisers de sa belle compagne persane, Laura ou Golshifteh Farahani qui rêve d’enfants jumeaux et d’éléphants en argent.

Le maître de Paterson est William Carlos William (1883-1963), poète américain élevant à la suite d’Emily Dickinson le quotidien au rang d’épopée lyrique. Ainsi, le chauffeur de bus s’étonne de la découverte de la dimension du temps chez les adultes, d’une boîte d’allumettes pour allumer la cigarette sa la femme aimée et de celle-ci entre toutes les femmes désirées. Le poète de Jarmusch se confronte au néant, plonge dans la vie des passagers de son bus (enfants racontant une fusillade dans le quartier, hommes adultes suspendus au bord d’une histoire d’amour avec des femmes…) et se plonge dans les bras de la femme dont Walter Benjamin disait : “la satisfaction sexuelle délivre l’homme de son mystère, qui ne réside pas dans la sexualité, mais qui est tranché – et non dénoué – par cette satisfaction et peut-être par elle seule. Il faut le comparer aux liens qui l’attachent à la vie. La femme les tranche l’homme devient libre pour la mort, parce que sa vie a perdu son mystère. Il accède ainsi à une nouvelle naissance et, comme la bien-aimée qui le délivre de l’emprise magique de la mère, la femme le délivre plus littéralement encore de la Terre Mère, comme une sage femme qui tranche le cordon ombilical qu’a tressé le mystère de la nature(cité dans L’ouvert, de l’homme et de l’animal, de Giorgio Agamben).

Le bar tenu par Barry Shabaka Henley aux traits aussi désabusés que ceux de l’animal de compagnie de Paterson est le lieu de rencontre de toutes les solitudes, des amours manqués, recomposés ou imaginaires, où le poète se transforme en anthropophage câlin se nourrissant de la rumeur du monde. Face au bruit du siècle pour la vérité (en grec a-letheia, ce qui est dévoilé, non-latent), Paterson approfondit le mystère et le royaume de l’inapparence. Laura/Golshifteh Farahani atténue sa mélancolie par la joie qu’elle insuffle dans son petit monde qui ne tournerait pas sans la joie d’un bon plat partagé et l’étonnement devant la capacité de la musique à résister à toutes les théories du chaos. Jarmusch conclut sur le salut de la page blanche qui évoque l’éloge de l’ouvert par Rainer Maria Rilke dans les Elégies de Duino, dans lesquelles le poète mettait l’homme au défi de “voir dans l’Ouvert” comme l’animal, plutôt que de “cerner son libre élan” comme la plupart des hommes, de contempler le “pur espace devant nous” plutôt que le Monde connu. Cette oscillation entre l’étonnement face au latent et le jeu de langues avec ses contemporains donne le meilleur des êtres.

Prendre langues : entretien avec Barbara Cassin à Sainte-Anne

Prendre langues réalisé par Mathieu Tuffreau, Barbara Cassin par Cyril Cante

Barbara Cassin a répondu à nos questions dans le cadre d’un entretien pour Prendre langues : l’institut hospitalier de psychanalyse de Sainte-Anne. La philosophe et philologue qui a participé à la création de l’Institut hospitalier de psychanalyse de Sainte-Anne à Paris aux côtés de Françoise Gorog, présente l’ouvrage placé sous sa direction au croisement de la philosophie et de la psychanalyse (Psychanalyser en langues), et revient sur son parcours marqué par un intérêt pour la philosophie grecque (L’effet sophistique, Aristote et le logos, contes de la phénoménologie ordinaire, Parménide, sur la nature ou sur l’étant), les travaux de Jacques Lacan décrivant lui-même le psychanalyste comme “présence du sophiste à notre époque” (Jacques le sophiste, Lacan, le logos et psychanalyste, le sublime et poétique “Voir Hélène en toute femme”, Il n’y a pas de rapport sexuel avec Alain Badiou), et la langue comme “l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé subsister” (Plus d’une langue, Dictionnaire des intraduisibles), antidote au nationalisme ontologique de Martin Heidegger, jusqu’à l’exposition Après Babel, Traduire, dont elle assure le commissariat, jusqu’au 20 mars 2017 au Mucem à Marseille.

Réalisation : Mathieu Tuffreau. Image : Cyril Cante. Montage : Pierre Millet.

Personal Shopper d’Olivier Assayas : la somme des néants

Personal Shopper d'Olivier Assayas : Kristen StewartC’est une vie construite sur une somme de néants : un métier détesté (acheteuse de mode pour une mannequin doublée d’une “socialite”, c’est-à-dire une célébrité courant de podiums en mondanités et oeuvres de charité pour maintenir l’ordre social, Kyra), le deuil prolongé de son frère jumeau né à Paris dont elle attend les signes fantomatiques dans son ancienne maison, une conversation creuse par SMS avec un inconnu…

Les personnages d’Olivier Assayas n’ont que faire de la grande histoire, et même le Carlos de sa version semblait plus préoccupé par son panache et ses femmes que par les causes pour lesquelles il s’opposait à l’ordre établi. Maureen (étincelante Kristen Stewart) ne rêve pas de laisser son nom, d’écrire l’histoire, de faire ou d’élever des enfants qui lui survivront. Elle se berce de futilités qui comblent sa peur du néant. Ces portraits de personnages en échec au contact d’un artiste célèbre, peintre (L’heure d’été) ou comédienne (Sils Maria), ont offert une remarquable longévité au cinéaste, dans un monde d’après le titre de l’un de ses films, de l’Après-mai, où les idéologies se sont soldées par des montagnes de mort, et où la démocratie occidentale semble offrir un éternel retour du même dans lequel l’humanité pourrait se contenter de tanguer de jeu en jouir.

Personal Shopper est porté par deux remarquables comédiennes, Kristen Stewart dans un très grand rôle au bord de l’abîme, et Sigrid Bouaziz en jeune veuve amoureuse du double de son homme. Assayas est un très bon cinéaste lorsqu’il s’empare de la grammaire du cinéma de genre pour plonger son héroïne dans l’épouvante et l’irrationnel comme aux grandes heures des films de Jacques Tourneur et de Roman Polanski. L’actrice américaine s’en donne à coeur joie, promenant son androgynie captive des démons qui donnent un sens à sa vie. Le cinéaste court le risque de frôler le néant, s’y piquer, au lieu de laisser ses personnages contempler le monde avant la chute comme les grands cinéastes qui ont abordé la question, Ozu, Bergman, Pialat… A l’avant-première de Carlos, j’étais assis derrière André Marcon dont le visage occupait le dernier plan de la série, policier chargé de l’arrestation du terroriste, affirmant dans l’avion qui le ramenait captif à Paris : “vous êtes en territoire français”. Et une jeune femme assise à côté du comédien de lui dire : “c’est un film sur toi”. Personal shopper se referme sur l’egotrip de son héroïne alors que le monde lui tend les bras.

Baccalauréat de Cristian Mungiu : le cadre au bord de l’abîme

Baccalauréat de Cristian Mungiu

Il y a deux manières de voir le dernier film de Cristian Mungiu. La première, chagrinée-condescendante, consiste à n’y voir qu’un film sur la corruption en Roumanie, comme certains regardent les films qui viennent d’Iran pour dénoncer l’oppression faite aux femmes ou aux laïcs, ou les films américains comme une dénonciation de la prolétarisation dans ce pays-continent, sans rapport avec la France où selon un philosophe médiatique, nous vivrions dans “un paradis”. La seconde est d’y voir un film sur l’hypertension des parents du siècle en vue de la réussite scolaire de leurs enfants et le seuil du baccalauréat qui détermine toute la suite, en tout cas pour ceux qui n’hériteront pas d’une position sociale et économique protégée.

Mungiu filme son héros au bord de l’abîme dans la ville de Cluj-Napoca où il est revenu s’installer après la chute de Ceaucescu exercer la chirurgie. Le départ imminent de sa fille, brillante élève de Terminale, pour Londres avec l’aide d’une bourse tombe à l’eau après qu’elle soit violée sur un chantier à quelques jours du bac. Il combine autant qu’il peut pour obtenir un arrangement avec la commission du bac, quitte à commettre l’irréparable. L’univers précaire du héros (une épouse dépressive, une maîtresse qui sait peser sur sa culpabilité) s’effondre peu à peu à mesure que les agressions se multiplient : une pierre brise la vitre de son salon puis de sa voiture, l’enfant de sa maîtresse lui apparaît uniquement avec un masque angoissant d’animal, il poursuit sans succès un suspect du viol de sa fille…

Le cinéaste de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, lauréat de la Palme d’or à Cannes, poursuit après Au-delà des collines son exploration de personnages épuisés par la rigidité du cadre qui leur est imposée. Les audaces formelles de Baccalauréat, qui empruntent tant à la science du hors-champ angoissant du cinéma de Polanski, qu’à celle du plan-séquence de Bergman pour aller au bout de l’hystérie du mâle civilisé, appuient sur un délire très contemporain beaucoup plus pernicieux que la corruption, comme si la réussite des enfants devait expier toutes les lâchetés de la génération d’avant.

Premier contact de Denis Villeneuve : plus qu’une langue

Premier Contact de Denis Villeneuve : Amy AdamsCe qui aurait pu constituer un grand film sur la traduction échoue par la mode imposée par Terrence Malick de boucle du temps très “born again” reliant passé, présent, futur, enfants à naître et à mourir, etc. Premier contact, beaucoup plus puissant dans son titre anglais Arrival, s’ouvre magistralement sur l’arrivée perturbante de 12 vaisseaux extraterrestres sur terre, dont curieusement un se pose aux Etats-Unis. Louise Banks (extraordinaire Amy Adams, magistrale dans The master), universitaire polyglotte spécialiste de traduction, est réquisitionnée par l’armée pour tenter d’entamer la conversation avec les “heptapodes” (sept pieds) qui tentent d’entrer en contact depuis leur vaisseau.

La première heure du film rappelle les grandes heures de 2001, l’Odyssée de l’Espace ou Rencontres du troisième type, monuments de lumière et de sublime, sur l’hypothèse de la confrontation à l’autre situé au-delà de l’atmosphère terrestre : découverte de la conque, montée dans l’austère vaisseau, écriture des premiers mots pour s’identifier, réponse des extraterrestres… L’universitaire tente en de bouleversantes séquences de maîtriser le “corps de la langue” (Barbara Cassin) des extraterrestres pour réduire les équivoques qui tromperont les armées du monde entier, et entamer un “jeu à somme nulle” avec les visiteurs. La production s’enfonce trop rapidement dans le Grand-Guignol et un délire métaphysico-psychologique sur la maîtrise du temps par la vision du futur. Les pouvoirs magiques du jeune Stark ayant la vision dans la Saison 6 de Game of thrones du futur “Hodor” en pleine crise épileptique de devenir celui qui devra sauver cet homme beaucoup plus tard en retenant la porte qui retient les marcheurs blancs (“Hold the door”) sont très supérieurs à la vision de publicité pour couche-culotte et fournisseur d’électricité que dispense Denis Villeneuve.

Proposition de fin alternative à Premier Contact

Louise Banks (Amy Adams) est allongée, endormie, sur le champ au-dessus duquel le vaisseau-conque a disparu. Elle est étonnement paisible dans le paysage désolé du champ abîmé par les tirs nourris de l’armée américaine sur le vaisseau. Ian Donnelly (Jeremy Renner) court vers la jeune femme qu’il réveille. Elle sourit.

Ian Donnelly

J’ai essayé de les retenir tant que tu étais dans la conque, mais ils ont déclenché les tirs.

Louise Banks

J’ai entendu.

Ian Donnelly

Abbot et Costello ne t’ont pas fait mal.

Louise Banks

Abbot est mort.

Ian Donnelly

Qu’est-ce qu’a dit Costello ?

Louise Banks

Il a dit qu’il savait que l’humanité avait besoin d’espoir pour vivre, et nous a légué leur langue pour nous aider à nous orienter dans l’espace un jour. Costello a eu un hoquet avant de disparaître.

Ian Donnelly

Il agonisait ?

Louise Banks

Non, je crois qu’il riait.

FIN

7e prix Cinéma dans la lune : Danielle Arbid, Demaizière et Teurlai, Sonia Braga, Samir Guesmi…

Peur de rien de Danielle Arbid : Manal IssaLe jury du site qui célèbre les nouvelles utopies esthétiques, poétiques et politiques du cinéma s’est réuni cette nuit pour attribuer le 7e prix Cinéma dans la Lune.

Prix dans la Lune, meilleur film : Peur de rien de Danielle Arbid. Le plus beau titre de l’année, la mise en scène chaleureuse et sensuelle de Danielle Arbid, la révélation d’une très grande actrice libanaise, Manal Issa, un scénario généreux d’intégration réussie offrant une chance à tous les psychotiques qui courent les rues : épousez l’étrangère !

Prix du meilleur documentaire : Relève, histoire d’une création de Thierry Demaizière et Teurlai. Irruption d’une incarnation du rêve américain, Benjamin Millepied, dans une très vénérable institution française, le Ballet de l’Opéra de Paris, où le chorégraphe délaissant son rôle de Directeur de la Danse décloisonne les services et impose la première métisse de l’histoire du Ballet dans un premier rôle. Un film brillant sur le frottement des rêves américain et français.

Prix de la meilleure comédienne : Sonia Braga dans Aquarius de Kleber Mendonça Filho. Bouleversante comédienne brésilienne qui illuminait même l’un des pires films d’Eastwood, La relève. Mère Courage opposée au promoteur faisant tout son possible pour la chasser de son appartement afin de transformer un immeuble vieillissant du bord de mer en résidence de luxe. “Vous avez oublié la révolution sexuelle” dit la tante de l’héroïne à l’issue de l’éloge de sa vie accomplie d’universitaire féministe et militante anti-dictature, en pensant aux fougueux cunnilingus offerts par son amant. Sonia Braga prolonge ce rêve sans lequel les fusils reprendront le pouvoir.

Prix du meilleur comédien : Samir Guesmi dans L’effet aquatique. Emouvant et sensible grutier de Montreuil amouraché d’une prof de natation en dépression interprétée par Florence Loiret-Caille dans le très beau film-révérence de Solveig Anspach. Du gros plan sur ses pieds aux mains liées (“Together project”) pour un projet de piscine israélo palestinienne, Samir Guesmi offre un corps à modeler exceptionnel pour tout rêve de cinéaste.

Prix du meilleur scénario : Kleber Mendonça Filho pour Aquarius. L’invention du retournement du cancer de l’héroïne du film au promoteur qui cherche à la chasser de son appartement, chez cet admirateur de John Carpenter.

Prix de la meilleure image : Mark Lee Ping Bing pour The Assassin de Hou Siao-Sien. Millenium mambo, Les fleurs de Shanghai, In the mood for love… Nouveau film-tableau du maître taïwanais, inspiré du Wu Xia Pian comme de la peinture chinoise. Lee Ping Bing filme en un seul plan les rouges et jaunes de l’intérieur d’une tente, le vert de l’auvent et le bleu-gris du crépuscule extérieur. Seule la lumière demeure.

Prix du meilleur son : Philippe Lecoeur, Emmanuel Croset et Romain Ozanne pour Ma loute de Bruno Dumont. Symphonie pour dentelles et cuir, ou la lutte des classes pour les oreilles.

Prix du meilleur montage : Blu Murray pour Sully de Clint Eastwood. Tour de force que ce montage d’un film passionnant sur un argument tenant en 208 secondes, la durée entre la panne et l’amerrissage sur la rivière Hudson de l’Airbus piloté par le héros du film aux prises avec l’assureur de la compagnie aérienne jusqu’au dénouement qui fait triompher l’homme des algorithmes.

Prix du meilleur costume : Gitti Fuchs pour Toni Erdmann de Maren Ade. Invention d’un personnage qui ne pouvait vivre qu’avec un costume adéquat et une perruque ad hoc. Costume pour père de substitution d’une expatriée allemande taillant dans les coûts pour son cabinet de conseil à Bucarest.

Prix de la meilleure musique : Bagad Men Ha Tan et Doudou N’Diaye, musique pour 17 musiciens bretons et 20 percussionnistes sénégalais reprise dans la scène finale de The Assassin de Hou Siao-Sien. Puissance des cornemuses, des percussions et du mélange des cultures pour célébrer une héroïne imposant sa liberté à sa maîtresse et son amour de jeunesse.

Prix du meilleur décor : Ryu Seong-Hee pour Mademoiselle de Park Chan-Wook. La cave coupe-tout dans laquelle un vieux pervers collectionne des sexes des deux genres et se venge de la fuite de sa nièce en torturant le faussaire qui a tenté de partir avec l’argent de l’héritage, lequel se réjouit avant de mourir d’avoir tout son pénis, misère de l’homme qui refuse la castration.

Prix du meilleur court-métrage : Jeunesse de Shanti Masud. Capture de la puissance fantasmatique du visage féminin pour des marins, et splendide accueil des hommes dans l’autre monde par un Haka de femmes.

Sully de Clint Eastwood : histoire d’être humain

Sully de Clint Eastwood : Tom Hanks

C’est l’histoire d’un héros sans coup de feu ni drapeau, Chesley Sullenberger, pilote d’avion qui força l’A320 dont il avait la responsabilité à atterrir sur l’Hudson River le 15 janvier 2009 alors que les deux moteurs de l’avion étaient arrêtés par un vol d’oiseaux sauvages, sauvant la vie des 155 passagers. Clint Eastwood, le cinéaste des histoires dans lesquelles on prend toujours la place de quelqu’un, en affaires (Impitoyable), en amour (Sur la route de Madison), en matière de famille (Million dollar baby), d’immigration (Gran Torino) comme d’amitié (Mystic River), filme ici magistralement un homme condamné à être lui-même et à prouver à une commission d’enquête qu’il ne pouvait pas agir autrement, avec son équipe, pour sauver les passagers.

Le jugement est la scène cinématographique la plus intéressante pour comprendre les Etats-Unis de Du silence et des ombres à Douze hommes en colère sur la justice de classe et de l’ethnie dominante, jusqu’à Révélation sur les manipulations de l’industrie du tabac, et aux procès très réels de Bill Clinton et attendus de l’actuel président du pays. L’histoire de Sully s’intéresse au face à face entre les avocats de la compagnie aérienne et le syndicat des pilotes où il s’agit de déterminer comment un être humain aurait pu faire mieux que tous les algorithmes qui penchent catégoriquement pour la possibilité du retour de l’avion dans l’un des aéroports situés à proximité de la panne, dans une agglomération très meurtrie par les attentats du 11 septembre 2001.

Le montage de Blu Murray s’intéresse moins à l’aspect documentaire qu’à l’émotion qui entoure l’acte de bravoure d’un homme seul amené à donner le meilleur de lui en un peu plus de 200 secondes. L’accident sera rejoué plusieurs fois au plaisir des spectateurs et pour lever les doutes, de la mémoire défaillante et angoissée du pilote à l’indiscrétion des boîtes noires. Le triomphe de l’humanité de l’homme est un salut bouleversant de ce grand cinéaste.