Refonder le cinéma français à partir de Paris, Texas de Wim Wenders

Revoir Paris, Texas aujourd’hui donne tragiquement la mesure de tout ce qui manque lorsqu’on voit un film français aujourd’hui à de rares exceptions près, la capacité d’un corps à résonner avec un paysage, des corps prolétaires qui ne soient pas le support d’un parti politique (nous pensons à la fiche Wikipedia d’un jeune producteur dont les axes de travail ressemblent au programme d’un parti progressiste, alors qu’il donne une esthétique publicitaire à la misère), mais le dévoilement du mouvement du monde (ce qui peut parfois le changer : comme dit Yves Ansel, dans Le rouge et le noir, pour la première fois dans l’art occidental, une femme s’empare de livres qui parlent d’amour et de liberté), des gestes d’amour qui ne relèvent pas de la soumission, mais d’un certain rapport au bras, à la bouche, aux fesses ou aux seins de l’aimée…

La sortie au cinéma d’une version restaurée de Paris, Texas est une fête pour les pupilles qui plongent dans le désert Mojave où une âme en peine (Harry Dean Stanton) fuit sa honte. Son frère appelé à la rescousse apprend à ce vagabond qu’il héberge le fils de celui-ci déposé par sa mère quelques années plus tôt. Le père part à la recherche de la femme (la belle belle belle Nastassja Kinski, qui d’Aguirre à Paris, Texas raconte avec Hanna Schygulla toute l’histoire du cinéma allemand d’après-guerre) pour lui rendre leur enfant.

L’alchimie réunit Robby Müller (Breaking the waves, Ghost Dog) et Agnès Godard à l’image, Ry Cooder à la gratte qui arrache le coeur, la future grande réalisatrice Claire Denis à l’assistanat, Anatole Dauman à la production et l’écrivain Sam Shepard au scénario, rappelé en court de tournage en raison d’un vide d’air dans l’histoire. L’écrivain écrit alors la scène du “strip-tease” en quelques heures.

La promenade dans le désert Mojave, qui célèbre la morale de la marche, ouvre des potentialités infinies au cinéma hexagonal. Que signifie la sauvagerie des vagues à la Pointe du Raz et l’aridité du Causse Méjean ou de l’île du Frioul à Marseille ? Que signifie marcher dans le quartier du Panier à Marseille où une plaque apposée dans la rue principale vante la mixité des prolétaires marseillais, des immigrés arabes et des bobos alors que cette mixité ne s’observe pas dans les rues ? Que signifie marcher à Locuon en Bretagne au milieu d’une ancienne carrière romaine et s’émouvoir du bruit d’une fontaine dont l’émergence a peut-être transformé l’usage du site en lieu de recueillement ? Que signifie assister à la finale de la Coupe du monde et entendre de jeunes gens avinés dire que Benzema roule pour l’Algérie, alors que ce sportif de haut niveau est à l’origine de 5 des 10 buts de l’équipe de France ? Que signifie pour un juif français d’être injustement accusé d’être responsable de la politique israélienne ? Il y a toujours pour les coeurs vaillants un Radeau de la méduse à portée de pinceau, de caméra ou de plume.

PARIS TEXAS (3) par Telerama_BA

L’homme qu’on aimait trop de Téchiné : une femme, sa mère et son homme ravages

L’Homme qu’on aimait trop soulève un cas de conscience à Cinéma dans la lune qui interdit de traiter les biopics à moins que le film ne traite d’une partie de la vie des protagonistes et qu’il n’y ait pas de volonté de mimétisme entre les personnages réels et fictifs.

La longue partie du procès de l’affaire Le Roux entrant dans le champ des interdictions, ne pourra pas être traitée dans ces lignes, pas plus que dans l’anthologie des procès au cinéma en raison de son manque de mise en scène. Il reste le panache du boy meets girl entre un avocat niçois ambitieux (Guillaume Canet) et une héritière (Adèle Haenel) qui échappe aux tentacules de sa mère pour tomber dans celles du belître séducteur et manipulateur. Il s’acoquine avec la mafia qui voit dans l’union entre les jeunes gens un moyen de s’emparer du casino tenu de manière maternelle par une femme courageuse (Catherine Deneuve), mère d’Agnès Le Roux.

L’homme qu’on aimait trop vaut surtout pour la personnification du ravage causé par un homme paranoïaque et obsédé par l’argent sur une femmes amoureuse. Adèle Haenel, pieuvre pour Céline Sciamma, se transforme en appât manipulé par des hommes impitoyables, oeil torve, torrent de larmes et appel au secours. Téchiné surligne maladroitement que la jeune femme étouffait sous une mère-pieuvre alors que l’envie de jouer de sa comédienne soulève son banal film de procès en morsure de ceux qui rêvent de faire durer l’amour.

 

Blue Ruin de Jeremy Saulnier : la barbarie à fleur de civilisation

L’un des topos les plus courus du cinéma contemporain est la représentation de la barbarie dans un monde qui la côtoie finalement très peu par rapport aux générations passées, à l’exception de quelques régions que la plupart de nous évitent sagement.

Blue Ruin dépoussière le genre avec son semi-clochard en quête de vengeance de ses parents assassinés par le fils d’une famille semi-mafieuse, à moins qu’il s’agisse du patriarche protégé par sa progéniture… Le retour de la pulsion de meurtre est parfaitement orchestré par Jeremy Saulnier qui choisit un acteur passepartout, Macon Blair, pour le transformer en cadre moyen épaulé par un ami métalleux pour devenir une machine à tuer.

L’homme sans qualité au coeur de l’histoire est bien entendu dépassé par l’ampleur de la comptabilité macabre et de l’appel du sang plus fort qu’une banale histoire d’amour adultère. L’histoire verse aisément dans le discours d’opposition à la prolifération des armes aux Etats-Unis, au risque d’oublier que Blue Ruin arpente la douleur de constater que le conservatisme a triomphé au point de donner plus de valeur aux vengeances de sang qu’aux épanchements du coeur.

L’Annonce faite à Marie par Yves Beaunesne : la femme en Christ

Le Christ chez Paul Claudel, c’est d’abord la femme, somme d’amour et de souffrance au naturel là où le même chemin chez un homme résulte d’une privation, autrement dit la Violaine (Yannick Lauzevis écrivait “Viol-haine”) de L’Annonce faite à Marie n’a pas besoin de se forcer pour emboucher un lépreux aux yeux tristes, accepter l’humiliation d’être rejetée par son fiancé, ressusciter son neveu et mourir dans les bras de son père comme le Christ de la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon exposée au Louvre.

L’exceptionnelle mise en scène d’Yves Beaunesne aux Bouffes du Nord soulève ce petit bout de femme amoureuse au niveau des angoisses de notre temps, être en quête d’absolu brisé par le caractère irréductible du réel, rejetée comme une SDF, les lépreux de notre époque. La musique composée par Camille Rocailleux pour voix et deux violoncelles (Myrtille Hetzel et Clotilde Lacroix) rythme et colore la pièce de chants d’oiseaux, aboiements, plaintes et murmures incluant un Salve regina d’anthologie.

On pense forcément à voir cette femme amoureuse s’autodétruire en jouissant au meilleur héritier contemporain de Claudel, Lars von Trier, qui partage les thèmes et les ambiguïtés du maître. Chaque pièce de Claudel relève “non de l’amour mystique mais plutôt d’une mystique de l’amour, qui vient là où Dieu s’est retiré. C’est la tentation d’un amour si total, si absolu qu’irrespirable, qui balaye non seulement les vivotements du compromis, mais qui vide de leur substance les objets les plus chers, qui met à mort toute différence et qui s’affirme sous la forme d’une néantisation” (Colette Soler).

Violaine la passion (inspirée par la soeur du poète, Camille Claudel) et sa soeur Mara la pragmatique s’anéantissent dans leur quête de l’amour pour le même homme. Les corps de Judith Chemla (passionnante comédienne de Versailles et Camille redouble), Marine Sylf (Mara), Fabienne Lucchetti (la Mère) et les autres sont sculptés par les lumières de Joël Hourbeigt. On pense au mot de Merleau-Ponty disant que peignant une montagne, Cézanne “dévoile les moyens, rien que visibles, par lesquels elle se fait montagne sous nos yeux. Lumière, éclairage, ombres, reflets, couleur”. Yves Beaunesne met en scène une bouche sortie de l’enfance qui appelle l’amour, une femme pleine de douleur qui étreint un enfant contre son sein, les bras d’un homme qui étreignent une femme aimée à l’issue d’un long voyage… “L’Eau, s’apprend par la soif. La Terre – par les Mers franchies. L’Extase – par les affres – La Paix, par le récit de ses combats – L’Amour, par l’effigie (by memorial mold) – L’Oiseau, par la neige” (Emily Dickinson).

L’Annonce faite à Marie mise en scène par Yves Beaunesne aux Bouffes du Nord, jusqu’au 19 juillet

Jimmy’s Hall de Ken Loach : Promesse de soleil levant

L’homme assis derrière moi il y a quelques jours dans une célèbre institution culturelle parisienne expliquait à ses amis qu’il était en train d’acheter un appartement pour 1,4 million d’euros lorsqu’une délégation représentant les intermittents du spectacle est intervenue sur scène. Il a alors interrompu la présentation des aménagements prévus de son futur appartement pour pester contre l’intervention de la direction du spectacle et du danseur Dominique Mercy qui dérangeaient manifestement son confort bourgeois.

Cette abjection qui fera honte à l’avenir est au coeur du dernier film de Ken Loach. Jimmy Gralton, immigré irlandais de retour forcé au pays par la crise de 1929, est accusé de débaucher la jeunesse par l’ouverture d’un salon de danse et d’éducation qui gêne l’Eglise et les notables des environs de Cork. Il est par ailleurs remarquable que l’une des premières mesures du maire d’un arrondissement FN de Marseille consiste à supprimer les subventions aux centres sociaux, conformément à la longue tradition de l’extrême droite d’enfoncer les plus pauvres.

Face à cela, à tout cela, un colt, promesse de soleil levant” promettait René Char à l’occupant. Ken Loach choisit la métaphore pour exprimer sa colère face à l’accroissement des inégalités. Le trublion Gralton aime les jolies filles, le jazz et les enfants qui sourient. Le trait est un peu forcé comme les derniers films de Ken Loach où l’activisme a pris le pas sur la narration et la mise en scène. Les scènes de danse irlandaise sont émouvantes, mais elles peinent à atteindre la puissance des cornemuses écossaises de Je sais où je vais de Michael Powell et Emeric Pressburger ou même la joie de la scène de danse dans les coursives de Titanic.

On peut préférer d’autres voies pour exprimer la douleur du monde, comme le cri du curé homme d’honneur et de colère de Raining Stones, chef d’oeuvre de Ken Loach. Et comme mon frère qui filmait les concerts du Hellfest de Clisson me transmet une carte postale vidéo avec Slayer déchaîné sur le sens de la barbarie dans Angel of death, je transmets.


Under the skin de Jonathan Glazer : la vulve enchantée

Under the skin est un film important sur le moment où la femme se rend compte qu’elle ne jouit pas seulement de l’organe masculin, ou autrement dit que “le besoin de pénis existe bel et bien, mais qu’il n’est pas pastout” (Colette Soler), et bien entendu l’amertume masculine qui découle de la même découverte.

Le cinéma anglo-saxon utilise fréquemment la science-fiction pour traiter les sujets adultes dans les salles obscures. Il est ici question d’une extra-terrestre à forme humaine, interprétée par Scarlett Johansson, vampirisant des hommes seuls pour transformer ce qui se trouve sous leur peau (boyaux, sang, os…) en pure énergie a priori pour perpétuer leur espèce. Ce bijou esthétique navigue dans les sphères du cinéma expérimental traumatisé par l’inquiétante étrangeté du cinéma de David Lynch, les déformations de Francis Bacon (l’une des plus belles scènes du film, la tendresse entre l’extra-humaine et un homme atteint de la maladie d’Elephant Man) et la musique de Steve Reich pour l’excellente bande son de Mica Levi (dite Micachu sur scène).

Nous sommes en Ecosse, terre de brumes et de pluie, où notre héroïne accomplit sa mission froidement en assommant un surfeur désireux de sauver un couple emporté par les vagues, quitte à laisser un bébé hurlant sur une plage, scène traumatisante pour le spectateur. Elle découvre la tendresse puis part à la recherche de son humanité : manger, regarder un divertissement, faire l’amour… L’espèce extraterrestre est humanoïde par sa manière de penser la féminité du côté de la jouissance phallique, sans penser que la femme en question voudra un moment autre chose que faire bander les hommes, puisque c’est de cela dont il s’agit dans les premières scènes de vampirisation. Jonathan Glazer a le génie de filmer le ravissement d’une femme devant l’assurance de sa beauté renvoyée par le miroir dans quelques plans qui tutoient la peinture du Titien, puis l’étonnement et la déception de la créature devant son impossibilité d’accueillir en elle le sexe de l’homme qu’elle aime, et bien entendu que celui-ci ne suffit pas à son plaisir.

Under the skin est le film de l’éclipse du phallus dans la cité des femmes qui émerge depuis le triomphe de la paix américaine en occident, dans un monde où la vulve est le seul mystère insoluble qui appelle l’avenir.

Résistance naturelle de Jonathan Nossiter : l’odeur de la terre

Les vaches de Jean-Yves Penn ayant gardé un souvenir ému de mon stage à la ferme durant ma haute adolescence chevelue, vous comprendrez pourquoi je me suis rué sur le film de Jonathan Nossiter bien que la caméra semble tenue par les pieds d’une personne ivre, ce qui est sans doute raccord avec le thème (le vin biologique), mais finit par donner la nausée.

Il est y question de résistance comme dans le titre, à l’agriculture productiviste, à la police, à l’uniformisation du cinéma et du monde, à l’industrie chimique, à la politique agricole commune, aux stars du cinéma et de la chanson (Zemeckis et Sting) qui privent les vignerons des vieilles fermes toscanes… La plus belle séquence filme un agriculteur biologique comparer la terre de sa vigne à celle du voisin qui ressemble à du plastique. Ceux qui n’ont pas compris mourront jeunes dans d’atroces souffrances.

Ces braves italiens de Toscane, des Marches et du Piémont se transmettent leur patrimoine de père en fils et d’oncle en neveu en rêvant du côté de la France qui a fait du sujet une exception, et en regrettant l’époque où la culture italienne illuminait le monde (moi aussi en se plaçant sur le seul champ artistique, face au Couronnement de la vierge de Fra Angelico et à La mort de la vierge du Caravage au Louvre). La prouesse du cinéaste est moins de réussir à faire vivre leur utopie qu’à nous mettre le nez dans la terre pendant quelques minutes, dans les quarante centimètres de terre cultivables qui nourrissent l’humanité. Une odeur, qui n’ayant plus sa place dans le quotidien de l’homme pour faire cycle, amène ce dernier à sautiller de petits désirs en frustrations, comme dans le film post-apocalyptique The rover de David Michôd, où l’humanité s’accroche à sa petite épicerie quitte à menacer un homme de mort s’il n’achète pas une conserve, à sa voiture rouillée ou au cadavre de son chien. “Si un jour tu vois/Une pierre te sourire/Iras-tu le dire ?” (Eugène Guillevic).


 

Black Coal de Yi’nan Dao : Tirez sur l’artifice

Quel plaisir de voir l’âme damnée de ce bijou noir rejouer l’hésitation d’Aznavour dans Tirez sur le pianiste de la Truffe, prendre ou non la main aimée et détestée de la femme d’un couple uni jusqu’à l’abjection par un terrible secret.

Ca commence avec un ex-policier en bout de course héritier de Humphrey Bogart et Jean Gabin. Il reprend dix ans plus tard l’enquête liée à la dispersion de morceaux de cadavres dans sa région minière de Chine qui converge autour d’une employée de pressing, victime d’un pervers, à moins qu’elle ne soit consentante, veuve noire ou victime de la violence des puissants.

Brillamment cadré, violent et noir, Black coal a la couleur sale du charbon mêlé de neige et éclairé par les néons. Le coup de génie du cinéaste se trouve dans la scène finale où l’ancien policier venge la victime de cette effrayante histoire. On pense à Piccoli tuant son collègue policier dans Max et les ferrailleurs pour se faire pardonner de Romy Schneider manipulée pour sauver son orgueil de mâle blessé, mais Yi’nan Dao utilise ici toute la démesure de son art et de son histoire pour déposer un baiser sur les lèvres de la femme aimée.

Salma Cheddadi au Festival Côté Court : la femme, appelante de l’amour

Dans Der See (le lac) auquel on ajoute le pronom personnel anglais féminin pour composer der Seher, le visionnaire ou le prophète, Salma Cheddadi donne à son film la forme des trois bons délires (divination, rite expiatoire, poésie) causés par l’amour que Socrate apposait à Phèdre qui préférait tenir à l’écart les amoureux sous prétexte de leur délire, dans le dialogue qui porte son nom. Le film met l’un des plus grands livres de langue allemande du XXe siècle, L’interprétation des rêves de Freud, dans le sens de l’ab-sens pour composer le collage du cauchemar de Jana Jacob, muse de la cinéaste, qui raconte le rêve qu’elle fit de la mort de son amie au bord d’un lac avant de la retrouver vivante, avec la célébration de l’éveil du printemps par l’appel de la nature, des corps et de la poésie de Rainer Maria Rilke.

Le Festival Côté Court offrant une rétrospective de l’œuvre de la cinéaste, qui a fait de l’axe Casablanca-Paris-Berlin l’un des plus féconds du cinéma contemporain, nous pourrons y voir des jeunes femmes mangeant des bouches pour célébrer les lèvres à l’origine du monde (Moods), la même Jana Jacob célébrant le phallus du père absent qui touche à condition de s’en servir (Hallo Papi) ou une jeune islandaise faisant l’amour aux esprits dans un monde où les femmes peuvent se passer des hommes pour leurs enfants et leur bon plaisir (Sweet viking).

D’une civilisation qui est le moins mortelle que nature le permet à condition de la rabattre aux Messieurs (« elle est à moy, je la couperay » chantent les nounous du viril Gargantua de Rabelais), Salma Cheddadi filme la femme « appelante de l’amour », pour « donner un partenaire, humain ou divin, au réel » (Colette Soler), amour qui de ne cesser de transformer du réel (cauchemar, désir, pulsion…) en symbolique (œuvre d’art, déclaration, message crypté des amants…) n’est pas plus impossible que la présence de l’homme sur terre.

Salma Cheddadi au Festival Côté Court

Festival Côté court de Pantin, du 11 au 21 juin 2014

10 ans du Jeu de Paume : Oscar Munoz ou l’image entre deux morts

L’importance du photographe colombien Oscar Munoz, né en 1951, se mesure à la diversité des supports utilisés (rideaux de douche, sucres imbibés de café, plexiglas, charbon, miroirs et graisse…) pour traiter du même sujet : capturer le moment où l’image se situe entre deux morts, la mort naturelle et la mort assumée ou “être pour la mort” pour reprendre le concept du philosophe Martin Heidegger.

Il faut le souffle du spectateur pour faire apparaître le visage de visages photographiés reproduits à la graisse sur des miroirs (Aliento, Souffle, 1995). Cette oeuvre la plus radicale et émouvante est l’une des dernières du parcours d’une oeuvre totalement dédiée à la mise en valeur des images oubliées avant leur disparition avec ses clichés de photographes des rues de Cali en Colombie réunis pour dresser un portrait de la ville ou l’impression du visage de l’artiste sur l’eau dans Narcisos qui capture selon les commissaires de l’exposition, les “allégories du passage de l’individu dans la vie : “la création lorsque la poussière de charbon touche la surface de l’eau, les changements qui se produisent durant l’évaporation, et la mort au moment où la poudre se dépose enfin sèche au fond du bac de plexiglas“.

En 2004, les clichés des passants anonymes de Cali sont projetés sur les flots du Pont (El Puente) de la ville où ils ont été pris plusieurs décennies plus tôt. L’oeuvre d’Oscar Munoz est une réflexion sur la sédimentation ou le dépôt de la vie de tout individu dans le flux du temps. Il capture le moment où, pour reprendre le propos de Lacan à propos de l’Antigone de Sophocle, “la vie n’est abordable que de cette limite où nous avons déjà perdu la vie”. C’est une éthique du temps qui résonne en chaque individu : quelle histoire composer au-delà de la mort naturelle ?

Oscar Munoz au Jeu de Paume, jusqu’au 21 septembre 2014