Trop noire pour être Française ? d’Isabelle Boni-Claverie : le désir de mouvoir

La réalisatrice part de sa colère éprouvée lors des propos racistes de Jean-Paul Guerlain envers les noirs, provoquant un rire idiot de la journaliste qui l’interviewe, pour tisser le fil des résidus de la pensée coloniale et raciale française avec des spécialistes du sujet (l’historien Pap Ndiaye, l’écrivain Achille Mbembe, le socio-démographe Patrick Simon…) et des citoyens ordinaires. Ce film important retrace aussi le fil de la honte de la libération de la parole raciste au nom de la liberté de parole depuis quelques années, des commentaires de l’Académicienne Hélène Carrère d’Encausse sur le lien entre les émeutes et la polygamie au catastrophique discours de Nicolas Sarkozy à Dakar. Le témoignage le plus effrayant sur le racisme ordinaire vient d’une prestataire d’une société de restauration témoignant du comportement des membres du Front National en congrès : “tu sais que tu es noire quand tu travailles dans le milieu de la restauration et de l’hôtellerie et que ce jour-là, tu dois servir le meeting de Le Pen, et que tu te vois infligée d’insultes, qu’on te traite de Cheetah, de négresse, qu’on te lance des sucres, qu’on te lance des biscuits et qu’on te demande de les ramasser”.

Le décalage qui rend un film singulier est assuré par le parcours hors norme de cette jeune femme issue d’un milieu privilégiée alors que son grand-père ivoirien issu de l’élite déclassée par la colonisation est venu faire ses études à 15 ans en France où il fut élève dans le même collège d’Angoulême que François Mitterrand jusqu’à devenir magistrat en France puis Ministre de la justice du premier gouvernement de la Côte d’Ivoire indépendante. Le constat amer de la cinéaste est lié au fait que l’ascension sociale la plus exemplaire ne protège pas du racisme qui continue d’associer les Africains à la performance physique, la rigolade ou la fainéantise. Les pistes évoquées dans le film (la mise en avant d’une politique d’action affirmative en faveur des minorités dans les grandes écoles comme la Femis ou les entreprises, l’invitation aux blancs à s’identifier comme singuliers plutôt que comme normaux…) agissent comme des invitations lancées par la cinéaste à s’émouvoir de la dignité des noirs comme de tout homme. Le fait d’appeler au XXIe siècle à la première manifestation d’empathie humaine n’est pas l’aspect le plus rassurant du film.

Voir Vice-Versa de Pete Docter entre hommes : du bon usage de la mélancolie

Filmer le travail cérébral (construction et classement des souvenirs, déclenchement et contrôle des émotions, désir de reconnaissance) de l’être parlant dans un film pour enfant, telle est la gageure des équipes de Peter Docter avec Vice-versa, qui raconte l’aventure des émotions (joie, tristesse, colère…) d’une pré-ado égarée par le déménagement de ses parents du Minnesota à San Francisco.

Peu importe ce que l’enfant spectateur capte réellement dans cette mise en abîme de l’angoisse de grandir, le grand thème du studio Pixar où il s’agit toujours de grandir en transformant une mélancolie (une solitude liée au fait d’être un enfant doué de pouvoir, un rat, un veuf… ici une ado submergée par ses émotions) en atout pour trouver une place solaire dans le monde. Le mien de fils a surtout retenu le court-métrage préliminaire qui raconte une sage histoire d’amour entre deux volcans, mais il aura voyagé dans une histoire qui traverse le subconscient, la mémoire, le refoulement et la construction des pensées abstraites.

Dans Vice-versa, Joie et tristesse sont dans le même bateau de l’angoisse de la petite Riley face à l’impératif de grandir. Le scénario combine habilement les deux émotions pour permettre à la jeune fille d’accepter de transformer le passé en souvenir susceptible d’être convoqué pour nourrir et accompagner le présent.

Pete Docter réussit le tour de force de dresser le portrait d’une mélancolique contemporaine qui selon Giorgio Agamben, comme l’ange méditatif d’Albrecht Dürer, “est l’emblème de l’homme tentant, à l’extrême du risque psychique, de donner corps à ses fantasmes et de maîtriser par une pratique artistique ce qui autrement ne pourrait être ni saisi ni connu.”

Les mille et une nuits de Miguel Gomes L’inquiet : le conte des chus de l’Europe

Les mille et une nuits nous ont appris qu’un roi restait à la maison pour une bonne histoire encore plus que pour bander, alors Miguel Gomes a filmé pour plus de six heures de mythologie portugaise contemporaine de personnes en situation de chômage racontant les 1 500 CV envoyés sans succès pendant 300 jours ou de membres de la Troïka, dans un paragraphe justement nommé Les hommes qui bandent, avec ses représentants européens priapiques condamnés à diminuer les mesures d’austérité pour vider la bête de son sang.

Le premier morceau d’une trilogie, L’inquiet, part de la dépression de l’artiste, un peu trop classique dans le théâtre et le cinéma contemporain. Un cinéaste portugais angoissé par l’impossibilité de réaliser un film à la fois militant et mythologique s’enfuit de son tournage et promet de raconter des histoires pour ne pas être exécuté comme traître au cinéma portugais : “Ecoute O Roi Bienheureux” lance la belle Shéhérazade… L’amour de Miguel Gomes pour les paumés magnifiques fait merveille avec ses personnages dignes malgré leurs conditions de vie humiliantes dans un contexte de crise, de fermeture d’usines et de chômage de masse.

Cette inscription de l’histoire portugaise dans le plus célèbre recueil de conte oriental sensualise le récit avec son actrice principale qui passe du rôle de Shéhérazade qui puise ses histoires au milieu de jeunes femmes vierges à punk qui retient son ami syndicaliste de s’effondrer. Les mille et une nuits compose le chant prolétaire des chus (du verbe choir) de l’Europe, ce grand rêve de l’après-guerre transformé en gigantesque noeud de spéculation comme le redoutait Emmanuel Kant. Miguel Gomes tente de donner tort au philosophe allemand qui pensait que le public préférerait les histoires de héros de guerre à la grisaille de la spéculation. Son travelling avant sur un homme au chômage condamné à vivre chez ses parents à 50 ans, élevé au rang d’un demi-dieu méditerranéen, est à la recherche du conte absolu qui découragera toutes les éjaculations précoces.

Festival Côté court de Pantin : Le printemps sauvage Live de Salma Cheddadi, l’enfant par corps

“L’ombre d’un couple” qui inspira Mallarmé pour son Après-midi d’un faune dont Debussy tira le manifeste d’une nouvelle musique est l’objet du film en chantier de Salma Cheddadi, Le printemps sauvage, au sujet d’une certaine Georges qui se rêve mère de l’enfant de son couple d’amis bobos.

Le live réunit la chorégraphe des danses du film, Marcela Giesche, directrice artistique des Lake Studios de Berlin, notamment interprète pour Thomas Ostermeier, le danseur Olivier Normand, le batteur Ben McConnell, la scénariste Virginie Lauret et l’infatigable Salma Cheddadi en chef d’orchestre/chorégraphe/metteur en scène de la soirée du faune Georges. La femme s’acoquine avec le couple d’amis avant de s’enfuir avec l’enfant dans une ambiance qui flirte avec le fantastique des films de Jacques Tourneur et Roman Polanski.

Sans dévoiler l’issue du film en chantier, la performance des danseurs Marcela Giesche et Olivier Normand encadrés par Salma Cheddadi est surtout l’occasion de livrer le corps de deux femmes et un homme qui composent l’enfant rêvé de Georges, mélange de masculin et de féminin, de bête et de grâce, de tripes et de caresses. L’aspect le plus délicat du film, faire vivre la certitude d’une femme d’être la mère de l’enfant d’un autre, prend corps par le spectacle des hanches de Marcela Giesche qui s’avance féline à la recherche d’une proie suivie par la caméra de Salma Cheddadi qui épouse ses mouvements. Où le bassin devient le premier cri de l’enfant.

Extrait du Printemps Sauvage de Salma Cheddadi
Festival Côté Court, jusqu’au 20 juin 2015
www.lakestudiosberlin.com

Germaine Krull au Jeu de Paume : la photographie chorégraphiée

Il faudra donc me mettre à l’école de Germaine Krull (1897-1985) puisque je tourne demain matin pour la première fois depuis de trop longs mois et qu’il faut aller chercher le sens de la photographie en mouvement de l’artiste allemande exilée par le nazisme, fondatrice d’un service de propagande photographique à Brazzaville pour les Alliés, photographe de la bataille d’Alsace, puis lointaine expatriée amoureuse des plaisirs thaïs et indiens avant de passer ses dernières années en Allemagne.

“Que nul n’entre ici s’il n’est chorégraphe” aurait pu dire Germaine Krull pour paraphraser Cartier-Bresson, elle dont l’autobiographie s’intitule La vie mène la danse. La rétrospective organisée par le Jeu de Paume met l’accent sur ses premiers nus audacieux, ses séries sur la métallisation de la ville au XXe siècle, ses publicités, son goût pour Paris, les bagnoles, les femmes (notamment pour le premier roman photographique, La Folle d’Itteville de Simenon), les mains à pleine bouche des portraits de Jean Cocteau et André Malraux et ses paradis extrême-orientaux.

Germaine Krull utilisait les flous et les surimpressions pour imprimer la vie plutôt que la beauté sur la pellicule à ses modèles et les faire sortir du cadre. Le Jeu de Paume poursuit son travail de mise en valeur des grandes photographes du XXe siècle et encourager une histoire de la photographie féminine soucieuse au XXe siècle de représenter la condition des femmes et des rapports sociaux de leur époque. Puisqu’il n’existe pas de plus belle invite philosophique que l’étonnement de Spinoza devant le fait que “nul ne sait ce que peut le corps”, Germaine Krull invite l’artiste à chorégraphier chaque corps cadré.

Germaine Krull au Jeu de Paume, jusqu’au 27 septembre 2015. Exposition simultanée de l’oeuvre de Valérie Jouve Corps en résistance, qui capte les les corps contemporains qui vivent dans des zones qui les privent de paysage.

L’ombre des femmes de Philippe Garrel : la dénégation du désir féminin pour mieux étreindre

La bêtise masculine d’imaginer la femme enivrée de son aura au point de ne pas désirer en dehors du foyer quand le porteur du phallus juge naturel d’aller voir ailleurs se heurte à l’affirmation du désir féminin dans la sphère publique et privée. Le héros du dernier film de Philippe Garrel interprété par Stanislas Mehrar, meilleur interprète de la mélancolie garrelienne, est de ceux-là, nécessiteux de se transformer en mari-enfant au contact de sa compagne Manon (Clotilde Courau), mais incapable de résister au besoin de la tromper avec une belle étudiante en doctorat (Lena Paugam).

Afin de s’accorder les pleins pouvoirs sur son amant, la maîtresse utilise sa vision de l’adultère de la compagne dévouée prise en flagrant délit de caresser un homme de passage (Mounir Margoum) alors qu’elle semblait vivre dans l’ombre de Pierre. La nouvelle ravage le jeune artiste fauché qui sombre dans le machisme minable et la jalousie.

Philippe Garrel capte parfaitement les demandes d’amour féminine (regard, main à la recherche de l’étreinte) et la fuite masculine magnifiées par le chef-opérateur Renato Berta qui parsème l’image en Cinémascope de petites touches de lumière qui illuminent une main ouverte et un visage fermé, avec les yeux hagards de Stanislas Mehrar. Les scénarios les plus ciselés de Garrel (ici associé à Caroline Deruas, Arlette Langmann et Jean-Claude Carrière) éloignent son univers du romantisme wertherien pour livrer des histoires plus denses et généreuses.

Amateur de psychanalyse, le cinéaste laisse s’exprimer l’inconscient de ses personnages avec un accent mis dans cet opus sur la dénégation, dont Freud affirmait “que la reconnaissance de l’inconscient du côté du moi s’exprime dans une formule négative (…) le symbole de la négation permet un premier degré d’indépendance à l’endroit du refoulement et de ses suites et par là aussi de la contrainte du principe du plaisir”. Pierre, cinéaste idéaliste, est incapable d’admettre qu’il n’est pas indispensable et que sa compagne peut désirer un autre homme, et tout aussi incapable d’accepter que le vieux pseudo-résistant si attachant et convaincant qu’il filme est un salaud qui a fait fusiller ses camarades durant l’occupation. Dans L’ombre des femmes, c’est la dénégation du désir qui permet aux personnages d’avancer dans leur désir de couple et de film, où l’inconscient trahit les personnages pour leur permettre de se réaliser.

 

Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin : les premières jaculations

Du temps où les jaculations verbales croisent le chatouillement du bassin, Arnaud Desplechin a tiré ce très beau film semi-autobiographique, où son personnage récurrent Paul Dedalus de nouveau porté par Mathieu Amalric se découvre un double juif en Australie et par une suite de “Je me souviens” à la manière de Georges Perec parcourt les flux de la mémoire et des vies fantasmées entre film d’espionnage en Biélorussie et romance sentimentale entre Roubaix et Paris.

Les nouvelles recrues du territoire Desplechin s’appellent Quentin Dolmaire et Lou Roy-Collinet à la si jolie bouche qui appelle les baisers et les déclarations d’amour. Paul Dedalus s’en mêle à la sortie du lycée de sa soeur alors qu’il est étudiant en anthropologie à Paris. Ce premier amour comporte tous les délices et les orages des premières fois et de toutes les histoires d’amour qui se coltinent dans le temps avec la délicate question d’être deux.

Le jeune homme est héroïque à seize ans en donnant son passeport à un jeune Biélorusse juif refuznik désireux de quitter son pays, puis un étudiant amoureux de livres (Le rouge et le noir, Levi-Strauss, Freud…) et de jolies femmes entre Roubaix et Paris. Le parcours reprend des acteurs familiers du cinéma de Desplechin, d’Olivier Rabourdin à Françoise Lebrun, et accueille de formidables nouvelles recrues comme la comédienne russe Dinara Droukarova (Depuis qu’Otar est parti), Pierre Andrau admiré dans Mon amie Victoria ou Mélodie Richard qui compose sur le plaisir féminin depuis Métamorphoses.

Les deux héros s’enlacent et s’embouchent dans un environnement plus érotique que dans les derniers films de Desplechin peut-être mis au défi par les audaces de Kechiche. Les deux jeunes gens se livrent avec l’impudeur et la maladresse des amoureux. Dans Trois souvenirs de ma jeunesse, on parle mieux à mesure qu’on a aimé avec plus de ferveur que les autres. L’identité n’est assurée que par le fait d’avoir été aimé “plus que la vie” comme le promet le jeune homme à la belle, rappelant la promesse d’Alain Badiou : “Ce monde, j’y vois directement la source du bonheur qu’être avec l’autre me dispense. “Je t’aime” devient : il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l’eau de cette source je vois notre joie, la tienne d’abord. Je vois, comme dans le poème de Mallarmé : Dans l’onde toi devenue/Ta jubilation nue”.

 

La loi du marché de Stéphane Brizé et le problème du film plus intelligent que ses personnages

La loi du marché est un film intéressant pour ce qu’il raconte de la manière dont certains perçoivent les pauvres gens, broyés par le marché, sans ressort pour se défendre et sans aucune passion. La plupart des individus ont des passions, de ma grand-mère qui se délecte de romans noirs violents à telle cousine qui adore danser tard dans la nuit avec son compagnon à tel cousin qui rêve de maisons en bois ou tel autre qui rêve ses vignes et son Muscadet. Ici tout est laborieux, ce couple qui peine à bouger son corps alors que Vincent Lindon et Karine de Mirbeck ont belle et fière allure, cet homme brisé par un conseiller Pôle Emploi ou une séance d’humiliation collective et laquais de son employeur qui cherche les plus petites fautes pour réduire ses effectifs.

Bien sûr, on peut imaginer les scénaristes au travail pour réunir des anecdotes véridiques sur les séances d’humiliation dans les ateliers de chercheurs d’emploi ou la férocité du monde de la grande distribution… Le cinéma, c’est filmer un visage qui entre en résistance, comme celui de Vincent Lindon lorsqu’il met un terme à la parade de l’acheteur qui fait sa mijaurée pour obtenir un vil prix du mobil-home de son interlocuteur. C’est le seul moment cinématographique du film. Le reste relève de la sociologie, intéressante parfois, mais on rêve d’histoires de solidarité entre salariés (Deux jours une nuit des Dardenne ouvrait une voie), de soutien des représentants du personnel à leurs collègues au-delà de la seule promesse de procès ou d’intervention des responsables de ressources humaines ou sociales au-delà du portrait un peu facile du laquais du directeur assassin dans La loi du marché.

Le problème réside moins dans le propos que dans l’acharnement du cinéaste à vouloir passer son message sur la loi du marché, plutôt que de laisser vivre ses personnages dans le cadre passionnant des vigiles d’un supermarché. Ca riait fort dans la salle face au mot du Directeur félicitant une salariée pour la qualité de son travail au rayon charcuterie. Il faut dire que le méchant était désigné avec à peine plus d’habilité que dans Mad Max, mais ce dernier est un cartoon, pas La loi du marché. Idiot le spectateur qui se croit plus intelligent que celui du film d’action d’en face parce qu’il a vu une série d’anecdotes inacceptables qui donnent envie de quitter le supermarché mais ne donne aucune piste sur la vie hors du supermarché.

 

Mad Max Fury Road de George Miller : la barbarie durera toujours

La série Mad Max n’a inventé ni le genre post-apocalyptique, ni le film de poursuite de voiture, mais l’idée selon laquelle la barbarie avait hélas de vilains jours devant elle dans un monde trop imparfait pour contenir toutes les pulsions de l’homme, désir de violence (Mad Max), de pétrole (Mad Max 2) ou simplement d’eau et de lait dans le dernier opus consacré au retour de la soif dans le monde d’après la grande catastrophe (nucléaire, pollution des sols, guerre apocalyptique…).

George Miller a story-boardé les 3 500 plans du film avant de lâcher les chevaux des bolides dans le désert de Namibie, dans lequel la Furiosa du titre, Charlize Theron en coupe garçonne, tente de sauver les amazones pondeuses de la barbarie du chef de tribu Immortan Joe. Le célèbre Max, ici Tom Hardy en taiseux prisonnier des demi-vivants, croise la route de la belle qui lui administre une bonne raclée afin de placer la lutte à hauteur de la délicatesse des relations entre hommes et femmes à présent que les Dames rendent tous les coups.

Le génial cinéaste australien s’amuse comme un fou avec sa bande de demi-vivants imbéciles qui suivent leur chef comme des moutons en rêvant d’atteindre le Valhalla où les attend un “McFestin” ! En admirateur de Buster Keaton, il s’amuse à filmer Tom Hardy tentant maladroitement de limer la serrure de son casque de fer durant de nombreuses minutes alors que le monde s’embrase autour de lui. Il excelle dans la représentation du fracas des armes et des bolides avec d’extraordinaires perchistes qui volent entre les véhicules.

L’issue du film (trouver une improbable rédemption et une terre arable) compte moins ici que le festival pyrotechnique couleur sang et la lutte entre Max et Furiosa pour s’apprivoiser en se mordant à pleines dents avant de s’allier contre le mal. “Malheur aux peuples qui ont besoin de héros” écrivait Bertolt Brecht qui aurait mieux fait de balayer devant sa porte et de festoyer un peu moins dans le Berlin de la fin des années 20 pour se soulever contre les barbaries à venir. Aucune fiction ne contient la barbarie, mais elle peut lui survivre, tel Achille qui a fait le choix de quitter son village pour inscrire son nom dans la mythologie d’Homère (“Deux sorts peuvent me conduire au terme de mes jours. Si je reste à me battre ici devant les murs de Troie, c’en est fait du retour, mais j’y gagne un renom sans borne.”,Witness me”, “retiens mon nom” murmure le demi-vivant racheté avant de se sacrifier pour la troupe de Furiosa) qui parle d’une guerre dont la réalité est sujette à controverse.

Zaneta de Petr Vaclav : le regard de la Rom

Le cinéma est histoire d’affamés et il y aura toujours plus d’émotion, de rage et de mélancolie dans le visage d’Isabelle Adjani ou d’Olga Kurylenko qui ont gardé le souvenir de la faim que dans certaines de leurs collègues trop bien nourries, et la grande erreur de Xavier Beauvois lorsqu’il filme l’histoire de deux charlots modernes qui ont dérobé le cercueil de Chaplin est de raconter le contraire de ce qu’il prétend en humiliant ses personnages face à des héritiers qui n’en demandaient manifestement pas tant.

Alors le cinéaste tchèque filme une Mère Courage rom tendue comme un arc pour donner des conditions de vie décentes à sa fille alors que son compagnon s’enfonce dans les dettes et la petite criminalité sur fond de mouvements anti-roms dans un vaste territoire européen, le plus riche du monde, où le goût du patrimoine et la peur de la chute sociale ont fait reculer le goût de l’autre.

Le Rom est la frontière langagière entre le rêve d’une humanité post-raciale et le désir de sélection, de séparation entre les légitimes et les autres. Le cinéma sur les Roms est devenu indispensable en tant qu’il met au défi l’expérience du regard de chaque spectateur sur les Roms qu’il croise dans le métro, la rue… Vaclav filme tambours battants ceux qui ne “thésaurisent ni sur l’argent ni sur le temps” (Didi-Huberman), pères humiliés d’être rejetés dans une sous-humanité, Mère Courage continuant de danser après s’être fait voler son portefeuille et secouant les hommes au petit matin pour qu’ils aillent travailler et grapiller quelques euros pour donner une éducation décente aux enfants. Rêve d’une société matriarcale concluait Bernard Maris dans son ultime essai un peu fourre-tout, règne du “pas-toute généralisé” (Colette Soler) sans doute pas plus propice au bonheur de tous de l’ancien ordre social, mais beaucoup moins meurtrier.