Folle Journée 2016 (7) : Elisabeth Jacquet de la Guerre par La Rêveuse, herboriser la vie

Fraîchement cueilli du lit par les cauchemars de mon fils, je me suis hâté pour découvrir la partition d’une compositrice, Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) qui célébra avec sa cantate Le sommeil d’Ulysse le moment où les hommes, fatigués des tempêtes bien vibrantes qui intéressent davantage la compositrice que les combats du célèbre Grec, lâchent prise et appartiennent totalement à leur dame :”Dormez, dormez, ne vous défendez pas d’un sommeil si rapide, si charmant”.

La tendresse et la générosité des membres de l’ensemble La Rêveuse mené par Florence Bolton à la viole de gambe et Benjamin Perrot au luth offrent une musique de chambre intime et féminine qui semblerait mettre en musique Le nouveau né de Georges de la Tour. Les musiciens entament par une sonate d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, poursuivent par La Rêveuse de Marin Marais, contemporain de la compositrice, qui offre son nom à l’ensemble, et emportent l’auditoire de tempête en songes.”Telle la race des feuilles, telle la race des hommes” écrit dans l’Iliade Homère dont l’oeuvre sert ici de cadre à l’inquiétude féminine d’obtenir le repos de ces hommes qui semblent malgré tous les témoins avoir encore besoin de se confronter à Charybde et Scylla.

Les couleurs de la voix de la soprano bercent l’auditoire cueilli par ses bras menus dans lesquels chaque homme rêve de se lover. “Je ne reverrai plus ces beaux paysages, ces forêts, ces lacs, ces bosquets, ces rochers, ces montages, dont l’aspect a toujours touché mon coeur : mais maintenant que je ne peux plus courir ces heureuses contrées je n’ai qu’à ouvrir mon herbier et bientôt il m’y transporte. Les fragments des plantes que j’y ai cueillies suffisent pour me rappeler tout ce magnifique spectacle. Cet herbier est pour moi un journal d’herborisations qui me les fait recommencer avec un nouveau charme et produit l’effet d’une optique qui les peindrait derechef à mes yeux”. C’est sur ces lignes du Rousseau de la Septième promenade, fidèle compagnon de nos vingt ans, que se clôturent logiquement ces journées où il s’agissait rien de moins qu’herboriser la vie.

Ensemble La rêveuse, Telemann, Trios et quatuors, 1 CD, une sensation de retour dans la chambre chaude de l’enfance et d’invitation fraternelle à songer la vie

Folle Journée de Nantes 2016 (6) : Johnny Rasse et Jean Boucault chanteurs d’oiseaux, Shani Diluka et Geneviève Laurenceau, des Mensch faits de tous les oiseaux

Le plus dur dans un tel concert est de se demander à quel moment les musiciennes vont éclater de rire devant la parade amoureuse de deux grands échalas mimant la grive musicienne ou le héron avec une rigueur olympique en chatouillant les dames de leurs plumes.

Shani Diluka au piano et Geneviève Laurenceau, violon supersoliste de l’Orchestre National de Toulouse, ont résisté à la crise en tenant fièrement leur partition de la sonate de Mozart ouvrant le bal de manière guillerette avant de faire résonner Schumann et le rouge-gorge, Dvorak et les oiseaux des bois, Granados et le rossignol, ou de faire voler avec lyrisme et virtuosité le bourdon du vol de Rimski-Korsakov que ces Messieurs tentèrent d’écraser. Le parcours officiel se clôt sur l’ouverture de La pie voleuse de Puccini, très utilisée au cinéma d’Orange mécanique à Il était une fois en Amérique. Le cygne de Saint-Saëns et ses imitateurs s’invitent en bis avant de finir en mouette qui nous ferait sentir les embruns par la grâce de ces deux amoureux de la Baie de Somme. Le portrait d’une bande de Mensch, fait de tous les oiseaux, qui les vaut tous et que vaut n’importe quel oiseau.

Folle Journée de Nantes 2016 (5) : Shani Diluka et Schubert, la beauté des phénomènes aux absents

Que nul n’entre ici s’il n’a le sens de l’amitié. Fini le Schubert pleurnichard. Son ami Joseph von Spaun dira de lui “A travers Schubert, nous devenions tous frères et amis“, alors il faut la générosité de Shani Diluka pour inviter en schubertiade et explorer ce que l’on pourra bien y trouver.

La pianiste propose un programme proche de son dernier disque où la musique du compositeur viennois résonnait avec le rythme de la nature. Shani Diluka effleure les touches pour les premières notes des danses allemandes, accélère dans les trilles et emplit de passion les Allegro. Elle dédie la Sonate D. 960, ultime oeuvre du compositeur, aux danses naïves et enchantées de l’enfance jusqu’à l’ultime trille dont Philippe Cassard disait qu’il “marque à jamais celui qui le traverse, auditeur ou exécutant, parce qu’il comprend, à cet instant précis, que le long voyage est accompli, avant son éternel recommencement.”

Le soleil d’hiver éclairait les visages des visiteurs fatigués du rythme trépidant imposé par cette Folle Journée, sous le regard bienveillant des arbres dont les branches semblaient tendre l’oreille. Shani Diluka clôt le voyage du Clair de lune de Debussy pour offrir un tendre écho de Schubert jusqu’à nous. “Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l’homme par l’attrait du plaisir et de la curiosité à l’étude de la nature” écrit Rousseau dans ses Rêveries du promeneur solitaire où il offre une voie pour réconcilier tout promeneur attentif avec soi-même et le monde. Shani Diluka fait résonner son programme de danses allemandes et de la sonate avec des extraits du lied La belle meunière dans lequel Thomas Müller célèbre la capacité de la nature à évoquer les absents et promettre l’éternité interdite aux présents.

Shani Diluka au piano, Schubert Des fragments aux étoiles, Mirare, 1 CD, un écrin merveilleux à explorer comme un voyage cosmique

Folle Journée 2016 (4) : le Quatuor Modigliani, il était une fois La nuit transfigurée

Il faudrait filmer les membres du Quatuor Modigliani comme les personnages d’un film de Sergio Leone pour avoir une chance de capter, dans tous les sens du terme, ce qui se passe sur scène : yeux, sourcils, respirations, regards entre musiciens, glissement du pied pour battre la mesure ou retrouver l’équilibre toujours précaire, main sur l’instrument ou l’archet, alliance au doigt…

Malheureusement la plupart des captations de concert de musique classique ressemblent à un bal de Vienne avec de tendres travellings, alors il faut trouver un angle tortueux pour assister aux métamorphoses du visage des membres du Quatuor accompagnés pour La nuit transfigurée de Schoenberg par Henri Demarquette et Gérard Caussé. L’oeuvre la plus romantique du compositeur viennois est inspirée d’un poème de Dehmel dans lequel une femme confie lors d’une promenade nocturne à son homme qu’elle attend un enfant d’un autre, recueillant son assentiment (Elle va transfigurer l’enfant étranger./Tu vas l’enfanter pour moi, de moi/Tu as apporté un éclat de lumière en moi/Tu m’as moi-même refait enfant). Cette composition d’une audace inouïe pour l’époque et toujours secouante plus d’un siècle plus tard est l’oeuvre parfaite pour ces quatre garçons classiques en fièvre et le sommet de ce que le XXIe siècle attend d’un homme : élever même les enfants des autres.

Folle Journée de Nantes 2016 (3) : Duo Jatékok au Carnaval des animaux, le jeu des sens

Le Jurassic Trip de Guillaume Connesson ou Messiaen chez les Dinosaures introduit avec beaucoup d’humour la musique contemporaine à quelques centaines de bambins dont votre serviteur et vogue de l’extraordinaire vol des ptérodactyles au puissant combat de tyrannosaure sans oublier le bien nommé Petit carnivore, “hommage” à Pierre Boulez.

Le texte délicieux de Francis Blanche ouvre Le carnaval des animaux invitant au jeu des sens du nom du duo Jatékok (“jeu” en hongrois, pour donner un nouveau son au mot affadi sous l’obligation du divertissement) pour la rencontre à l’Ensemble instrumental de l’Orchestre National des Pays de Loire. Naïri Badal et Adélaïde Panaget sautillent et bondissent avec le lion et l’éléphant, cristallisent l’atmosphère en glissant les doigts dans le microcosme de L’Aquarium. Très belle jeune génération de pianistes formée par Brigitte Engerer qui fait le choix du badinage et de la plaisanterie pour rappeler la musique à son devoir de joie avant toute considération cérébrale.

Francis Blanche nous invite en sortie à nous méfier d’un carnaval beaucoup plus dangereux que celui des animaux, à savoir celui des hommes, où l’humour et la musique sont le meilleur rempart au règne des prédateurs.

Concert du Duo Jatékok au Studio 106 de France Musique

Danses (Barber, Borodine, Grieg, Ravel) par le Duo Jatékok, Mirare, fantaisie dansante invitant au chant du corps, quatre mains et quatre jolies jambes enchâssées du plus beau pantalon de l’histoire de la musique classique et d’une robe brillante

Folle Journée de Nantes 216 (2) : Les tambours du Burundi, le temps de vivre

Nous mourrons bien assez tôt et ceux qui vouent un culte à l’issue fatale font bien assez de bruit, alors c’est un devoir de prendre plaisir au déluge de sons offerts par les Tambours du Burundi qui ouvrent notre Folle Journée par leurs acrobaties et leurs chants et leurs rythmes à la récolte, aux semailles, à la vache…

La joie des percussionnistes et des chanteurs danseurs se répand dans la foule du petit matin surtout composée d’enfants sages et de retraités à l’oeil vif. Le temps de vivre est célébré par la troupe qui arbore les couleurs du drapeau d’un pays où le gouvernement massacre actuellement ses opposants dans l’indifférence quasi-générale. Les tambours résonnent aussi à la fin des Sept samouraïs d’Akira Kurosawa lorsque les paysans peuvent enfin oublier leurs agresseurs et leurs défenseurs privés d’utilité en temps de paix. Où l’on se plaît à rêver du moment où le rythme des tambours aura remplacé la litanie des sirènes à Paris et ailleurs.

Folle Journée de Nantes 2016 la nature, jusqu’au 7 février

Chocolat de Roschdy Zem : des claques au déclic

Le plaisir de voir le beau visage d’Omar Sy en couverture des magazines à la place des vendeurs de haine de toutes les couleurs est la meilleure nouvelle cinématographique de ce début d’année, alors goûtons l’extension du plaisir en quelques bottées de cul jusqu’à ce que le clown noir qui les reçoive appelle à la tendresse.

Chocolat donc, clown né à Cuba, qui fit rire le tout Paris avant la Grande guerre avant de sombrer dans l’oubli, fait l’objet d’un scénario adapté d’une pièce écrite par le grand sociologue de l’immigration Gérard Noiriel. Le généreux Roschy Zem en cinéaste cette fois réunit avec talent des personnes issues d’univers très différents, du célèbre Omar Sy au comédien fétiche de Claire Denis, Alex Descas, compagnon de cellule appelant à la révolte des nègres, du comédien de spectacle vivant James Thierrée qui a retrouvé l’inspiration après l’un de ses derniers spectacles consacré à la misère de l’artiste sans sujet, à Alice de Lencquesaing sortie des sphères des poèmes nébuleux de Mia Hansen-Love.

Le scénario invente une porte de sortie au comédien qui rêve d’être reconnu comme un artiste, tel Omar Sy passé de l’humour post-colonial du SAV où il décline tous les clichés sur l’immigré africain à Paris, à de beaux rôles du cinéma contemporain et aux portes de Hollywood où il se réjouit d’être considéré avant tout “comme un Français”. Raphaël Padilla se voit confier le rôle-titre d’Othello au Théâtre Antoine où il fait un four, le bourgeois criant à l’imposture. Dur dans le pays des universaux (droits de l’homme, etc.) de représenter le particulier, en tout cas plus dur qu’en Angleterre où le rôle-titre de la pièce de Shakespeare est tenu par un noir depuis 1825.

Roschy Zem rappelle qu’il n’existe pas de cinéaste sérieux qui ne soulève la question du désir du visage de l’Autre. L’on peut se contenter de moindre ambition, mais il vaut mieux dans ce cas se passer de caméra.

Les délices de Tokyo de Naomi Kawase : la promesse de la lune

Le goût de la lune chez la cinéaste japonaise Naomi Kawase est une main tendue que nous baisons chaleureusement par admiration pour la cinéaste comme pour cet astre qui comme le dit la vieille dame du film “brille pour qu’on le regarde” sans la violence du soleil.

Les délices de Tokyo, en version originale An du nom de la pâte utilisée pour les Dorayakis et qui signifie aussi “ermitage”, entremêle trois solitudes dans le Tokyo contemporain : une adolescente délaissée par sa mère célibataire, un vendeur de Dorayakis fatigué de la vie après un drame et une vieille dame qui profite de tous les plaisirs de la vie pour avoir côtoyé la mort de près.

Les trois paumés vont se réchauffer mutuellement autour d’une poignée de haricots filmés sensuellement par la cinéaste. Le gérant du snack titube entre sa gratitude envers la vieille dame dont les qualités de cuisinière attirent de nombreux clients et la méchanceté de sa patronne qui accuse cette femme de faire fuir la clientèle avec ses mains abîmées. La jeune fille s’accroche à lui et à la promesse faite à la vieille dame sous le regard bienveillant de la lune et des éléments qui s’expriment avec leur propre langage des haricots aux feuilles des arbres. Que la promesse demeure autant que la joie.
Dans le ciel marche la lune/tenant l’enfant par la main (Federico Garcia Lorca, Romances gitanes)

Salafistes de François Margolin et Lemine Ould Salem : Rome plutôt qu’eux

Le retour du barbare, littéralement celui qui ne parle pas la langue internationale officielle et qui commet des actes insoutenables, s’exprime librement dans le film consacré par François Margolin et Lemine Ould Salem à des partisans de l’interprétation littérale et guerrière du Coran au Mali, en Mauritanie, en Tunisie, en Syrie de 2012 à nos jours… A peu près tous les désirs les plus puritains et violents de cette branche minoritaire de l’islam y passent : sectionner la main des voleurs, appliquer l’inégalité entre les hommes et les femmes notamment en matière d’héritage ou de témoignage, justifier les meurtres de mécréants dont celui des journalistes de Charlie ou des victimes juives de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes… Les interlocuteurs des cinéastes tordent les arguments dans le sens de leur haine du monde occidental qui se résume principalement aux Etats-Unis, à la France et Israël. Aucune trace dans leur discours pour les “couleurs” de la religion dont parle le Coran à propos des différentes manières d’adorer le Dieu unique nommé Allah chez les Musulmans comme les chrétiens et les juifs d’Orient. Les Salafistes interviewés par Margolin et Ould Salem sont obsédés par la guerre entre religions et persuadés que leur camp l’emportera.

Ce documentaire encensé par Claude Lanzmann représente un excellent recueil de témoignages pour cesser de faire semblant de ne pas savoir ce qui se cache derrière cette idéologie délétère qui utilise parfaitement les outils de la démocratie qu’elle déteste (un Tunisien interviewé dans le film rejette ce système en expliquant que le gouvernement par le peuple pourrait autoriser la consommation d’alcool interdite par le Coran). C’est peu dire que le film dérange en offrant la parole à des adeptes de la charia dont seule la béatitude sur la juste violence exercée par les djihadistes en Syrie est contredite par le montage avec les films de propagande ultraviolents dans lesquels de très jeunes hommes tirent au hasard sur des voitures en Syrie et en Irak, jettent des homosexuels du haut des bâtiments publics à Mossoul ou organisent l’exécution public d’un touareg meurtrier à Tombouctou (scène qui inspira le film Timbuktu de Sissako qui aurait participé au film à ses débuts avant de se retirer du projet).

Le témoignage ultime d’un vieux Malien qui explique comment il refusa de jeter sa pipe face à des djihadistes qui lui intimaient l’ordre de le faire et allume l’objet devant la caméra apparaît comme la mince fenêtre ouverte aux résistants des horreurs accomplies par ces hommes. Plusieurs témoignages sont à peine différents des théories du complot qui fourmillent sur le net jusque dans les commentaires des journaux les plus sérieux. Le fantasme complotiste du sinistre imam de Nouakchott sur le fait que les médias auraient inventé les meurtres d’enfant à Toulouse en 2012, puisque selon lui le meurtre d’enfants est condamné par le Coran, est hélas un écho de commentaires que l’on peut entendre ou lire.

Le film touche à sa limite en se plaçant uniquement du côté d’Athènes et Rome, c’est-à-dire en faisant appel à la sagesse du spectateur éduqué à la complexité du monde et désireux de vivre dans un monde pacifique. Mais la prouesse de Hiroshima mon amour, Nuit et brouillard, Le chagrin et la pitié, Shoah ou The act of killing est de donner un visage et une voix à la victime des bourreaux. Salafistes filme certes des bourreaux ou des orateurs antipathiques pour son public, mais il participe aussi, en l’absence par exemple de témoignages de femmes victimes de cette idéologie, de l’héroïsation des assassins loués par plusieurs intervenants, et qui depuis les victimes militaires de Montauban et les enfants juifs de Toulouse en 2012, les journalistes de Charlie, la femme policière tuée à Montrouge ou les victimes de l’Hyper Cacher, ont acquis un statut quasi héroïque auprès de certains à force de unes de journaux et de sujets télévisés. Il est heureux que Libération, Les échos ou Le Monde aient présenté des portraits étoffés des victimes des attentats de janvier ou du 13 novembre 2015, mais le malaise lié à la représentation de ces meurtriers est loin de s’être dissipé.

Il n’est pas anodin que l’une des villes les plus riches de l’Empire au IIe siècle était Palmyre grâce à sa position privilégiée sur le commerce de la soie (les riches habitants de Pompéi se vêtaient de soie chinoise). La plupart des monuments de cette ville où l’on parlait araméen et l’on adorait près d’une soixantaine de divinités il y a 1800 ans (Bel, Zeus, Isis, Athéna…) ont été détruits par les djihadistes. L’historien Paul Veyne résume dans L’empire gréco-romain les principales raisons de l’extraordinaire longévité de ce régime : confirmer dans leur pouvoir les classes possédantes, une puissance militaire inégalée bien sûr et surtout… une inégalité de 1 à 2 entre les différentes régions d’un empire qui s’étendait du Maroc à l’Indus.

Les chevaliers blancs de Joachim Lafosse : le complexe des valeurs universelles

Une histoire aussi dérangeante que celle de la belle âme de deux célèbres humanitaires naufragés au Tchad avec leur association courait le risque du film aussi mal aimé que ses protagonistes. Il fallait l’empathie et le côté embrené, comme on dit en Bourgogne, de Vincent Lindon dans ses personnages de types en chute libre pour porter une histoire aussi agréablement oubliable.

Joachim Lafosse, le plus français des cinéastes belges, disposait du recul nécessaire pour interroger le poids de la mission française écrite au siècle des Lumières d’oeuvrer pour le monde (comme le pensèrent avant ce pays les Grecs, le Christ, Mahomet, les Etats-Unis…), au point de faire dire entre autres à Hugo en juin 1875 : “La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir; mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. La France deviendra l’Europe.” L’intrigue des Chevaliers blancs embarque une équipe d’humanitaires bénévoles dans un pays africain en guerre, désireux de sauver des orphelins pour les faire adopter en France, quitte à créer un incident diplomatique. La corruption des chefs de village et le contexte guerrier amènent Jacques (Vincent Lindon), le chef du groupe, à multiplier les maladresses et les erreurs au point de s’apprêter à repartir avec des enfants qui avaient presque tous des parents.

La dégradation de l’ambiance au sein du groupe consterné par le bricolage de Jacques est savamment mise en scène par Joachim Lafosse qui a le talent pour faire briller des atmosphères poisseuses où le désir se cogne sur la réalité. Vincent Lindon est à son meilleur lorsqu’il s’enfonce en voulant accélérer le rythme imposé par le désert et son excellent gardien interprété par Reda Kateb, ou lorsqu’il se fait engueuler comme un enfant par un soldat britannique. Le profil florentin de Louise Bourgoin renforce la naïveté du héros en ruant dans les brancards. L’issue connue de l’affaire intéresse moins que le déséquilibre radical entre un occident persuadé d’être en mission et des pays très pauvres où le destin est affaire de survie. C’est un face à face final entre Vincent Lindon et Bintou, la jeune femme embauchée comme traductrice entre les humanitaires et les autochtones, qui aurait élevé le film au rang des étoiles noires, mais des étoiles tout de même.