La petite chambre de Stéphanie Chuat et Véronique Raymond : recréer du lien social

La sortie aux Etats-Unis de La petite chambre de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond est l’occasion de revenir sur ce très beau film méconnu porté par deux très grands comédiens, le légendaire Michel Bouquet en homme aigri et solitaire et Florence Loiret Caille dans le rôle de son infirmière ravagée par le deuil d’un enfant mort-né.

La petite chambre est l’histoire de la cohabitation des mondes, des vivants et des morts bien sûr, mais aussi de la vieille Europe personnifiée par la belle ville suisse de Lausanne entre lac et montagne et l’Amérique où émigre le fils de Michel Bouquet (pour arranger ses déplacements, ce dernier lui promet de “mourir au mois d’août) et où le compagnon (Eric Caravaca) de l’infirmière décroche un gros contrat. L’infirmière au visage marmoréen comme la Vierge des douleurs de Germain Pilon à l’église Saint-Paul-Saint-Louis dans le quartier du Marais à Paris s’accroche à la fatigue d’un homme qu’elle voudrait élever comme un enfant.

La douleur filmée par ces deux jeunes cinéastes dont l’une a joué dans le dernier film de Rohmer est celle de la manière dont chacun recompose ses liens sociaux à l’époque de la mondialisation pour tous, où les parents peuvent mourir à plusieurs milliers de kilomètres de leurs enfants. Michel Bouquet joue à merveille son rôle de misanthrope qui lui a donné quelques grands rôles au cinéma pour Truffaut (La sirène du Mississippi et La mariée était en noir) ou dans Toto le héros, ainsi qu’au théâtre où j’ai gardé le souvenir poignant d’une saisissante interprétation dans la pièce anglaise A torts et à raisons du chef d’orchestre allemand Fürtwangler accusé de compromission avec le nazisme, alors qu’il considérait que l’art ne devait pas faire de compromis avec la politique, avec le talent incomparable du comédien pour soulever la vie par-delà le bien et le mal.

Les cinéastes cadrent la réconciliation de ces deux paumés avec la vie et son nécessaire corollaire au bout du chemin filmé dans le glacier des Diablerets au coeur des Alpes suisses. La lettre adressée d’Amérique à Rose éteint la peur comme celle qui me fut adressée pour me dire que j’écrivais le meilleur blog francophone, où l’on se retrouve étrangement plus reconnu en Amérique et en Grande-Bretagne qu’en France. Le sourire de Michel Bouquet évoque la citation de l’écrivain italien Claudio Magris à la fin de Danube exprimant le désir de partir un jour en accord avec le flux du monde : “Fa che la morte mia, Signor, la sia como l’score de un fiume in t’el mar grando”, “Fais, ô Seigneur, que j’entre dans la mort comme le fleuve se jette à la mer”. O Tendresse.

La petite chambre est distribué aux Etats-Unis par Cinema Libre Studio au mois de décembre aux Etats-Unis.

Fidelio l’odyssée d’Alice de Lucie Borleteau : mange-moi, je te mangerai

Le très beau film de Lucie Borleteau sur une jeune femme embarquée comme second mécanicien dans la marine marchande captive par sa manière de redessiner le paysage amoureux dans l’univers peu romantique des cargos. Cette histoire inspirée de la vie de la meilleure amie de la cinéaste d’après ses explications en avant-première au Ciné 104 commence par l’apparition d’une sirène embouchant et se faisant emboucher partout par un beau Norvégien, Anders Danielsen Lie, le beau mec d’Oslo 31 août.

Il sera beaucoup question dans le film du plaisir pris par l’héroïne aux cunnilingus offerts par les hommes et de son coeur qui balance entre l’homme à terre et le capitaine du bateau, son ancien amant idéalisé (Melvil Poupaud, beau comme dans un film de Rohmer jusqu’à un plan qui rejoue la fin du Rayon vert), qui repart pour un tour de bouche. L’odyssée d’Alice croise l’épopée d’un coeur et la vie du bateau portée par un grand nombre de visages de courts-métrages du Festival Côté Court de Pantin où la cinéaste a manifestement fait son ménage (Laure Calamy d’un monde sans femmes, Pascal Tagnati de Pour la France, Vimala Pons de La fille du 14 juillet, Marc-Antoine Vaugeois de La bataille de Solférino…).

Fidelio filme comme jamais auparavant la prise en main des jeux de bouche par les femmes pour indiquer la voie de leur plaisir avant de rendre la pareille à leurs partenaires. La comédienne Ariane Lebed, Française résidant en Grèce où elle a été révélée dans Attenberg, se donne à corps perdu pour l’histoire de cette femme courageuse et envoûtante qui reste féminine en devenant conquérante dans le monde des hommes. Il ne manque que les quatre premières notes de la 5e symphonie de Beethoven, dont l’unique opéra donne le titre au film, pour appeler la suite.


Bande-annonce : Fidelio, l’Odyssée d’Alice par PremiereFR

Sortie nationale le 24 décembre

Folle journée de Nantes 2015 : Passions, une souffrance et une joie

“C’est une joie et une souffrance” de te voir et te parler disent Jean-Paul Belmondo et Catherine Deneuve dans deux films de Truffaut, La Sirène du Mississippi et Le dernier métro, preuve que la phrase devait faire sens chez le cinéaste de la passion amoureuse (en latin passio signifie souffrance). La Folle Journée de Nantes 2015 creuse le sillon de la passion, du chemin de croix du Christ transcendé par Buxtehude et Bach à l’exaltation de la passion amoureuse par Schubert, Wagner et Tchaïkovski.

Le chef d’orchestre de l’événement, René Martin, a décidé de privilégier des éditions thématiques (l’an dernier l’Amérique des grands canyons aux étoiles, prochainement la danse…) au parcours d’un compositeur en particulier, faisant le pari de l’ouverture de la musique classique à de nouveaux auditeurs, ambition plus que louable dans la civilisation de la vidéosurveillance. L’heureux spectateur embarquera joyeusement dans ce prometteur parcours de la sensibilité musicale, de l’exaltation de l’infini chez le compositeur du XVII siècle et de la fascination pour la manière dont le langage musical répond au mouvement du cosmos, à l’enthousiasme pour la liberté, la contemplation des phénomènes et la passion amoureuse dans le sillage de la Révolution française, du romantisme allemand et de la philosophie de Kant à partir de la fin du XVIIIe siècle.

Les artistes à l’affiche à l’heure où le programme n’est pas encore clos laissent penser que le spectateur aura la chance d’entendre Anne Quéffelec, auteure d’un très beau disque de Contemplations à partir des transcriptions de Bach pour piano, poursuivre ce parcours, et Shani Diluka, qui sortira au printemps 2015 un disque d’oeuvres de Schubert pour piano et violoncelle, s’emparer de l’oeuvre du plus romantique des compositeurs pour atteindre à la joie, qui “seule demeure” (Deleuze à propos de la thématique majeure de Spinoza) au-delà du sentiment d’étrangeté au monde et du monde (merveilleusement capté par Schubert notamment en ouverture du Voyage d’hiver “Etranger je suis arrivé, étranger m’en vais aujourd’hui” et Baudelaire dans son poème en prose L’Etranger… bien loin des ambiguïtés de l’usage du thème par Camus).

La passion amoureuse devrait aussi être portée par de grands interprètes pour faire vivre les douleurs de Tchaïkovski qui transforma sa honte pour son homosexualité et ses histoires d’amour malheureuses en un lyrisme qui a influencé tout un pan de la musique classique et de film du XXe siècle. Il faudra aussi guetter la passion de Tristan et Yseult revisitée par Wagner (et utilisée par deux des plus grands cinéastes contemporains, Xavier Dolan, en ouverture de leurs films Les amours imaginaires et Melancholia) pour un retour aux sources de l’amour courtois qui allait réconcilier au XIIe siècle l’agapé, amour spirituel célébré par les juifs et les chrétiens, et l’éros célébré par les Grecs, jusqu’au dernier souffle d’Isolde dans l’opéra : “Dans la masse des vagues, dans le tonnerre des bruits, dans le Tout respirant par le souffle du monde, me noyer, m’engloutir, perdre conscience, volupté suprême !”. Que votre joie demeure.

La Folle Journée de Nantes 2015, Passions de l’âme et du coeur, du 23 janvier au 1er février 2015


Timbuktu de Abderrahmane Sissako : épiphanie d’un visage

C’est bien entendu pour la petite Toya et son père qu’il faut voir Timbuktu plus que pour son programme de description de la barbarie islamiste. La comédie est finalement le meilleur support pour la bêtise des conquérants de la ville de grande culture malienne où est censé se dérouler le film tourné en Mauritanie, patrie du cinéaste. Les interdictions multiples et désormais bien connues (de jouer de la musique, de fumer, d’avoir des relations sexuelles hors mariage…) donnent lieu à un cirque absurde où chaque interdiction se heurte à la diversité du réel (chanter les louanges du prophète, imposer pour un djihadiste à une femme de “l’épouser”).

Le tendre Abderrahmane Sissako filme mieux un père touareg amoureux de sa femme et de sa fille, persuadé de vivre à l’écart du mouvement du monde. L’homme perd son sang-froid lorsqu’un pêcheur abat une génisse qui s’empêtre dans ses filets et ouvre la porte au malheur. Cette histoire est beaucoup plus émouvante que celle d’un couple non marié lapidé sans que le cinéaste n’apporte la moindre scène permettant de saisir ce qui leur est arrivé.

Le plaisir vient surtout du cadre rigoureux et de l’image lumineuse du grand chef-opérateur Sofian El Fani (Vénus noire, La vie d’Adèle) attaché à faire résonner les personnages avec les paysages désertiques et les maisons en terre de la ville. La manière dont il suit le visage de la petite héroïne du film est beaucoup plus violente par sa disparition qui soulève l’idée effrayante d’un monde sans visage doux que celle des mauvais acteurs qui seront toujours en-deçà de la réalité de l’horreur islamiste.

5e Prix Cinéma dans la Lune : Glazer, Mundruczo, Teguia, Farahani, Coltrane…

Le jury du site qui célèbre les nouvelles utopies esthétiques, poétiques et politiques du cinéma s’est réuni cette nuit pour attribuer les récompenses du 5e prix Cinéma dans la Lune :

Prix dans la Lune : Under the skin de Jonathan Glazer. Eloge de la vulve enchantée de Scarlett Johannson en extra-terrestre chargée de coloniser les mâles, découvrant qu’elle ne se contente pas de l’organe masculin et que l’amour se joue par-delà la jouissance phallique. Où l’homme apprend à se recueillir devant ce mystère plus puissant que celui des temples de la modernité (centre commercial, boîte de nuit, télévision…).

Prix de la meilleure mise en scène : White God de Kornel Mundruczó. Le bijou du romantisme avec Prague, Budapest, envahi par une meute de chiens révoltés par la tyrannie de leurs gardiens chargés par le gouvernement de traquer les bâtards. La Rhapsodie hongroise de Liszt et la musique d’Ashel Goldschmidt enveloppent les rêves d’une adolescente et les peurs de l’occident capturés par la mise en scène de Mundruczo.

Prix du meilleur documentaire : Révolution Zendj de Tariq Teguia. Tournage sur les rives méditerranéennes de la quête un peu vaine d’un journaliste algérien portant le nom d’un sage marocain, fasciné par le peuple Zendj révolté contre ses exploiteurs les Abbassides au IXe siècle de notre ère. Son destin se transforme par la rencontre d’une belle Palestinienne réfugiée en Grèce qui porte le rêve de la “présence des loups” chère à Marker. Teguia capte les prémisses d’un célèbre Printemps et ouvre le cadre à la colère des humiliés en souvenir du beau film de Farouk Beloufa.

Prix de la meilleure comédienne : Golshifteh Farahani pour My Sweet Pepper Land de Hiner Saleem. “Vous êtes pires que les soldats de Saddam” dit la belle Govend à ses frères qui voudraient attacher la jeune femme à la maison. Dans ce western kurde à la frontière de l’Irak et de la Turquie, Hiner Saleem offre un très beau rôle d’institutrice et de femme libre à Golshifteh Farahani, l’une de plus émouvantes comédiennes du cinéma contemporain.

Prix du meilleur comédien : Ellar Coltrane pour Boyhood de Richard Linklater. A l’heure où tout un pan du cinéma contemporain est focalisé sur l’être (gaulois, de gauche, chrétien, etc.), Linklater a filmé de 2002 à 2013 un garçon poupon solitaire et maladroit devenir un adolescent boutonneux, un rebelle à mèche qui roule des pelles puis un jeune homme à la recherche du contraire de l’être, l’avenir.

Prix du meilleur premier film : Les combattants de Thomas Cailley. Un air de mes frères Coen dans ce premier film qui porte l’histoire d’amour foutraque entre un artisan du bois et une petite bourgeoise tête à claque. Le cinéaste s’offre une ambiance de fin du monde avant de stabiliser son film sur le grand péché du cinéma français, la réalité.

Prix du meilleur scénario : Yi’nan Dao pour son film Black Coal. Epopée des prolétaires chinois à l’écart du fantasme d’enrichissement accessible à tous. Des morceaux de corps qui apparaissent dans une usine de charbon mènent vers des suspects qui commettent un carnage. Quelques années plus tard, un policier à la dérive reprend l’enquête qui mène vers la belle employée d’un pressing jusqu’au “feu d’artifice en plein jour” (titre du film en mandarin) qui clôt le film. Clins d’oeil à Orson Welles, Truffaut et Scorsese de ce grand film noir.

Prix de la meilleure image : André Turpin pour Mommy de Xavier Dolan. Image à la taille d’un écran de téléphone intelligent pour capter le narcissisme ambiant et la douleur d’une mère dépassée par la maladie de son fils et l’automne de sa vie. Le chef opérateur caresse l’élément le plus lointain du monde contemporain, la peau.

Prix du meilleur son : Johnny Burn pour Under the skin. Une bande son aussi belle qu’un album de musique parfaitement mixé pour ce film quasiment muet : bruit de pas de l’homme contemporain qui ne va nulle part, bruit de mer, de bouche, de succion… A écouter comme un enfant qui rapproche un coquillage de son oreille.

Prix des meilleurs costumes : Anaïs Romand pour Saint-Laurent de Bonello. En raison du refus de Pierre Bergé de prêter les costumes à l’équipe du film, la costumière de Bonello s’est transcendée pour réinventer les inventions qui ont transformé l’habit des femmes de 20 à 40 ans des années 70 : tailleur pantalon à poche, exposition et mise en valeur de la poitrine, compositions contemporaines inspirées de Mondrian et Matisse, influence des couleurs et costumes du Maroc pour sa collection que le couturier considérait comme son seul geste d’artiste. Où la toile devient tissu.

Prix des meilleurs décors : Colombe Raby pour Tom à la ferme de Xavier Dolan. Le cinéaste ouvre le film sur un plan d’hélicoptère qui capture la frontière entre la mer et les terres agricoles québécoises jusqu’à la ferme où se déroulera ce drame en huis-clos de l’homophobie contemporaine.

Prix de la meilleure musique : Mica Levi dite Micachu pour Under the skin. Voix, cordes à la manière de Steve Reich et percussions pour le battement de coeur d’une extra-terrestre dressée à la séduction des mâles qui découvre la tendresse et le pouvoir de son sexe. Tentative d’union du son du cosmos et de l’origine du monde.

Prix du meilleur court-métrage : Parking de Salma Cheddadi et Florent Meng. Héroïsme du métissage entre une chrétienne et un musulman sur un parking de la périphérie de Beyrouth entre mer et terre, villas méditerranéennes et chantiers interminables, dans un pays où l’union entre personnes de confession différente est interdite. Appel de l’amour de la jeune femme, désir de sein et d’exil du jeune homme qu’elle n’offre qu’au compte-goutte pour tenir son désir. Utopie du couple dans un monde où “le désert croît” (Nietzsche), improbable union de la folle et de l’idiot où le désir de partenaire et de maternité atténue la prolétarisation de l’homme contemporain.

White God de Kornel Mundruczo : la grande peur

Le grand film de Kornel Mundruczo comme une métaphore de la “chiasse au cul” racontée par Louis-Ferdinand Céline lorsque ses congénères furent chassés par les Alliés, suit la formation d’une bande de chiens errants menée par l’animal domestique d’une adolescente égarée entre ses parents divorcés.

Le plaisir de voir les rives du Danube et les rues de Budapest superbement photographiées par Marcell Rév se conjugue avec la puissance du récit d’anticipation qui transpose les Oiseaux de Rebecca du Maurier et Hitchcock dans le monde des extrêmes droites européennes, dont la Hongroise est l’une des plus visibles et des mieux organisées, votre serviteur ayant assisté terrifié au salut nazi devant un touriste chinois à quelques mètres du Parlement hongrois.

White god part donc de la tristesse d’une ado collée à son chien pour éviter de se noyer entre son père débordé, son prof de musique autoritaire et le beau pianiste du Conservatoire qui embouche une plus grande qu’elle. Son histoire croise celle de l’abandon de son chien transformé en bête de combat par un tsigane avant de prendre la tête des chiens de fourrière partis à l’assaut de la capitale hongroise. Le cinéaste suit son adolescente comme Lewis Carroll la petite Alice pour capter la naissance des pouvoirs d’une très jeune femme confrontée à un monde absurde obsédé par l’idée de perpétrer la race (les habitants qui hébergent des chiens bâtards doivent payer une amende). Les plans les plus forts du film suivent la meute transformant les rives du Danube vidées de ses habitants en scènes de pure terreur portées par la musique symphonique d’Asher Goldschmidt. La répétition puis l’interprétation de la Rhapsodie hongroise de Liszt servent de fil conducteur à cet hymne à la lutte contre l’asservissement par la puissance de l’art et de l’esprit de résistance. O splendeur !

Night Call avec Jake Gyllenhaal : Homo Economicus Sociopathus

Night Crawler, littéralement le “rampeur de nuit”, dresse le portrait de sociopathe urbain le plus effrayant depuis Taxi Driver, celui d’un homme qui radicaliserait chaque principe de l’ultra-libéralisme, avec le masque béat du caméléon Jake Gyllenhaal (journaliste ambitieux dans Zodiac, policier gras et bourré de tics dans Prisoners, pigiste de chaîne de télé trash ici) : self-made man (“I’m a quick learner, you’re going to see me soon” “j’apprends vite, vous allez me revoir bientôt” à la patronne d’une chaîne de télé qui lui apprend les rudiments du métier), “rire affreux de l’or” (Georg Trakl) par le message quotidien hurlant au passant que la fortune est à portée de main par l’achat d’un ticket de loto, l’initiative individuelle, le travail acharné…, adaptation de son profil à un plan de carrière et émulation de son réseau individuel et professionnel (Jake Gyllenhaal salue les membres de la chaîne de télé comme un mauvais acteur qui imiterait la vraie manière de saluer fraternellement des proches)…

Le portrait de ce petit voleur transformé en pigiste de chaîne de télévision est le plus effrayant de ces dernières années. Dan Gilroy filme la misère de la solitude humaine et l’humiliation des chômeurs et des travailleurs pauvres qui amène à accepter n’importe quelles conditions de travail à Los Angeles. Il n’épargne aucun détail de la misère du héros ricanant de manière mécanique aux programmes de télévision imbéciles et imposant à son futur stagiaire et employé à tout faire de se vendre comme l’employé de l’année pour un contrat à 30 dollars la nuit.

Le regard complaisant sur une Amérique en prise avec les marchands d’arme et les médias trash ne doit pas faire oublier que le même type de programme se développe en France où des chaînes privées appellent les citoyens à se saisir de leurs caméras et agitent les peurs contemporaines (peur de l’immigré, exaltation de la réussite professionnelle, faux débat sur les films d’horreur ou le Hellfest de Clisson) alors que les journalistes souffrent de la précarisation de leur métier et de l’orientation de l’information sur la sensation.

La mise en scène s’emballe lorsque le pigiste devance la police pour couvrir le massacre d’une famille riche par deux Latinos. Il suit les malfrats pour lancer la police sur leurs trousses et s’offrir de belles images bien juteuses pour le journal du matin. “Il nous force à nous dépasser” clame pour le défendre la directrice de l’information interprétée par René Russo dans cette histoire d’amour rare dans le cinéma entre une femme de soixante ans et un trentenaire. Bien évidemment, l’amour n’est qu’un instrument dans ce récit qui décrit l’étape ultime de l’humanité en une transformation de tout désir en moyen de production.

Voir Astérix Le Domaine des Dieux de Louis Clichy et Alexandre Astier entre hommes : de la potion des pays sans pétrole

Il faut bien aller voir l’adaptation d’un épisode de la vie asexuée d’Astérix et Obélix avec son fils de quatre ans qui nous raconte que ces héros vivaient à une époque durant laquelle comme à celle des dinosaures, “les hommes n’existaient pas”.

On y retrouve fatalement les ingrédients habituels de la célèbre série qui résonnent avec les angoisses de nombre de nos concitoyens quant à certaines invasions et l’héroïsme de la résistance à l’envahisseur, sans parler du coût prohibitif de l’immobilier et de l’enlaidissement des périphéries par des constructions bâclées. La qualité des équipes artistiques de Louis Clichy s’allie parfaitement avec le sens de la réplique qui sonne et le goût pour les amitiés entre hommes d’Alexandre Astier qui devra bien un jour une suite des Tontons flingueurs à ses spectateurs.

Le fait de faire rêver de Gaule au XXIe siècle dans un pays largement romanisé dans sa langue, son droit et sa philosophie est un anachronisme surprenant à même de ravir les garçons entre deux jeux de conquête et de destruction. Il reste que la bande dessinée de Goscinny et d’Uderzo a le sens du rythme et de l’auto-dérision parfaitement retranscrits au cinéma, sans même parler de la 3D qui fit dire à mon fils en cours du film “je ne vois plus rien”, d’avoir trop mis les mains sur ses lunettes étonné de pouvoir presque toucher sa part de sanglier. Et l’on se prête à rêver du jour où Alexandre Astier, après avoir excellé dans le pastiche, deviendra le très grand comédien d’une oeuvre personnelle qui ne parlera plus de résistance au déclin, mais d’à venir.

 

Eden de Mia Hansen-Love : l’histoire des jeunes aux cheveux gris

C’est le film d’une décennie apolitique à force que ma génération se soit crue post-lutte des classes et post-raciale (bonne nouvelle : l’histoire n’est pas finie). C’est l’histoire d’une bande de jeunes qui a réinventé la musique électronique dans ce récit porté par la French touch de son générique de début à sa fin puisque les jeunes filles mal peignées aux manteaux qui râpent et aux clopes roulées familières de l’univers de Mia Hansen-Love, lisent bien entendu Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature 2014, l’immense écrivain de la trace et de l’oubli.

Nous suivons Paul Vallée donc, double du frère de la cinéaste et coscénariste du film Sven Love, DJ amateur puis en vogue et sur le déclin alors que ses potes ravers de l’époque, les Daft Punk, partent à la conquête du monde de Da Funk en duo avec Pharrell Williams. Paul prend de la coke et le taxi en taxant Maman qui aimerait bien qu’il mette un terme à sa crise d’adolescent et accepte de ne pas être le grand DJ qu’il croit.

Le film doit finalement beaucoup à ses extraordinaires seconds rôles incarnés et sympathiques (Vincent Macaigne, Greta Gerwig, Golshifteh Farahani…) et surtout à Vincent Lacoste en Thomas Bangalter lunaire refoulé de toutes les soirées, son duo robotique de Daft Punk lui permettant de mener une vie plutôt discrète alors que ses tubes sont les seuls à avoir traversé cette époque. Je pourrais aussi écrire l’histoire de l’année où j’étais VRP du premier spectacle fauché d’Alexandre Astier, Le jour du froment, il y a dix ou onze ans, avant qu’il ne passe comme Jamel Debouzze en quelques mois “du RMI à l’ISF” et qu’il ne sorte la semaine prochaine une adaptation d’Astérix et Obélix. Le film serait lesté de son poids de mélancolie, mais il ne dirait rien de la seconde manche.

Révolution Zendj de Tariq Teguia au Ciné 104 : filmer leur Iliade, leur Odyssée et leur persistance

Le grand cinéaste algérien Tariq Teguia honore avec Révolution Zendj l’appel de Mahmoud Darwich à la naissance d’un Homère apte à raconter l’épopée de la Palestine pour étendre sa fresque à l’Iliade et l’Odyssée des révoltes méditerranéennes. L’histoire croise la quête d’Ibn Battuta (en référence à un grand voyageur et écrivain marocain du XIVe siècle), journaliste algérien en quête des traces des Zendj, esclaves noirs originaires de l’est de l’Afrique (zendj ou zanj en arabe) révoltés au 9e siècle de notre ère contre leurs exploiteurs les Abbassides en Irak, et le voyage de la belle Nahla (en référence au film algérien Nahla de Farouk Beloufa, disciple de Roland Barthes), Palestinienne réfugiée en Grèce avec ses parents, visitant Beyrouth pour financer la cause palestinienne et se baigner dans le nœud de contradiction du monde arabe contemporain où les tours flambant neuves des banques et les galeries d’art ultra-modernes jouxtent les immeubles décrépis troués par les obus et les camps palestiniens.

Inland, puissante fresque sur l’immigration clandestine en Algérie, visait selon le cinéaste à « réinscrire l’Algérie sur son continent, l’Afrique ». Révolution Zendj, lauréat du Grand Prix Janine Bazin à Belfort, prolonge le geste aux rives de la Méditerranée des conflits entre mozabites et arabes à Guardaïa en Algérie à la résistance des syndicalistes irakiens et des étudiants grecs. Tariq Teguia exprime aussi sa colère envers le nouvel ordre imposé à coup de drones au Moyen-Orient par l’extrême-droite chrétienne rêvant de pantins démocrates et de montagnes de dollars pour endormir les révoltes.

Le risque du cinéma militant est que le spectateur vienne chercher un miroir, tel un homme ravi d’y trouver un portrait de la « colère arabe contre la condescendance bobo » associée à votre serviteur qui eut l’outrecuidance de parler de « braves Zendj » au sens où dans ma province natale l’adjectif fait référence à la bravoure alors qu’en parisien l’expression peut être péjorative, tel autre homme heureux d’entendre dans le film une citation d’Ici et ailleurs de Godard qui lui permet d’éloigner l’histoire de la « gesticulation militante ». Tariq Teguia dérange le spectateur en concluant au-delà de l’Odyssée de la jeune Palestinienne, son film en rouge et noir sur les révoltes grecques contre l’austérité et les inégalités, en écho au « il y a toujours des loups » qui clôt le Fond de l’air est rouge de Chris Marker. Révolution Zendj dont le tournage a commencé en 2011 est le film insubmersible avant-coureur d’un fameux printemps, de ses désillusions et de la persistance de la colère des humiliés.

Cycle Le printemps des cinémas arabes au Ciné 104 de Pantin du 7 au 11 Novembre 2014