Sils Maria : Olivier Assayas et le cinéma de la petite ambiguïté

Une simple scène est emblématique du problème qui se pose à tout spectateur de film d’Assayas. Kristen Stewart (Into the wood, sur la route), excellente en assistante cool de la star narcissique et angoissée Maria Enders (Juliette Binoche), exprime son intérêt pour les films de super-héros ambitieux, notamment celui qu’elles viennent de voir, dans lequel joue Jo-Ann Ellis (Chloe Grace Moretz), qui doit reprendre avec la star d’âge mûr le rôle tenu par cette dernière vingt ans plus tôt. L’extrait du film de super-héros est naturellement imbécile avec son dialogue poussif sur le bien et le mal, confortant le spectateur qui méprise ce genre dans l’argument tenu par Juliette Binoche, qui trouve ce genre de cinéma inconsistant. Le sujet balayé en quelques secondes et un éclat de rire forcé de la comédienne française, qui reprend de manière agaçante toutes les cinq à dix minutes dans le film, est pourtant passionnant : qu’est-ce qui est conventionnel dans le cinéma de genre et dans le cinéma d’auteur ? Le cinéma d’auteur drapé dans son étiquette de parangon de l’art oublie qu’il peut être aussi conventionnel que de mauvais films qu’il méprise, et qu’on peut trouver dans du cinéma hollywoodien des réflexions passionnantes, notamment sur la politique dans Batman The dark Knight, où Aaron Eckhart joue un homme politique à double visage après un accident, comme les nombreux comédiens de cirque qui abîment la démocratie en promettant n’importe quoi et en ramant pour justifier leurs échecs, ou dans Munich de Spielberg (dont le nom provoque généralement des rires dans les cercles cinéphiles), sur la possibilité pour un Palestinien et un Israélien d’échanger sur le goût de leur terre.

Sils Maria poursuit la passion du cinéaste pour le vertige de liberté qui paralyse trop souvent ses personnages : jeune femme hésitant entre la drogue et l’éducation de son enfant (Clean), fratrie paralysée de découvrir que leur Maman aimait charnellement son oncle peintre (L’heure d‘été), étudiants hésitant entre la révolte et l’art (Après mai)… Ici, une actrice de l’âge où les bons rôles se font plus rares hésite à interpréter ou non le rôle de la femme dont elle tombait amoureuse dans la pièce qui l’a fait connaître vingt ans plus tôt. Suivez mon regard, le jeu de l’assistante qui fait répéter son texte à la star redouble celui de la pièce.

L’alchimie n’a jamais autant fonctionné dans le cinéma d’Assayas que dans la série sur le terroriste Carlos, incarnation du oui brutal, de la jouissance et du charme. L’art est une pratique du oui joycien, du “Oui je veux bien oui” qui clôt Ulysse contre le vertige de la liberté insoluble, oui de la femme amoureuse prête à se consumer pour son homme dans Breaking the waves de Lars von Trier, oui des hommes qui savent que leur jouissance phallique se conjugue avec la castration dans L’inconnu du lac, oui des femmes du cinéma de Salma Cheddadi qui se savent vivantes d’appeler l’amour, oui des femmes pieuvres de Céline Sciamma vivent pour accrocher un regard…

Nous espérons un grand moment de cinéma dans Sils Maria lorsque les deux héroïnes marchent dans les sentiers des Alpes à la recherche du Maloja Snake ou serpent de nuage qui recouvre la vallée, et c’est le moraliste qui prend le dessus : la star perdra bien sûr son assistante, elle se soulèvera d’un non un peu ridicule à un jeune cinéaste mal peigné qui mélange tout. Pratiquer l’art, c’est “aller chaque jour au paysage” (Paul Cézanne), sans espoir ni souci trouver son “régime, comme un moteur” (Francis Ponge) et dire oui comme pour la naissance imminente de ma fille, et les bouches accordées s’accorderont.

Les combattants de Thomas Cailley : survivre à l’état de guerre permanente

L’été meurtrier 2014 donne raison aux combattants de Thomas Cailley et surtout à son héroïne interprétée par Adèle Haenel, fille de la petite bourgeoisie d’Aquitaine se préparant physiquement et mentalement à la fin du monde.

Tout le monde se bat pour survivre dans Les combattants : PME familiale portée par les enfants de la grande Brigitte Roüan en mère aimante et le fils aîné qui durcit ses pratiques commerciales, jeune homme désarçonné par la violence d’Adèle Haenel (“si c’est ça les meufs cet été, merci et vive la France !”), étudiant vantant son exil dans un bled paumé du Canada plutôt que de continuer de vivre en France, jeune femme rêvant de stage commando à l’armée où elle découvre qu’il s’agit surtout d’obéir aux ordres…

Le long processus de castration de l’homme civilisé se poursuit naturellement par l’entrée des femmes dans l’armée. Alors bien sûr, se rouler dans la boue, faire du paintball et imaginer des plans pour détruire l’ennemi peuvent faire partie de l’imaginaire féminin, mais ils ne rendent pas forcément une femme heureuse. Le jeune menuisier chargé d’installer un abris jardin chez les parents d’Adèle tombe amoureux de la belle et la suit jusque dans l’île sauvage qu’ils s’inventent au milieu des Landes, où le mythe du bon sauvage s’écroule une fois de plus. Le cinéaste a le génie d’adapter l’apocalypse très présent dans le cinéma contemporain de Melancholia à Take shelter (ce dernier étant visuellement cité dans le film) au réalisme du cinéma français héritier de Renoir pour la scène la plus saisissante du film.

Cinéma de la friche, Les combattants explore les zones inhabitées de la terre et du cerveau qui respirent de ne plus étouffer sous la présence humaine et l’impératif d’adaptation à la loi du marché, en écho à la mise en garde de Sartre : “ Le monde peut fort bien se passer de la littérature. Mais il peut se passer de l’homme encore mieux.”


Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan et le cinéma de grand festival

Le cinéaste du désarroi et de la solitude de personnages élitistes face au plaisir pris par la majeure partie de l’humanité à vivre futilement (un photographe stambouliote désarçonné par l’irruption de son cousin péquenot dans Uzak, un prof des Beaux-Arts assoiffé d’art agacé par le désoeuvrement et le désir d’enfant de sa compagne dans Les climats, un médecin de province épuisé par les haines tribales du centre de la Turquie dans Il était une fois en Anatolie) dresse le portrait d’un seigneur féodal contemporain perdu dans l’hiver de Cappadoce entre sa soeur, sa jeune épouse et la rancoeur de ses locataires du village d’à côté.

Le film est l’occasion pour Nuri Bilge Ceylan de capter avec son chef opérateur Gökhan Tiryaki des corps errants dans l’immensité des paysages de l’une des plus belles régions du monde avec ses cônes rocheux dits cheminées de fées, ses maisons troglodytes et ses troupeaux de chevaux sauvages. La Sonate en La majeur de Schubert teinte de tendresse l’âpreté des personnages et des décors.

Dans Winter sleep, la situation au sein de l’hôtel Othello se dégrade alors que le chef de famille est attaqué par un enfant désireux de venger son père humilié par les huissiers envoyés en raison des impayés de loyer dus à ce seigneur local qui délègue les oeuvres de mécénat à sa jeune femme. Sa soeur disserte sur la nécessité de “ne pas s’opposer au mal” pour faire honte à son hauteur, sa femme trompe son ennui dans des oeuvres caritatives et reproche à son époux que “sa grande morale lui permette de haïr le monde”.

Le film convoque des nouvelles de Tchekhov pour l’histoire, le ton de Dostoïevski pour le caractère choral et les ivrognes qui tutoient les étoiles, et le cinéma de Bergman pour ses handicapés du sentiment impossibles de quitter leurs proches qu’ils font pourtant souffrir cruellement. Votre serviteur est comme tant d’autres une cible de ce genre d’histoire dont le héros passe son temps à parler d’un livre qu’il est censé écrire avant d’accoucher le titre dans les dernières images.

Je devrais naturellement être touché en tant qu’auteur en ce moment du récit de la vie d’un agriculteur du centre Bretagne qui a fait de la prison comme objecteur de conscience, a organisé de nombreux voyages en Afrique dont le premier en stop au cours duquel il a été sauvé par sa future femme au milieu du Sahara, avant de créer une méthode d’agriculture basée sur la diminution du temps de travail, le bien-être de l’animal et du consommateur de lait. Le désir de filmer prochainement la psychanalyste Colette Soler présenter l’état de ses recherches sur Lacan sans lequel on ne peut plus faire de film aujourd’hui en France, fait aussi partie de ce besoin de création artistique et de dévoilement qui me poursuivra jusqu’à la fin.

Il reste que Winter Sleep est plus loin de moi que ses somptueux films précédents. Nuri Bilge Ceylan est devenu le grand cinéaste de films d’auteur qu’il voulait être, poussant les scènes au-delà de la limite admise pour un simple dialogue dans un espace confiné. Le cinéaste admet s’être inspiré de ses disputes avec sa femme, coscénariste du film, pour cette réalisation, mais il perd dans cette familiarité la monumentalité de son stambouliote errant des rives du Bosphore en cafés (Uzak), de son intellectuel fasciné par les ruines du palais kurde de Dogubeyazit et abdiquant devant un désir d’enfant (Les climats) ou de son médecin de province mentant au cours d’une autopsie pour changer le destin de pauvres gens. L’essence de tous les arts, figuratifs ou non, est de transformer du réel en un certain degré d’abstraction. A ce jeu, la fameuse pomme de Cézanne aura toujours plus d’avenir qu’une solution.

Boyhood de Richard Linklater : déplier le temps

La réussite de Boyhood tient évidemment à ce pari impossible de réunir les mêmes comédiens douze ans de suite pour une histoire qui tient la route, du dressage de l’enfance aux codes civilisés (“bonjour, s’il-te-plaît, merci”, la propreté, les devoirs…) et de l’amour de gens normaux dans une filmographie américaine surtout peuplée de superhéros et de prolétaires en caravane.

Alors suivons Ellar Coltrane soulevé avec sa soeur Lorelei Linklater, fille du cinéaste dans les pérégrinations de sa mère débordée, exceptionnelle Patricia Arquette dans cet exercice douloureux pour les comédiennes du passage du temps. Elle s’amourache d’hommes dont la virilité sombre dans l’alcoolisme alors que leurs enfants se réfugient dans les rêves d’artiste raté de leur père jour par Ethan Hawke, dans un rôle très naturaliste pour avoir fait rêver des générations d’adolescents dans son Cercle des poètes disparus avant de mener une carrière en demi-teinte.

Richard Linklater déplie le temps pour s’attacher aux rites initiatiques masculins (le mâle plaisir d’uriner à la fraîche la queue en main) et féminins (l’excellente Lorelei Linklater faisant tout pour préserver son intimité face à un père inquisiteur de ne pas partager l’enfance des siens). Tu deviendras un homme mon fils, etc. Le petit homme aux traits féminins devient un adolescent boutonneux, apprend la règle du jeu social et embouche les filles qui aiment les beaux ténébreux.

Richard Linklater moque le délire du XXIe siècle autour du profil en enfermant ses personnages puis son jeune homme dans un profil très particulier, l’attachement des intellectuels de gauche à l’épanouissement artistique et intellectuel à défaut de réponse du ciel et par rejet de la vacuité de la quête frénétique d’argent. Qu’importe, il a réussi l’un des plus beaux pliages de l’histoire du cinéma, une histoire de visages aimés plus profondément à mesure qu’ils se rident.

Rencontres d’Arles Photographie 2014 : Mazaccio et Drowilal, le monde où l’on n’y touche

Le passager du XXIe siècle étant condamné à n’y pas toucher, à rêver d’une célébrité inaccessible et précaire, de corps fantasmés forcément inaccessibles à moins de rappeler qu’ils vont à la selle comme tout le monde, d’une richesse qui ne serait acceptable qu’à condition d’être bercée de générosité, il fallait l’expression artistique de ce désordre contemporain, que deux photographes contemporains lauréats d’une résidence au musée Nicéphore Niepce tentent de saisir dans leur œuvre faite de collages qui mêlent rouleaux de Sopalin, extraits de magazines people, photos volées sur internet, cadres ridicules de chiens de compétition dans des décors exotiques…

Elise Mazac et Robert Drowilal de leurs vrais noms, nés respectivement en 1986 et 1988, résidants de Villefranche-de-Rouergue, prennent selon leur dire « des images qu’ils aiment et qu’ils détestent » prises dans un “tsunami d’images vulgaires” : « ils collectent des objets, des figures, tout un bestiaire du sauvage issu de notre société de consommation, des histoires simples qui remettent en cause l’ordre établi des images et leur hiérarchie. »

La série Paparazzis mêle des images de VIP issus de la presse people, réunis dans une mise en scène ridicule en train de jouer au golf, de chevaucher une moto, de promener leur grossesse droit devant ou, comble de la vulgarité-cool de notre modernité, de faire un doigt (Ben Affleck, Rihanna, Seth Rogen…).

Une autre série d’images représente la quintessence de cette nature de l’homme moderne de n’y pas toucher. Un doigt de femme l’ongle verni est saisi dans l’action d’effleurer plutôt que d’empoigner ou caresser : mettre du vernis sur un autre ongle, appuyer sur le déclencheur d’un appareil photo, toucher l’image d’une femme nue sur internet, appuyer sur le déclencheur d’un grille-pain…

Le ridicule est toujours à portée de déclencheur de ces deux provocateurs qui ont l’air de s’amuser comme des fous à en croire l’hilarant portrait que leur a consacrés François Goizé, et qui ne sont pas du goût de tout le monde à en croire le regard un peu gêné de certains visiteurs du Cloître Saint-Trophime où sont exposées les produits de leur orgie visuelle. Mazaccio et Drowilal croisent le champagne dont s’aspergent les champions de Formule 1 avec l’extase des Miss au moment où elles deviennent France, Monde, Univers… nouvelle variation sur le substitut de sperme d’une civilisation de l’orgasme permanent par procuration. Le grand éclat de rire salvateur pour rappeler l’homme à sa condition de trou a trouvé de fins héritiers en cette paire de joyeux fixeurs de la désincarnation du monde.

Rencontres d’Arles Photographie, jusqu’au 21 septembre 2014

Portrait de Mazaccio et Drowilal par François Goizé

Refonder le cinéma français à partir de Paris, Texas de Wim Wenders

Revoir Paris, Texas aujourd’hui donne tragiquement la mesure de tout ce qui manque lorsqu’on voit un film français aujourd’hui à de rares exceptions près, la capacité d’un corps à résonner avec un paysage, des corps prolétaires qui ne soient pas le support d’un parti politique (nous pensons à la fiche Wikipedia d’un jeune producteur dont les axes de travail ressemblent au programme d’un parti progressiste, alors qu’il donne une esthétique publicitaire à la misère), mais le dévoilement du mouvement du monde (ce qui peut parfois le changer : comme dit Yves Ansel, dans Le rouge et le noir, pour la première fois dans l’art occidental, une femme s’empare de livres qui parlent d’amour et de liberté), des gestes d’amour qui ne relèvent pas de la soumission, mais d’un certain rapport au bras, à la bouche, aux fesses ou aux seins de l’aimée…

La sortie au cinéma d’une version restaurée de Paris, Texas est une fête pour les pupilles qui plongent dans le désert Mojave où une âme en peine (Harry Dean Stanton) fuit sa honte. Son frère appelé à la rescousse apprend à ce vagabond qu’il héberge le fils de celui-ci déposé par sa mère quelques années plus tôt. Le père part à la recherche de la femme (la belle belle belle Nastassja Kinski, qui d’Aguirre à Paris, Texas raconte avec Hanna Schygulla toute l’histoire du cinéma allemand d’après-guerre) pour lui rendre leur enfant.

L’alchimie réunit Robby Müller (Breaking the waves, Ghost Dog) et Agnès Godard à l’image, Ry Cooder à la gratte qui arrache le coeur, la future grande réalisatrice Claire Denis à l’assistanat, Anatole Dauman à la production et l’écrivain Sam Shepard au scénario, rappelé en court de tournage en raison d’un vide d’air dans l’histoire. L’écrivain écrit alors la scène du “strip-tease” en quelques heures.

La promenade dans le désert Mojave, qui célèbre la morale de la marche, ouvre des potentialités infinies au cinéma hexagonal. Que signifie la sauvagerie des vagues à la Pointe du Raz et l’aridité du Causse Méjean ou de l’île du Frioul à Marseille ? Que signifie marcher dans le quartier du Panier à Marseille où une plaque apposée dans la rue principale vante la mixité des prolétaires marseillais, des immigrés arabes et des bobos alors que cette mixité ne s’observe pas dans les rues ? Que signifie marcher à Locuon en Bretagne au milieu d’une ancienne carrière romaine et s’émouvoir du bruit d’une fontaine dont l’émergence a peut-être transformé l’usage du site en lieu de recueillement ? Que signifie assister à la finale de la Coupe du monde et entendre de jeunes gens avinés dire que Benzema roule pour l’Algérie, alors que ce sportif de haut niveau est à l’origine de 5 des 10 buts de l’équipe de France ? Que signifie pour un juif français d’être injustement accusé d’être responsable de la politique israélienne ? Il y a toujours pour les coeurs vaillants un Radeau de la méduse à portée de pinceau, de caméra ou de plume.

PARIS TEXAS (3) par Telerama_BA

L’homme qu’on aimait trop de Téchiné : une femme, sa mère et son homme ravages

L’Homme qu’on aimait trop soulève un cas de conscience à Cinéma dans la lune qui interdit de traiter les biopics à moins que le film ne traite d’une partie de la vie des protagonistes et qu’il n’y ait pas de volonté de mimétisme entre les personnages réels et fictifs.

La longue partie du procès de l’affaire Le Roux entrant dans le champ des interdictions, ne pourra pas être traitée dans ces lignes, pas plus que dans l’anthologie des procès au cinéma en raison de son manque de mise en scène. Il reste le panache du boy meets girl entre un avocat niçois ambitieux (Guillaume Canet) et une héritière (Adèle Haenel) qui échappe aux tentacules de sa mère pour tomber dans celles du belître séducteur et manipulateur. Il s’acoquine avec la mafia qui voit dans l’union entre les jeunes gens un moyen de s’emparer du casino tenu de manière maternelle par une femme courageuse (Catherine Deneuve), mère d’Agnès Le Roux.

L’homme qu’on aimait trop vaut surtout pour la personnification du ravage causé par un homme paranoïaque et obsédé par l’argent sur une femmes amoureuse. Adèle Haenel, pieuvre pour Céline Sciamma, se transforme en appât manipulé par des hommes impitoyables, oeil torve, torrent de larmes et appel au secours. Téchiné surligne maladroitement que la jeune femme étouffait sous une mère-pieuvre alors que l’envie de jouer de sa comédienne soulève son banal film de procès en morsure de ceux qui rêvent de faire durer l’amour.

 

Blue Ruin de Jeremy Saulnier : la barbarie à fleur de civilisation

L’un des topos les plus courus du cinéma contemporain est la représentation de la barbarie dans un monde qui la côtoie finalement très peu par rapport aux générations passées, à l’exception de quelques régions que la plupart de nous évitent sagement.

Blue Ruin dépoussière le genre avec son semi-clochard en quête de vengeance de ses parents assassinés par le fils d’une famille semi-mafieuse, à moins qu’il s’agisse du patriarche protégé par sa progéniture… Le retour de la pulsion de meurtre est parfaitement orchestré par Jeremy Saulnier qui choisit un acteur passepartout, Macon Blair, pour le transformer en cadre moyen épaulé par un ami métalleux pour devenir une machine à tuer.

L’homme sans qualité au coeur de l’histoire est bien entendu dépassé par l’ampleur de la comptabilité macabre et de l’appel du sang plus fort qu’une banale histoire d’amour adultère. L’histoire verse aisément dans le discours d’opposition à la prolifération des armes aux Etats-Unis, au risque d’oublier que Blue Ruin arpente la douleur de constater que le conservatisme a triomphé au point de donner plus de valeur aux vengeances de sang qu’aux épanchements du coeur.

L’Annonce faite à Marie par Yves Beaunesne : la femme en Christ

Le Christ chez Paul Claudel, c’est d’abord la femme, somme d’amour et de souffrance au naturel là où le même chemin chez un homme résulte d’une privation, autrement dit la Violaine (Yannick Lauzevis écrivait “Viol-haine”) de L’Annonce faite à Marie n’a pas besoin de se forcer pour emboucher un lépreux aux yeux tristes, accepter l’humiliation d’être rejetée par son fiancé, ressusciter son neveu et mourir dans les bras de son père comme le Christ de la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon exposée au Louvre.

L’exceptionnelle mise en scène d’Yves Beaunesne aux Bouffes du Nord soulève ce petit bout de femme amoureuse au niveau des angoisses de notre temps, être en quête d’absolu brisé par le caractère irréductible du réel, rejetée comme une SDF, les lépreux de notre époque. La musique composée par Camille Rocailleux pour voix et deux violoncelles (Myrtille Hetzel et Clotilde Lacroix) rythme et colore la pièce de chants d’oiseaux, aboiements, plaintes et murmures incluant un Salve regina d’anthologie.

On pense forcément à voir cette femme amoureuse s’autodétruire en jouissant au meilleur héritier contemporain de Claudel, Lars von Trier, qui partage les thèmes et les ambiguïtés du maître. Chaque pièce de Claudel relève “non de l’amour mystique mais plutôt d’une mystique de l’amour, qui vient là où Dieu s’est retiré. C’est la tentation d’un amour si total, si absolu qu’irrespirable, qui balaye non seulement les vivotements du compromis, mais qui vide de leur substance les objets les plus chers, qui met à mort toute différence et qui s’affirme sous la forme d’une néantisation” (Colette Soler).

Violaine la passion (inspirée par la soeur du poète, Camille Claudel) et sa soeur Mara la pragmatique s’anéantissent dans leur quête de l’amour pour le même homme. Les corps de Judith Chemla (passionnante comédienne de Versailles et Camille redouble), Marine Sylf (Mara), Fabienne Lucchetti (la Mère) et les autres sont sculptés par les lumières de Joël Hourbeigt. On pense au mot de Merleau-Ponty disant que peignant une montagne, Cézanne “dévoile les moyens, rien que visibles, par lesquels elle se fait montagne sous nos yeux. Lumière, éclairage, ombres, reflets, couleur”. Yves Beaunesne met en scène une bouche sortie de l’enfance qui appelle l’amour, une femme pleine de douleur qui étreint un enfant contre son sein, les bras d’un homme qui étreignent une femme aimée à l’issue d’un long voyage… “L’Eau, s’apprend par la soif. La Terre – par les Mers franchies. L’Extase – par les affres – La Paix, par le récit de ses combats – L’Amour, par l’effigie (by memorial mold) – L’Oiseau, par la neige” (Emily Dickinson).

L’Annonce faite à Marie mise en scène par Yves Beaunesne aux Bouffes du Nord, jusqu’au 19 juillet

Jimmy’s Hall de Ken Loach : Promesse de soleil levant

L’homme assis derrière moi il y a quelques jours dans une célèbre institution culturelle parisienne expliquait à ses amis qu’il était en train d’acheter un appartement pour 1,4 million d’euros lorsqu’une délégation représentant les intermittents du spectacle est intervenue sur scène. Il a alors interrompu la présentation des aménagements prévus de son futur appartement pour pester contre l’intervention de la direction du spectacle et du danseur Dominique Mercy qui dérangeaient manifestement son confort bourgeois.

Cette abjection qui fera honte à l’avenir est au coeur du dernier film de Ken Loach. Jimmy Gralton, immigré irlandais de retour forcé au pays par la crise de 1929, est accusé de débaucher la jeunesse par l’ouverture d’un salon de danse et d’éducation qui gêne l’Eglise et les notables des environs de Cork. Il est par ailleurs remarquable que l’une des premières mesures du maire d’un arrondissement FN de Marseille consiste à supprimer les subventions aux centres sociaux, conformément à la longue tradition de l’extrême droite d’enfoncer les plus pauvres.

Face à cela, à tout cela, un colt, promesse de soleil levant” promettait René Char à l’occupant. Ken Loach choisit la métaphore pour exprimer sa colère face à l’accroissement des inégalités. Le trublion Gralton aime les jolies filles, le jazz et les enfants qui sourient. Le trait est un peu forcé comme les derniers films de Ken Loach où l’activisme a pris le pas sur la narration et la mise en scène. Les scènes de danse irlandaise sont émouvantes, mais elles peinent à atteindre la puissance des cornemuses écossaises de Je sais où je vais de Michael Powell et Emeric Pressburger ou même la joie de la scène de danse dans les coursives de Titanic.

On peut préférer d’autres voies pour exprimer la douleur du monde, comme le cri du curé homme d’honneur et de colère de Raining Stones, chef d’oeuvre de Ken Loach. Et comme mon frère qui filmait les concerts du Hellfest de Clisson me transmet une carte postale vidéo avec Slayer déchaîné sur le sens de la barbarie dans Angel of death, je transmets.