Only God forgives de Nicolas Winding Refn : Ci-gît Blondin

Only God forgives est un enterrement de premier classe du héros hollywoodien taiseux personnifié par Clint Eastwood et tant d’autres depuis cinquante ans, débarqué dans le dernier film du Danois Nicolas Winding Refn à Bangkok.

Beau comme un camion avec ses T-shirts de camionneur à la Marlon Brando, le héros américain est poussé à la vengeance par une Médée de notre temps (Kristin Scott Thomas à contre-emploi, dévorant ses enfants) ravagée par la perte de son fils violeur et assassin d’une jeune prostituée. Le blondin aimerait mieux passer du temps avec sa jolie amie thaïe qui occupe le métier jugé normal dans ce pays d’entertainer. Les sbires de sa mère se heurtent au mur d’un justicier impitoyable, héritier d’un siècle de cinéma de sabre et de kung-fu (Vithaya Pansringarm) dans la capitale poisseuse à souhait du peuple thaï, éclairée par des néons aux couleurs criardes (superbement rendus par Larry Smith, le chef-opérateur d’Eyes wide shut) et couverte par le bruit assourdissant des deux roues.

Comme dans White material de Claire Denis, où l’Afrique des colons laissait place à de nouveaux maîtres non moins cruels, mais majoritaires et amoureux de leur culture, les expatriés occidentaux d’Only God forgives (quel titre ridicule) cèdent du terrain au profit de policiers qui chantent des poèmes comme dans le film coréen Poetry, tuent avec délectation comme Hannibal le cannibale et aiment leurs enfants comme Gregory Peck dans Du silence et des ombres.

Le cinéaste d’un monde où la mythologie de la violence est l’ultime voie ouverte aux hommes seuls pour avoir le sentiment d’exister (la petite criminalité danoise dans la trilogie Pusher, un guerrier viking banni en quête de nouveau monde dans Valhalla, un chauffeur de la mafia se prenant pour un justicier pour sauver une blonde inaccessible dans Driver…), filme l’homme occidental face à l’abîme qu’il a créé, monstre tentaculaire prometteur de plus-de-jouir qui suppose de repousser sans cesse les limites de l’interdit. Son film a la beauté du Requiem d’un monde qui a vécu, au profit d’un crépuscule qui laissera place à des aurores étincelantes et désenchantées.

ONLY GOD FORGIVES – Bande-Annonce (VOST) par lepacte-distribution

Le passé d’Asghar Farhadi : les prolétaires parisiens et le sage perse

L’intelligence d’Asghar Farhadi en fait l’un des cinéastes les plus attendus, entomologiste du discord du couple et de la douleur des enfants qui découvrent la fragilité des adultes.

Il filme avec Le passé, son premier film hors d’Iran, une mère de famille (Bérénice Bejo) de Sevran (Seine-Saint-Denis) accueillant son mari iranien (Ali Mossafa, cinéaste et époux de Leila Hatami, vedette d’Une séparation) pour divorcer afin de pouvoir épouser son amant dépressif (Tahar Rahim) depuis le suicide de sa femme.

Farhadi s’attache bien entendu à inverser les rôles comme dans A propos d’Elly et Une séparation qui offraient au spectateur occidental des images de femmes puissantes dans un pays où on les imagine nécessairement soumises. Il nous rappelle ici que l’occident comporte son lot de “corps prolétaires” (Colette Soler), sans papier acculé au pire pour survivre (l’extraordinaire Sabrina Ouazani), petit commerçant débordé par les cadences, lycéenne égarée par les intermittences du coeur de sa mère…

Le mari perse surnage au milieu du marasme des non-dits et des souffrances des Français héritiers du dialogue socratique qui impose de prendre le dessus sur son adversaire, quitte à lui mentir et se mentir. Mais ce n’est pas plus un cinéaste de l’incommunicabilité (“un bon sujet de conversation” dit Michaël Papon) qu’Anton Tchekhov au théâtre. Asghar Farhadi ouvre sur l’image d’un ancien couple séparé par la même vitre qui clôturait Une séparation pour clôturer sur deux mains qui se serrent en dépit de toute la souffrance du monde.


Le Passé Bande-annonce par toutlecine

Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann : le siècle de Gatsby

Les héros de cinéma se sont mis à ressembler peu à peu, depuis la Nouvelle Vague, aux personnages des romans de Francis Scott Fitzgerald plutôt qu’à n’importe quels autres personnages de roman, à la fois beaux et désespérés que le monde ne soit pas à la hauteur de l’amour qu’ils étaient prêts à lui offrir.

Gatsby, héros de guerre, self-made man au parfum de souffre, milliardaire en quête de respectabilité, Dom Juan amoureux de la femme idéale, rêve incarné de toutes les femmes comme du narrateur du roman, personnifie à lui seul les songes de l’homme moderne de circulation entre les classes sociales, de séduction des plus beaux êtres du monde, de richesse suffisante pour ne pas avoir à se priver d’un caprice et de générosité envers ses amis, d’aventure à la limite de la loi et de fusion avec un être unique.

Baz Luhrmann poursuit son rêve de cinéma orgiaque en adaptant l’histoire d’un homme qui comblait son angoisse d’être inadapté au monde par un déluge de fête et d’aventure. Il a confié la bande-son au chanteur-producteur de hip-hop Jay-Z, qui participe au côté tapageur de l’ambiance appréciée par le cinéaste de Moulin rouge. L’arrogance des puissants des années 20 est mise en perspective de manière intelligente avec le succès de ceux qui ont privatisé les profits et collectivisé les pertes en 2008 et 2011. Le cinéaste prend seulement un train de retard en décrivant le racisme comme une condition essentielle de cette classe sociale, ce qui était peut-être vrai dans les milieux dirigeants des années 20, alors que l’intégration des personnes méritantes issues d’Afrique et du Moyen-Orient est devenue aujourd’hui un facteur de légitimation de la grande bourgeoisie pour faire oublier la croissance des écarts de revenu entre les plus pauvres et les plus riches.

Qui mieux que Leonardo DiCaprio pouvait personnifier le rêve américain teinté d’existentialisme européen ? Il manque à Carey Mulligan l’assurance des bien-nés pour porter encore plus haut la douleur d’un amour impossible. Il reste une fête digne des super-productions de Cecil B. DeMille et le revers de Gatsby, un écrivain fêtard et triste de la génération perdue, la tristesse de Tobey Maguire ex-Spider Man, bon interprète de ceux qui seront toujours en retard d’un baiser à prendre et de la prouesse d’un ami plus grand qu’eux.

Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui d’année en année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c’est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant… Et un beau matin…

Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, renvoyés sans fin au passé”.

Spot Gatsby Le Magnifique – VOST par WarnerBrosPicturesFrance

Sol LeWitt au Centre Pompidou-Metz : le désir du visiteur

Visite-t-on les expositions de peinture pour voir les femmes les plus fascinantes du monde déambuler entre les cimaises à l’unisson de notre battement de coeur ? Quelle expérience avons-nous aujourd’hui de l’art minimaliste qui n’a plus la fonction contestataire qu’il avait dans les années 60 et 70, si ce n’est qu’il oppose une répétition de motifs simples (traits, figures géométriques, courbes…) à la marchandisation du monde ?

Le Centre Pompidou de Metz, qui devrait être rebaptisé Paul Verlaine un jour pour faire honneur au plus célèbre des poètes messins et laisser penser que la province peut respirer sans se situer perpétuellement dans l’ombre de la capitale, accueille la plus importante exposition européenne jamais consacrée aux wall drawings de l’artiste américain Sol LeWitt (1928-2007).

Une équipe de 80 dessinateurs de la région Lorraine et assistants de l’atelier LeWitt ont officié pendant deux mois pour reproduire les oeuvres monumentales de l’artiste conceptuel dans le bâtiment aux allures d’utopie futuriste dessiné par Shigeru Ban et Jean de Gastines.

L’exposition présente près de 25 dessins muraux et une partie de la collection de l’artiste qui disait à ses galeristes “que vais-je faire avec de l’argent ? Donnez-moi plutôt une oeuvre !”, et accumula au fil des ans une collection de 4 000 oeuvres de 750 artistes, majoritairement des artistes minimalistes, parmi lesquels de nombreuses femmes, dont il défendit le travail auprès des galeristes, comme les époux Becher, Robert Mangold, Dan Flavin, Barbara Kluger, les partitions chorégraphiques de Lucinda Childs ou Daniel Buren (qui a effectué une installation pour le musée).

Le plaisir de parcourir les dessins muraux de Sol LeWitt est amplifié par les longs couloirs du musée ouverts sur les toits et les murs ocres de la capitale lorraine. L’artiste américain aura décliné toute sa vie les motifs géographiques de base à la dimension des fresques murales de la Renaissance italienne. Quelques carrés, traits et courbes répondent à l’agression permanente de l’image publicitaire. Le visiteur d’une exposition est un passager à la recherche de gestes qui s’accordent à son éthique, c’est-à-dire à son art de la joie, qui n’a rien à voir avec la morale. Sol LeWitt est un homme auquel nous aurions volontiers serré la main.

PS : en bonus, le plaisir du minimalisme de la chanson She was a visitor de Robert Ashley.

Exposition Sol LeWitt, jusqu’au 29 juillet 2013, Centre Pompidou-Metz

Musique et Cinéma : le mariage du Siècle, ou le sexe des images

L’harmonica de Mancini sur le dos nu d’Audrey Hepburn en ouverture de Diamants sur canapé, les cordes de Bernard Herrmann sur les lèvres de Kim Novak en ouverture de Sueurs froides, le hip-hop de Public Enemy sur les formes d’une danseuse afro en ouverture de Do the right thing, la soul de Bobby Womack sur la poitrine et les jambres de Pam Grier en ouverture de Jackie Brown… L’exposition Musique et cinéma : le mariage du siècle ?, rappelle que la musique est le sexe des images, que la musique de film est le seul moyen de consoler le spectateur de ne pas vivre avec les personnages, et surtout de ne pas pouvoir toucher selon ses goûts l’acteur ou l’actrice.

L’exposition est consacrée à toutes les méthodes par lesquelles les cinéastes ont introduit de la musique dans les films pour briser les résistances des spectateurs et créer un lien érotique entre leur oeuvre et le public, de la création de Camille Saint-Saëns pour L’assassinat du duc de Guise (1908), considérée comme la première musique de film aux scènes opératiques des films de Kubrick (Strauss dans L’Odyssée de l’espace), David Lynch ou Jacques Audiard.

Il y est question de passion bien sûr, pour des musiques imposées par les producteurs (Georges Delerue pour attirer le public vers Le mépris de Godard qui déclare citant les producteurs :”si c’est Delerue qui fait la musique, après les films de Truffaut, peut-être que ça aidera le film vis-à-vis du public”), par les cinéastes (Maurice Jarre préféré au dernier moment par David Lean pour la musique de Lawrence d’Arabie :”j’avais six semaines pour composer deux heures de musique. J’ai travaillé par tranches de cinq heures espacées de 20 minutes de sommeil. J’ai mis un an à m’en remettre), par les compositeurs (deux notes de John Williams répétées en boucle devant Steven Spielberg pour figurer le requin des Dents de la mer).

Le spectateur peut se rêver mixeur de Sur mes lèvres, Mesrine ou Gainsbourg vie héroïque, voir plus d’une heure d’extraits de films portés par la musique ou écouter les interviews croisées de grands duettistes de l’histoire du cinéma (Badalamenti et Lynch, Audiard et Desplat, Williams et Spielberg, Jarre et David Lean).

La suite en image, avec notre scène préférée de fusion musique-image de l’histoire du cinéma, dans Lawrence d’Arabie de David Lean, et dans le cinéma contemporain, l’emploi de la Sonate K27 de Scarlatti par Scott Ross dans Un conte de noël d’Arnaud Desplechin pour célébrer le goût de l’amour, la musique de La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche sur laquelle danse du ventre Hafsia Herzi, ivresse d’un ventre contre la bêtise du monde, et la musique du groupe anglais Tindersticks, notre Madeleine de Proust de nos années rennaises, en ouverture de 35 rhums de Claire Denis, ou nos captives divines.



Mud, Sur les rives du Mississippi de Jeff Nichols : la soutenable impureté du monde

Puissance du cinéma américain qui filme des prolétaires comme des demi-dieux qui rêvent de communier avec la nature et d’ex-sister au sens littéral, c’est-à-dire de mettre leur vie en danger pour éprouver la sensation d’échapper à leur tribu, surmoi, habitus ou à tout ce qui leur ressemble.

On y suit Ellis, un gamin de 14 ans, rêver de récupérer avec un copain un bateau échoué sur un arbre dans les bayous du Mississippi. Ils croisent la route de Mud (“boue”), semi-clochard amoureux d’une blonde dévoreuse d’hommes mauvais qu’elle embouche avant de retourner dans les bras rassurants de Mud qui ont réagi violemment la dernière fois. L’ambiance est digne des romans de James Lee Burke et de toute la littérature cosmique américaine, de Nathaniel Hawthorne à Mark Twain et aux splendides nouvelles de Dorothy M. Johnson (L’homme qui tua Liberty Valance, Un homme nommé cheval…, qui viennent de faire l’objet d’une réédition par Gallmeister).

Jeff Nichols est déjà l’auteur avec son troisième film d’une oeuvre impressionnante qui déroule l’Americana dévoilée par ses aînés John Ford (Les raisins de la colère), Robert Mulligan (Du silence et des ombres) et Clint Eastwood (Sur la route de Madison). Dans ses récits d’apprentissage, les héros apprennent à composer avec l’impureté du monde, de l’amour qui se conjugue avec le désir, l’attente et la souffrance, et de la brutalité des rapports sociaux qui hiérarchisent la légitimité des désirs, des colères et des pouvoirs.

Dans Mud, un adolescent part à la recherche de son Hélène et de son Odyssée pour échapper à la disparition de son monde (parents en instance de divorce, maison au bord du fleuve condamnée à être détruite). Matthew McConaughey, forcément génial pour des raisons prénomiques, lui apprend la part d’irresponsabilité et d’égarement indispensables pour avoir la sensation de vivre. Après le sommet atteint par Take shelter, Muddonne la sensation d’une pause gourmande, où l’on contemple la beauté du monde avant de s’enfoncer dans ses profondeurs.

Mud : Sur les rives du Mississippi Bande-annonce par toutlecine

 

The Four Seasons Restaurant de Romeo Castellucci : le berger de l’être

Les intégristes avaient délaissé la représentation du dernier spectacle de Romeo Castellucci pour rêver devant l’Assemblée Nationale de retourner au XIXe siècle durant lequel le triomphe de l’Europe blanche et chrétienne amènerait certains énergumènes à confondre leur vessie avec une lanterne.

Le spectacle ouvre sur le bruit reconstitué du choc de roches autour d’un trou noir situé à 250 millions d’années lumières de la terre, puis de ravissantes jeunes femmes qui semblent sorties d’un tableau de Botticelli, à moins que ce ne soit d’un calendrier fasciste ou communiste, se coupent la langue comme Charlotte Gainsbourg se sectionnait le clitoris dans Antichrist de Lars von Trier.

Les jeunes femmes entament une mise en scène kitsch de La mort d’Empédocle de Hölderlin, le poète allemand qui selon Heidegger “poémisa” la poésie comme Cervantès “romanisa” le roman, Picasso “pictura” la peinture et Godard “cinématisa” le cinéma”. Empédocle est l’homme de science et philosophe du Ve siècle avant notre ère qui fut vénéré puis accusé de blasphème, se jeta dans le feu de l’Etna. Les jeunes filles sont entourées de drapeaux du Ku Klux Klan pour une mise en scène qui croise tous les délires de boursouflure et de pureté des extrêmes européens au XXe siècle.

Le titre du spectacle porte le nom du restaurant new-yorkais qui avait commandé des toiles au peintre américain Mark Rothko (1903-1970), lequel décida de les retirer du lieu, effrayé à l’idée de les transformer en tapisserie de spectateurs venus se divertir et s’en mettre plein la panse. Alors il y est bien entendu question des artistes, de leurs contradictions (célébrer la poésie de la Grèce antique célébrée à la fois par les plus éminents philosophes et les pires idéologues d’extrême droite, gifler le public en lui faisant violence et le caresser en lui montrant des jeunes femmes d’une beauté divine) et de leur rôle de dévoilement (montrer qu’il y a de l’être à 250 millions d’années lumières de la terre, représenter la naissance du monde et de l’amour).

Passé cette mise en scène qui ne résiste pas aux quelques minutes durant lesquelles le second degré peut amuser, les jeunes femmes se regroupent et sortent les unes après les autres de leurs bras comme des nouveaux-nés, puis se relèvent et quittent la scène nues les unes après les autres avec pour certaines l’assurance des Big Nudes de Helmut Newton. Où l’on retrouve l’émotion de la présentation de la vulve dans le dialogue érotique du couple. Romeo Castellucci ressort son cheval mort de la mise en scène du Voyage au bout de la nuit, puis nous emmène dans l’espace comme dans les plus beaux plans de Tree of life et de Melancholia. Ni la platitude de la qualité française (Le temps de l’aventure), ni l’image publicitaire (Vian par Gondry), mais Claire Denis, Arnaud Desplechin et Abdellatif Kechiche, dans un mois à Cannes.

“Mais le patron du Bureau de Tabac est arrivé à la porte, puis il est resté sur la porte. Je le regarde avec le malaise d’un demi-torticolis/Et le malaise d’une âme brumeuse à demi, Il mourra et je mourrai. Il laissera son enseigne, et moi des vers. A un moment donné mourra également l’enseigne, et mourront les vers de leur côté. Après un certain délai mourra la rue où était l’enseigne. Ainsi que ma langue dans laquelle les vers furent écrits. Ensuite mourra la planète tournante où tout cela est arrivé…

L’homme est sorti du Bureau de Tabac (n’a-t-il pas mis la monnaie dans la poche de son pantalon ?). Ah ! Je le connais : c’est Estève, animal non-métaphysique. (Le Patron du Bureau de Tabac est arrivé sur le seuil). Comme sous l’effet d’un instinct divinatoire Estève s’est retourné et il m’a vu. Il m’a salué de la main, je lui ai crié :”Bonjour, Estève !” et l’univers s’est reconstruit pour moi sans idéal ni espérance, et le Patron du Bureau de Tabac a souri.”

Fernando Pessoa, Le Bureau de Tabac

The four seasons Restaurant de Romeo Castellucci au Théâtre de la ville, jusqu’au 27 octobre

Oblivion de Joseph Kosinski : un homme est un homme est un homme

O solitude ! Il n’y a plus que la science-fiction et les road-movies pour nous offrir le spectacle d’une terre débarrassée de tout ce qui l’encombre et offerte à d’infinies errances et rêveries.

Les paysages désertiques d’Islande servent de décor à ce film post-apocalyptique qui synthétise les grandes productions du genre (2001, La jetée, Terminator,La route…)avec son histoire de sentinelle (Tom Cruise) de mission sur la terre, ravagée par une guerre avec des chacals en 2017, pour assurer la maintenance des machines qui pompent ses ressources en eau pour permettre la survie de l’humanité dans une autre planète. Au cours d’une mission, le soldat sauve une humaine endormie depuis 60 ans (Olga Kurylenko), dont il rêve souvent, et qui lui apprend qu’elle est sa femme.

Oblivion ouvre le bal d’une année de films de science fiction qui devrait culminer avec Transperceneige du Coréen Bong-Joon-Ho d’après la BD de Lob et Rochette, au casting de rêve (Tilda Swinton, Song Kan-Ho, John Hurt, etc.). Olga Kurylenko apporte beaucoup de gravité et de mélancolie à une histoire riche en retournements qui confrontent nos héros à rien moins que des dieux dignes de la tragédie grecque. Tom Cruise assure sa partition avec sa silhouette stéréotypée qui correspond parfaitement à la possibilité d’un clone ouverte par le film, où une jeune femme se demande in fine si son amour résistera à la traversée du temps et à l’apparition d’une copie.

Oblivion VOST | HD par mainstream-club

The act of killing de Joshua Oppenheimer : l’enchantement du bourreau

Nous savons depuis Les sept samouraïs qu’il n’y a de peuple libre qu’à condition d’oublier ses soldats, alors Joshua Oppenheimer a réalisé un grand film sur l’omniprésence et l’omnipotence des bourreaux de 500 000 à 1 million de sympathisants communistes en 1965, dans un pays prisonnier de ses paramilitaires, l’Indonésie.

The act of killing est un monument terrifiant sur la satisfaction de bourreaux qui n’ont de cesse de donner un sens à leur action (la phrase la plus récurrente du film est la présentation de l’étymologie du terme qui les définit, “Preman” ou gangster en indonésien, comme découlant d’un terme néerlandais signifiant “homme libre”, pour distinguer les Preman des hommes de main qui travaillaient pour l’Etat) et de justifier l’extermination des communistes, sympathisants communistes ou simples immigrés chinois qui se trouvaient sur leur passage lors du coup d’état.

Pour déjouer la censure qui protège ces assassins placés à des postes-clés de l’appareil de l’Etat qui les protège et les encense (on voit le vice-président du pays endosser la veste de la principale organisation paramilitaire pour remercier ses membres), le cinéaste emporte ses bourreaux dans une fiction imbécile dans laquelle ils rejouent leurs faits d’arme, donnant lieu à des monuments de kitsch qui rappellent le travail du cinéaste thaï Apichatpong Weerasethakul (dont les films comportent aussi une critique des crimes impunis commis envers les communistes dans son pays et les fantômes associés à l’horreur des massacres).

Contrairement aux bourreaux de Shoah piégés par l’opiniâtreté heureuse de Claude Lanzmann, ceux d’Oppenheimer s’expriment librement et se vantent de leurs crimes, de leurs méthodes d’extermination ou des viols qu’ils ont commis. L’un d’eux emmène l’équipe de tournage dans les bazars de Jakarta pour présenter la manière dont il rackette les commerçants chinois pour alimenter les fonds de son organisation paramilitaire. The act of killing est un très grand film sur la capacité d’enchantement du cinéma qui transforme des barbares en quête de publicité, de quart d’heure de gloire ou de rédemption en de mauvais acteurs du monde violent qu’ils ont construit et sur lequel l’occident se repose pour continuer de consommer à bas coût.

THE ACT OF KILLING – Bande-annonce VO par CoteCine

La belle endormie de Bellocchio : Nous devons un coq à Asclépios

Qu’a donc bien voulu dire Socrate en exhortant Criton, quelques heures avant sa mort, alors qu’il était condamné par le pouvoir pour “corruption de la jeunesse”, à faire une offrande au dieu de la médecine ? Nietzsche s’est moqué du sage grec en voyant dans ce geste la preuve de la haine de Socrate envers la vie. Georges Dumézil a réfuté cette théorie en affirmant que Socrate signifiait par son dernier geste qu’il fallait rendre hommage au dieu qui guérissait l’âme de l’erreur et la guidait vers la voie de vérité. Marcel Conche estime que le coq offert à Asclépios est un hommage au dieu résurrecteur qui ramenait selon Eschyle les morts du “royaume des ombres” : “Socrate meurt heureux parce qu’il sait qu’il va revivre dans ceux pour qui il a vécus, qu’il a aimés”.

Alors qu’en est-il de l’amour dans le monde contemporain, qui ne se réduirait pas au “pourquoi est-ce que je trompe ma femme ?” qui constitue la base de trop de mauvais films français ? Marco Bellocchio cherche l’amour sous la laideur des années Berlusconi par le portrait croisé de malades d’amour autour du projet d’euthanasie d’une femme qui se trouvait en 2008 dans un coma végétatif depuis 17 ans. Un Sénateur du parti au pouvoir (Toni Servillo) s’apprête à voter contre le projet de loi qui vise à s’opposer à la décision de justice autorisant l’euthanasie de la jeune femme. Sa fille (Alba Rohrwacher, la plus grande comédienne actuelle du cinéma transalpin) prie pour la jeune femme dans le coma, croise un belître du champ adverse et l’embouche. Une comédienne qui ne peut s’empêcher de se contempler dans les miroirs (Isabelle Huppert) dévoue sa vie à sa fille dans le coma pour oublier sa déchéance…

Bellocchio est le maître des scènes opératiques, lorsque comme dans Vincere la musique de Carlo Crivelli accompagne l’hubris des personnages. Des fous de Dieu lèvent les draps qui recouvrent les malades d’un hôpital à la recherche de la jeune femme dans le coma, un militant pro-euthanasie jette un verre d’eau à la figure d’une catholique, un médecin sauve une junkie qui rêve de se foutre en l’air… Le propos est plus fragile lorsque le cinéaste filme son propre fils en médecin sauveur et athée. Au cinéma, l’amour surgit lorsque les personnages aiment sans artifice, telle une jeune catholique rêvant d’être prise dans les bras d’un homme tendre qui renouera sans le savoir le lien coupé avec son père.

LA BELLE ENDORMIE – Bande-annonce VO par CoteCine